Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

mercredi 16 décembre 2015

Pensées sans penseur


Les pensées et les sensations que vous avez à chaque instant ne sont pas, en dépit des apparences, reliées à une personne qui en serait le propriétaire. Même si le monde entier semble valider cette croyance, les pensées ne pointent jamais vers un penseur qui en serait l'auteur personnel.

Des centaines de fois par jour nous émettons des formulations sur un mode quasi automatique du style "je suis malade", je suis en bonne santé", "j'ai faim", "je souffre", "je suis heureux", "je suis en retard", "il faut que je pense à", "je dois sortir le chien", "j'ai peur des araignées", "je suis amoureux", "je suis triste", "j'ai un beau projet", "je n'ai pas dormi", "je vote blanc", "j'ai un chouette boulot". Je suis ceci et je suis cela, j'ai ceci et j'ai cela, et patati et patata. Ce je auquel on accole des actions semble par conséquent être le sujet, le faiseur des actions, l'acteur des actes. Ce je auquel on accole des substantifs et des adjectifs, des verbes et des compléments d'objets semble avoir des attributs. Mais s'il est le sujet grammatical des centaines de phrases que nous émettons en pensées ou en mots par jour, quelle est la nature réelle de ce pronom personnel qu'on mêle à chaque instant à toutes les sauces ? À quoi renvoie réellement ce Je ? Nietzsche remarquait déjà avec une extrême pertinence dans "Par delà bien et mal" que l'idée d'un penseur pensant les pensées était une superstition des logiciens due à la routine grammaticale*.

Elles identifient à tort le Je au corps et au mental et laissent à cause de cette répétition quotidienne, jamais remise en question, l'impression qu'il y a réellement une entité au centre de notre vie qui est le propriétaire des expériences, le penseur des pensées et l'auteur des actes.

Il ne s'agit pas d'essayer de parler sans utiliser le pronom personnel je, comme on a parfois essayé de le faire dans certains cercles non duels**, mais de se rendre compte que c'est le mécanisme d'identification au je limité qui semble voiler le véritable Je que Je suis, Présence consciente sans forme et sans dimension en laquelle toute perception et pensée naît et meurt.


Le véritable Je est la Présence qui demeure lorsque les perceptions changent. Le Je réel est la continuité intuitionnée au travers des diverses expériences qui vont et viennent. Le Je que vous êtes vraiment est totalement impersonnel. Le Je véritable est la Vie elle-même. Profondément, je suis, vous êtes, nous sommes la Vie. La vie n'est ni en retard, ni triste, en manque de sommeil. Elle ne souffre pas, elle ne vote pas. La Vie est totalement libre de tout se qui se manifeste en elle. Elle est libre de son propre rêve. Elle est libre de la diversité infinie des modulations de ses expressions comme l'océan est libre de et non affecté par la forme des vagues qui se dessinent à sa surface.

En réalité les pensées et les perceptions ne font qu'apparaître et disparaître au sein d'un espace infini de Presence consciente.

L'idée d'une personne pensant les pensées, voyant les couleurs, entendant les sons, goûtant les saveurs, sentant les odeurs, ressentant les émotions est une pure abstraction sans fondement dans la réalité de l'expérience directe.

Il y a juste couleur son, odeur, sensation, saveur, pensée, vision. Expérience directe sans intermédiaire. Ressenti sans personne.

Faisons une expérience pour le vérifier sur le champ. Jetez un coup d'œil sur vos jambes maintenant. En fermant vos yeux, il semble que vous continuez à ressentir "vos jambes". Mais notez que tout ce que vous pouvez en dire est nécessairement basé sur un schéma corporel et donc la mémoire, qui est elle même issue du passé ou sur des croyances non vérifiées. Les sensations pures ne peuvent pas vous renseigner sur le fait que vous ayez dans l'instant 3, 5 ou 10 jambes, ni sur leur poids, leur âge, leur taille, leur forme, leur appartenance. Les sensations que vous ressentez, si vous faites fi de la mémoire et de out ce que vous croyez savoir pourraient aussi bien être celles d'une carapace de tortue, de plumes de faisan, d'écailles de rouget ou d'une écorce de bouleau. Non ? Ressentez. Comment savoir sans la mémoire ?

Ces perceptions ne sont jamais - dans l'expérience directe - reliés à une entité séparée qui en serait le propriétaire. Elles apparaissent au sein d'une vacuité consciente, comme des points flottant dans un espace sans limites. Il n'y aucune jonction entre ces perceptions et un moi ou une personne. La personne est elle-même une simple image, un concept flou, apparaissant disparaissant au sein de cet espace conscient sans limites.

Toute perception ou pensée se manifeste comme des poissons au sein d'un océan de Présence consciente, omniprésente et impersonnelle que nous sommes. 


Il n'y a absolument rien de rien qui, dans votre expérience directe, relie les sensations, émotions, perceptions et pensées à un vous personnel et séparé. Constatez-le, sans commentaires.

La croyance que moi, corps-mental ou entité reliée à ce corps mental, puisse avoir des pensées et des perceptions est juste une présomption non vérifiée, une habitude grammaticale et langagière, une sorte d'hypnose voilant la beauté de la vie, sans auteur et sans acteur.

Nous nous imaginons à tort - par absence de remise en question et d'investigation directe - comme une sorte de récipient contenant les sensations et les pensées. Cette croyance vient de l'idée que nous sommes dans ce corps. Nous nous sommes monstrueusement réduits en nous définissant comme un objet et une chose perçue. Grosso modo nous croyons par ignorance faire la somme de toutes nos expériences à l'intérieur de ce corps-mental.

La perspective non Duelle renverse totalement ce paradigme.

Dans une expérience directe, le monde, le corps et les pensées apparaissent et disparaissent dans une transparence sans bornes, comme des coordonnées au sein d'un espace conscient et impersonnel.

Il y a une grande beauté à vivre dans cet espace de Présence silencieux de vouloir et de savoir. Il y a un sentiment de grande douceur et de beauté dans l'absence d'appropriation des perceptions et des pensées. Vivre à partir de cette absence est la perspective absolue dans laquelle toutes les autres perspectives apparaissent et disparaissent et vibrent comme de simples potentialités. En réalisant que vous êtes cette transparence vous éprouvez également une liberté absolue vis à vis de de toute expérience.

Réaliser que les couleurs et les formes, les expériences et les pensées non seulement apparaissent en la Conscience sans forme que je suis mais également en tant que la Conscience sans forme que je suis est la perspective absolue, la perspective non duelle. Là, où il n'y a qu'unité silencieuse et résonance amoureuse de la forme et du sans forme, les mots sont caduques.


* Pour ce qui est de la superstition des logiciens, je ne me lasserai jamais de souligner un petit fait que ces esprits superstitieux ne reconnaissent pas volontiers à savoir qu’une pensée se présente quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte que c’est falsifier la réalité que de dire : le sujet « je » est la condition du prédicat « pense ». Quelque chose pense, mais que ce quelque chose soit justement l’antique et fameux « je », voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse, une assertion, et en tout cas pas une « certitude immédiate ». En définitive, ce « quelque chose pense » affirme déjà trop ; ce « quelque chose » contient déjà une interprétation du processus et n’appartient pas au processus lui-même. En cette matière, nous raisonnons d’après la routine grammaticale : « Penser est une action, toute action suppose un sujet qui l’accomplit, par conséquent... » C’est en se conformant à peu près au même schéma que l’atomisme ancien s’efforça de rattacher à l’« énergie » qui agit une particule de matière qu’elle tenait pour son siège et son origine, l’atome. Des esprits plus rigoureux nous ont enfin appris à nous passer de ce reliquat de matière, et peut-être un jour les logiciens s’habitueront-ils eux aussi à se passer de ce « quelque chose », auquel s’est réduit le respectable « je » du passé.
NIETZSCHE, Par delà le bien et le mal (1886).
** Greg Goode raconte dans son excellent livre "Standing as awareness" que dans les années 90 à Lucknow, une ville d'Inde où s'était installé Poonja, un disciple de Ramana Maharshi, devenu enseignant à son tour, une maladie grave s'était étendue à un grand nombre des participants des retraites non duelles de celui-ci. Il s'agissait de la maladie de Lucknow, maladie linguistique touchant les chercheurs autour de Papaji (Poonja). Cette dernière est caractérisée par le fait de ne jamais utiliser le mot "je", pour s'encourager et aussi pour montrer aux autres qu'il n'y personne "à la maison", et prouver la qualité de l'éveil. Au lieu de dire "je suis allé me baigner", ils disent par exemple : "cette forme est allé se baigner", au lieu de dire j'ai ressenti une émotion", ils pourraient dire "une émotion illusoire est apparue au sein de la Présence consciente."

De façon ironique, il semble que ceux ou celles qui s'adonnent à ce genre de jeux avec un certain sérieux sont souvent ceux qui ont le moins bien intégré la non dualité au cœur de leur vie. Cela relève plutôt d'une attitude pathologique d'êtres en recherche de perfection, qui pensent que le langage - nécessairement duel dans son expression - pourrait leur faire perdre leur "réalisation", ce qui évidemment n'est pas possible et relève justement d'une compréhension erronée. On ne peut perdre ce que l'on est. Et la réalisation ne dépend d'aucune pratique particulière. Il peut être fort intéressant et ludique de jouer à des jeux pour déconstruire certainse habitudes mentales et explorer la vanité de nos modèles de représentation de la réalité, mais dés que l'on devient sérieux on n'est plus un vrai joueur. Le véritable joueur sait qu'il n'y a rien à perdre ni rien à gagner. Lorsque la Vérité est intégrée et que vous savez que sur un plan profond, il n'y a nulle entité séparée dotée de libre arbitre, pensant les pensées et posant les actes, il n'y a nul besoin de parler d'une façon qui éveillerait des soupçons à votre famille et entourage au sujet de votre santé mentale. Lorsque vous ressentez qu'il n'y a nulle séparation entre vous, en tant Conscience tout ce qui est, vous utilisez le langage, quel qu'il soit, requis par la situation, conscient qu'aucun mot ou concept n'ait le pouvoir de vous enfermer dans une situation ou une définition quelconque. Le bêtisier de la spiritualité foisonne d'histoires consternantes et drôles.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire