Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

jeudi 16 octobre 2014

   La leçon des coquelicots


Dans mes jeunes années, j'ai connu le bonheur de vivre dans une maison avec jardin et de vivre avec intensité le changement des saisons au cœur de la campagne Aixoise. Ainsi, je passais des heures à contempler la beauté sortilège de la nature et à expérimenter les simples plaisirs des perceptions pures.

Nous ne savons jamais l'impact que certaines expériences peuvent avoir sur nous. Il s'agirait donc de se méfier de toute tentative d'explication intempestive, de laisser choir tout jugement hâtif à leur encontre et peut-être simplement de confier à la Vie le soin de nous enseigner la Vie dans son infinie sagesse.


À l'approche de la mi-Avril commençait pour moi un des plus éclatants miracles de la nature pour mon jeune regard de 10 ans, en réalité un regard sans âge : L'éclosion fulgurante de milliers de coquelicots à l'apparence fragile, à la couleur éclatante et à la texture si délicate. Cela explosait de partout dans les champs de blé flavescents, sur le bord des chemins et dans les terrains vagues, créant ainsi des tapis entiers de rouges entêtants. Le rouge coquelicot se décline quelque part entre le rouge d'Andrinople, de Cinabre ou de Garance, le rouge de Ponceau et d'Alizarine. Ces apparitions magiques me donnèrent des plaisirs sensoriels proches de l'extase. Après tout, l'œil n'est-il pas un organe des sens permettant de ressentir physiquement la lumière réfléchie sur la rétine ? Pour éprouver ainsi la couleur, il faut oublier un instant toutes les descriptions et s'avouer impuissant à approcher par les mots, même les plus savants ou les plus poétiques, la beauté d'une pure perception.
Lorsque je communiais avec les coquelicots, je les contemplais jusqu'à m'oublier complètement moi-même. Les enfants méditent sans le savoir et sont souvent des éveillés qui s'ignorent. Je fondais littéralement en leur pétales fragiles et devenais elles, je me sentais faire un avec le doux balancement de leurs longues tiges fines et velues, posé là comme elles au bord du chemin, entre les mauvaises herbes, réchauffé par le soleil du Midi et bercé par la Tramontane ou le Mistral.


C'est donc tout naturellement que j'en cueillais parfois et les mêlais à d'autres fleurs, lorsqu'il me prit de vouloir offrir à ma maman un bouquet champêtre. Je finis par constater qu'elles se mourraient très vite hors de leur vie en terre, contrairement à d'autres fleurs qui pouvaient rester sans faner plusieurs jours dans le vase.
Puisque je ne pouvais les amener à la maison, il me fallait donc les explorer plus intimement sur place. Peu à peu, je fus attiré par leur état de bouton. La gangue vert pomme qui retenait leurs délicates corolles toutes rabougries et non encore écloses me fascinait. C'est vers mes onze ou douze ans, une après-midi de Mai ensoleillé, dans un élan d'excitation presque érotique, tant mon corps était en émoi, qu'il me vint l'idée saugrenue d'ouvrir délicatement la gangue qui retenait un coquelicot et de précipiter un peu son éclosion. Je me sentis alors doté d'un pouvoir presque démiurgique et envoûtant. J'allais à la découverte du dedans des choses, du secret des secrets, celui de la Vie. C'est comme si j'avais soudain été investi de la faculté de faire naître la vie plus vite que la nature et de précipiter la naissance de ces boutons en fleurs épanouies. Je trouvais ce geste de défloration particulièrement excitant sans en comprendre la possible symbolique. Lorsque avec mes ongles, je déchirais délicatement la gangue verte qui emprisonnait la fleur, encore toute froissée et, que je cherchais à précipiter l'éclosion du jeune coquelicot en déployant avec une très grande attention ces petites ailes de papillon endormi, la coque laissa échapper un suc laiteux qui provoqua en moi un trouble délicieux.


 Néanmoins, je dus à nouveau rapidement déchanter en me rendant compte que les fleurs ainsi ouvertes par la grâce factice de mes mains ne s'épanouissaient nullement mais se flétrissaient au contraire à une vitesse étonnante comme si mon action les avait tués. J'en éprouvais d'abord une grande tristesse puis une colère contre Mère Nature qui semblait mettre un juste frein à mes jeux cruels.

Sans mettre de mots sur l'enseignement que la vie venait de me prodiguer, j'en conçus pourtant très vite une grande reconnaissance.

Cette leçon de vie que ces quelques pauvres coquelicots, sacrifiés sur l'autel de mon ignorance, m'avaient offerts, allait nourrir nombre de mes expériences de vie plus tardives.


Dans les jeux voluptueux de l'Union ultime, je découvris que l'amour véritable entre l'homme et la femme provenait d'un abandon total à la volonté impersonnelle des corps. Je découvris qu'on ne pouvait pas accélérer l'éclosion de la Yoni ou l'érection du Lingam mais que la simple écoute impersonnelle des paumes, des lèvres, des ventres, des rythmes, des souffles et des sexes permettait à la vie de vibrer de la façon la plus juste au travers des corps amoureux. Je sus de façon intuitive que si la résonance frémissait d'une douceur si évidente dans les corps des amants c'était dû à cet abandon total aux forces de l'univers. Grâce à la leçon des coquelicots, je reconnus spontanément que la Kundalini montait en nos colonnes sacrées comme la sève de vie en la tige fine et fragile du coquelicot vers le déploiement de la fleur en quête de lumière.


La leçon des coquelicots m'enseigna également que rien d'authentique et de naturel en cette vie ne pouvait être forcé ou obtenu par des efforts. Je devins rapidement un adepte inconditionnel du non-effort. Je réalisais bientôt que la grâce ne pouvait être ni perdue ni obtenue puisque en réalité j'étais cette Grâce du regard désencombré et, qu'il me suffisait de me laisser éclore comme le coquelicot au bord du chemin, nourri par sa terre et bercé par le vent.
Ces coquelicots confirmèrent une foi indicible en la vie et le sentiment que sur un certain plan tout était toujours parfait tel que c'est. Les paumes guérisseuses de mon ostéopathe éveilleur, Frédéric Moreau, bien des années plus tard firent écho à cette confiance. Et lorsqu'à mon tour je commençais à poser des paumes écouteuses sur le ventre des patients ou accueillir leurs regards dans l'espace conscient au-dessus de mes épaules, la leçon des coquelicots réapparut à nouveau comme un leitmotiv ductile me rejouant dans une modulation toujours renouvelée le même thème mélodieux.


Ce leitmotiv fit évidemment écho avec l'expérience de l'Éveil à ma nature véritable. Je réalisais que telle "la fleur qui fleurit d'être en sa fleur" (Angélus Silésius, poète mystique allemand), l'être humain comme le coquelicot étaient sans pourquoi.

 Je réalisais également qu'il fallait laisser le mystère au mystère et ne pas succomber aux sirènes du moi séparé avec son impression d'incomplétude qui me chuchotait un désir impatient de déflorer l'inconnu avec avidité. Je pressentais instinctivement que l'on ne pouvait approcher la Vérité que de façon indirecte, négative et par l'abandon total de toute volonté personnelle. Il fut constaté que la Grâce n'était pas dans le désir de la Grâce mais dans la reconnaissance de la tension elle-même. Je sus que la Grâce était un mystère absolu dont il ne fallait pas s'approcher de trop près ni surtout essayer de comprendre. Il était su que nous ne pouvions réaliser la Vérité qu'en découvrant l'ampleur de nos illusions. Derrière tout désir et tout vouloir particulier perce le désir caché d'être sans désir et sans vouloir. Derrière chaque désir de savoir se révèle le désir d'être sans savoir.


Alors, quand dans les champs d'orge ou de blé, au bord des chemins ou dans les jardins, vous rencontrerez des êtres qui étincellent par leur présence colorée et leurs leçons de vie, prenez le temps de les ressentir vraiment, de les contempler d'un regard désencombré de tout savoir, de les ressentir dans la fraîcheur d'une écoute innocente et souvenez-vous de la leçon des coquelicots.


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