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Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

mercredi 1 avril 2026

Le Vijnana Bhairava Tantra et la voie du sentir

 

La découverte du Vijñāna Bhairava Tantra, il y a près d’une trentaine d’années, m’a véritablement émerveillé. À cette époque, avec mon maître Frédéric Moreau, ostéopathe à Aix-en-Provence, je pratiquais sans le savoir ce que l’on pourrait appeler la voie du sentir. Par son toucher, par sa présence, il m’amenait à entrer en intimité avec des zones de moi-même que j’avais longtemps évitées, des émotions refoulées, des tensions profondément inscrites dans le corps. Il ne s’agissait pas d’analyser, ni de comprendre, mais de sentir, pleinement, sans retrait, jusqu’à ce que quelque chose cède, non par effort, mais par évidence. À la fin de chaque séance, je sentais une transformation radicale, inouïe, et j’étais dans l’incapacité de comprendre ce qui m’arrivait. Je rentrais dans son cabinet avec une charge de frustration, d’impuissance, de souffrance, et j’en ressortais avec une joie irrépressible. C’était comme s’il m’avait vidé de tout ce que je portais, comme un neti neti d’amour, une traversée où toutes mes attentes tombaient d’elles-mêmes. En sa présence, quelque chose en moi se dépouillait sans effort. Et lorsque je sortais, il y avait cette unité immédiate avec tout ce qui apparaissait. Chaque perception était une, sans distance. Je vivais, à chaque sortie de son cabinet, une forme d’éveil à la véritable nature, même si à l’époque je n’aurais jamais utilisé ce mot.


Lorsque j’ai découvert ce texte, et que j’ai vu que des êtres humains avaient formulé cela il y a plus de mille ans en Inde, j’ai ressenti une reconnaissance immédiate. Ce n’était pas une découverte intellectuelle, mais la confirmation d’une intuition déjà bien vivante, d’une profondeur atemporelle.


Car ce texte affirme quelque chose de radical : la libération ne passe pas par le retrait de l’expérience, comme on le propose souvent dans le Jnana Yoga (Yoga de la connaissance où l’on passe de l’identification à « je suis quelqu’un », à la reconnaissance de n’être personne, puis de ce « je ne suis rien » à l’évidence que ce « je suis », pure conscience, prend déjà toute forme), mais en entrant entièrement dans l’expérience, sans distance. Il ne s’agit pas de se détourner de ce qui est vécu, mais d’y entrer sans réserve, jusqu’à ce que la séparation entre celui qui vit et ce qui est vécu se dissolve.


Lorsque cette présence devient complète, il se produit un basculement presque imperceptible. Ce qui était vécu comme une expérience personnelle, avec un centre, une histoire, une identité, se révèle comme une vibration sans propriétaire. L’émotion n’est plus à moi, elle est simplement là comme un mouvement de la vie elle-même. Et dans ce sentir sans distance, quelque chose se simplifie radicalement. La pensée, qui habituellement commente, interprète, juge, perd naturellement sa fonction. Elle peut continuer à apparaître, mais elle n’organise plus l’expérience. Ce qui reste, c’est une forme d’évidence silencieuse, une présence qui n’a pas besoin d’être définie. Mais cela suppose une chose très simple et en même temps extrêmement exigeante dans la vie quotidienne. Cesser de fuir, simplement cesser de fuir.


Car si l’on s’observe avec honnêteté, nous pouvons remarquer que nous fuyons presque en permanence ce qui est ressenti. Non pas forcément en nous distrayant extérieurement, mais beaucoup plus subtilement, en surimposant sur l’expérience une activité mentale continue. Dès qu’une émotion apparaît, le mental vient immédiatement la recouvrir d’étiquettes, de comparaisons, de jugements, de conclusions. Il dit “c’est bien”, “ce n’est pas bien”, “ça ne devrait pas être là”, “ça veut dire ceci”, “ça me rappelle cela”. Et ce mouvement est le plus souvent extrêmement fin, presque invisible. C’est une manière d’éviter la rencontre directe avec ce qui est là.


C’est cette surimposition mentale qui empêche la rencontre et la révélation non duelle. Tant que l’expérience est pensée, elle n’est pas pleinement sentie. On ne peut pas penser et sentir en même temps. Quand on sent, on ne pense pas. Quand on pense, on ne ressent pas. C’est pour cela que sentir est pleinement non duel. Et tant que l’expérience n’est pas pleinement sentie, cette reconnaissance dont parlent les textes du tantrisme shivaïte du Cachemire ne peut avoir lieu.


C’est pour ça que je dis toujours, il y a à chaque instant de la vie une option radicale : soit sentir la vie, soit penser la vie. Plus tu penses la vie, plus tu te sens malheureux et séparé, plus tu sens la vie directement, plus il y a de plénitude, de joie, de paix.


C’est ici qu’intervient une notion centrale de cette tradition, souvent associée au Vijñāna Bhairava Tantra, la pratyabhijñā, que l’on peut traduire par reconnaissance. Cette voie de la reconnaissance a été élaborée de manière magistrale par Abhinavagupta, grand philosophe du shivaïsme du Cachemire, notamment dans son œuvre majeure, le Tantrāloka, et elle a été reprise et synthétisée par son disciple Kshemaraja. Elle désigne la reconnaissance directe de notre véritable nature comme conscience.


Kshemaraja écrit dans le Pratyabhijñāhṛdayam : « La reconnaissance est la prise de conscience de sa propre nature essentielle comme étant la conscience universelle. »


Il ne s’agit pas d’acquérir quelque chose de nouveau, ni d’atteindre un état particulier, mais de reconnaître ce qui est déjà là, ce qui n’a jamais cessé d’être présent, et qui pourtant reste voilé tant que l’on se tient à distance de l’expérience vivante. Lorsque cette distance disparaît, lorsque le sentir est total, la conscience se reconnaît elle-même, non pas comme un objet, mais comme l’évidence même de toute expérience.


C’est, au fond, ce que je partage depuis 1998 en séance de thérapie non duelle. Il s’agit d’accompagner un mouvement à contre-courant de notre réflexe habituel. Car notre intuition ordinaire nous pousse à fuir. Nous avons appris, très tôt, à éviter ce qui dérange. À nous détourner de l’émotion désagréable, à contracter face à la peur, à esquiver la panique, le désespoir, l’impuissance, la tristesse. Nous avons appris à ne pas rester avec la jalousie, la honte, la culpabilité, comme si ces expériences menaçaient ce que nous sommes.


Et pourtant, c’est exactement là que se trouve la porte.


Lorsque l’on ne fuit plus, lorsque l’on accepte de plonger dans l’émotion, non pas pour s’y perdre mais pour la sentir entièrement, quelque chose de très simple et de très profond se révèle. L’émotion cesse d’être un problème à résoudre. Elle devient un passage. Et dans ce passage, la conscience se libère de la grille mentale qui la recouvrait. Elle n’est plus enfermée dans des interprétations, des histoires, des identifications. Elle se reconnaît elle-même comme présence vivante.


Ce qui apparaît alors n’est pas une expérience extraordinaire, mais quelque chose de fondamentalement familier. Une paix qui ne dépend pas des circonstances, une ouverture sans séparation que l’on appelle amour, une absence de manque que l’on reconnaît comme joie.


Et il y a là une beauté particulière dans le fait de partager cela avec un autre être humain. Car ce qui se transforme n’est pas seulement l’émotion, mais la qualité même de la relation à elle. Une colère pleinement sentie ne conduit pas à la dureté, elle s’ouvre en profondeur. Une intensité traversée sans fuite donne naissance à une douceur qui n’est pas fabriquée.


Cette douceur-là ne vient pas d’un évitement, ni d’un contrôle. Elle naît de la traversée, d’une colère transmuée, et elle a une densité, une vérité et une humanité qui ne peuvent pas être imitées.


Et c’est peut-être là l’un des paradoxes les plus étonnants. L’une des philosophies les plus complètes et les plus subtiles jamais élaborées sur la nature de la conscience, celle du shivaïsme du Cachemire, celle d’Abhinavagupta, du Tantrāloka, de la pratyabhijñā, nous ramène finalement à quelque chose d’une simplicité désarmante : sentir directement, sans détour, sans commentaire.


Comme si toute cette élaboration, toute cette finesse conceptuelle, n’avait pour fonction que de nous reconduire à l’évidence la plus immédiate.


Et en même temps, il n’est pas nécessaire d’avoir lu le Tantrāloka, ni de connaître la philosophie de la reconnaissance, pour que cela soit goûté. 


Car sentir est déjà là, toujours déjà là.


Et c’est peut-être cela, le plus grand renversement : ce que les plus grands textes de non dualité pointent avec une extrême précision est, en réalité, immédiatement accessible à chacun, dans l’instant même où il cesse de fuir et commence simplement à sentir.


Sur la paix et l’amour règnent en toi et autour de toi. 


Amor Fati 

jeudi 26 mars 2026

La voie du sentir



 « Quand une douleur aiguë est ressentie, comme celle d’une piqûre ou d’une brûlure, si l’on fixe pleinement l’attention sur cette sensation, sans la fuir ni la nommer, alors l’esprit se dissout, et l’on entre dans la nature de Bhairava. »

« Au moment d’une douleur intense,

en y demeurant totalement absorbé,

la conscience se libère des constructions mentales

et révèle son essence. »


Vijñāna Bhairava Tantra (verset 73) :


« Lors d’une douleur vive, comme celle d’une pointe ou d’une brûlure, là où se dirige l’attention, qu’en ce point même soit reconnue la réalité de Bhairava. »


Ainsi on peut “prendre appui” sur toute sensation ou émotion, sentiment de séparation souffrance… pour redécouvrir le bonheur de notre vraie nature. Le Vijnana Bhairava Tantra et la voie du sentir telle qu’elle m’a été enseignée par Frédéric Moreau m’enseignent  que en y demeurant totalement absorbé, la conscience se libère des constructions mentales et révèle son essence qui est paix (absence  d’agitation), joie sans objet ou complétude (absence de manque), amour ou intimité (absence de séparation).


Le terme « Bhairava » ne désigne pas ici une divinité extérieure, mais la conscience absolue, la réalité ultime, reconnue directement dans l’expérience même, ta véritable nature sans détour. 


Sentir est non duel. Car tu ne peux sentir et penser en même temps. 


Belles investigations à toi 


Amor Fati 

mardi 17 mars 2026

Je te retrouverai ici

 


Rûmî écrivait : « Au-delà des idées de bien et de mal, il y a un champ. Je te retrouverai là. » Cette phrase pourrait être entendue comme une invitation à aller quelque part, à atteindre un état, à franchir une distance. Comme si ce champ était ailleurs, au bout d’un chemin intérieur, après un long travail sur soi. Mais si l’on s’arrête un instant, si l’on suspend même l’élan de comprendre, l’évidence se révèle. Car pendant que tu lis ces mots, pendant que ton regard parcourt cette phrase, où cela se passe-t-il exactement ? Où apparaissent ces lettres, ces mots, ces pensées qui se forment à leur contact ?

Tu peux laisser la question résonner sans chercher à y répondre mentalement. Juste regarder. Non pas ce qui est lu, mais d’où c’est lu. Non pas le contenu, mais ce sans-forme dans lequel le contenu apparaît. Avant même que le sens ne soit saisi, avant que tu sois d’accord ou pas d’accord, avant toute réaction, il y a déjà ce champ dont parle Rûmî. Il n’est pas à atteindre, il est déjà là, puisque rien ne pourrait apparaître sans lui.

Et si tu regardes de plus près, ce champ n’a pas de visage. Les autres voient ton visage, mais toi, ici, maintenant, du point de vue à partir duquel tu lis, trouves-tu une forme, une limite, une frontière, deux petits yeux, une tête  ? Ou bien est-ce simplement ouvert, transparent, sans centre localisable ? Les mots que tu lis apparaissent dans cette ouverture transparente et sans fond. Les pensées qui commentent, approuvent ou rejettent apparaissent aussi dans cette même ouverture. Même l’idée d’un “toi” qui lit est perçue ici, dans ce champ sans contour.

Alors peut-être que “au-delà du bien et du mal” ne signifie pas devenir indifférent, mais voir avant que le jugement ne surgisse, voir depuis cet espace où rien n’est encore divisé, où aucune opinion n’a encore pris forme. Avant le prisme des croyances, avant les filtres appris, il y a cette clarté simple qui accueille tout sans effort.

Et “je te retrouverai là”… peut prendre un autre sens. Car dans cet espace, il n’y a plus vraiment un lecteur d’un côté et un texte de l’autre. Il n’y a plus deux choses séparées qui se rencontrent. Il y a simplement un même champ, indivisible, dans lequel tout apparaît en même temps : les mots, leur compréhension, les pensées qu’ils suscitent, la sensation d’être en train de lire. Tout cela est donné d’un seul tenant, dans une seule et même ouverture.


C’est en ce sens que mon ami Alain me disait l’autre jour au téléphone combien sa femme Nicole, que je connaissais aussi et qui nous a quittes sous sa forme humaine il y a quelques semaines, lui semblait plus proche que jamais.


C’est peut-être ce que Rûmî a vu lorsqu’il écrit ailleurs : « J’ai frappé à la porte, j’ai frappé, j’ai frappé jusqu’au sang. Un jour la porte s’est ouverte, et j’ai vu que je frappais de l’intérieur. » Ce que l’on cherche semble toujours devant, comme une porte fermée, un accès à trouver. Mais lorsque cela s’ouvre, il devient évident qu’il n’y avait pas de distance réelle, pas d’extérieur à atteindre. Tout se passait déjà ici, dans ce même champ.

Tu peux même le vérifier maintenant. Sans bouger, sans rien changer, juste remarquer : ce que tu es, au plus proche, est-ce quelque chose que tu peux voir, ou est-ce ce dans quoi tout est vu ? Est-ce une forme parmi les formes, ou cette ouverture dans laquelle toutes les formes apparaissent ? C’est plus proche de toi que ta veine jugulaire, comme le dit le Coran. Il n’y a aucune distance à parcourir, rien à atteindre, rien à devenir. Juste reconnaître ce qui est déjà là, immédiatement, avant toute pensée.

ne t’invite pas à aller ailleurs. Il te pointe vers ce qui est déjà là, avant même que tu ne te définisses. Ce champ ouvert, sans visage, sans centre, dans lequel ces mots apparaissent en ce moment même. Et le plus simple, peut-être, c’est de reconnaître que tu n’es pas en train de le chercher. Tu es déjà en train de le lire, depuis lui, en lui, comme lui.

Et cette reconnaissance, si simple, si immédiate, est à la portée de tous. La vision sans tête n’est pas une théorie, ni une croyance de plus, mais une évidence disponible pour tout être qui consent à regarder depuis ce qu’il est vraiment.


Merci à Douglas Harding d’avoir su formuler avec autant de clarté, de pédagogie et de simplicité ce retournement du regard, ce chemin de retour vers l’évidence.


Je suis cet espace sans visage, ouvert et infini, dans lequel apparaissent le monde, le corps et les pensées.


lundi 16 mars 2026

Y a comme une fin à toute chose (poème pour chanson)




Y A COMME UNE FIN À TOUTE CHOSE


Demain j’aurais cent ans déjà 

Et cette vie m’apparaîtra

Comme une bulle dans un rêve

Qu’un souffle effleure et qui s’achève 


Demain sera toujours trop tard 

Être ivre ici est tout un art 

S’envoler de ses propres ailes 

Pour vivre en Lui mourir en elle 


Dieu que la Vie est brève  

Dieu que la Vie est frêle 

Dieu que la vie est belle 

Presque Irréelle 

Si réelle 


Y a bien une fin à toute chose 

Fini le bon temps des symbioses 

Et Même s’il reste quelque chose

Y a vraiment plus personne et toi tu oses ?


Dire qu’il n’y a plus rien à dire 

Lorsque après nous la mer se retire 

S’oublier jusqu’à se contredire 

Voir que l’amour sait aussi tout détruire  


Y a comme une fin à toute chose 

Et malgré le parfum des roses, 

La vie n’est qu’une courte pause 

Le temps d’éclore et en silence on ose 


Et s’il demeure une autre chose

Plus vraie que nos métamorphoses 

Un fil discret que rien n’oppose

Où l’on se quitte où tout repose


Y a comme une fin à toute chose 

Et malgré le chant des osmoses

La vie n’est qu’une courte pause 

Le temps d’éclore puis l’overdose 


Mais y a bien en-deçà des choses 

Un doux lien qu’on ne saurait dire 

Comme ce sourire qui s’impose 

Pour aimer jusqu’à en mourir  


lundi 9 mars 2026

Se détacher pour mieux aimer

 


Le mot « détachement » est souvent mal compris. Dans le langage courant, il évoque une forme de froideur, de retrait affectif, presque une indifférence. Pourtant, dans la tradition spirituelle, et particulièrement dans la voie non duelle, le détachement n’a rien à voir avec un refus du monde ou avec un cœur fermé. Il désigne plutôt une liberté intérieure, la capacité de voir les choses sans s’y confondre.

Ces dernières années, certains enseignants de non-dualité se sont emparés de cette question en critiquant vivement cette notion de détachement. Selon eux, elle pourrait conduire à une forme d’insensibilité, notamment face à des expériences humaines très douloureuses comme les pertes, les deuils ou certains traumatismes profonds. Dans certains cas, cette critique s’est même élargie jusqu’à vouloir décrier l’Advaita Vedānta dans son ensemble, présenté comme une voie froide ou dépourvue de compassion.

Il me semble pourtant important, dans ce type de débat, de ne jamais jeter le bébé avec l’eau du bain et de ne pas généraliser. Toute voie spirituelle peut être mal comprise ou mal transmise. Mais il serait injuste d’en tirer des conclusions sur l’ensemble d’une tradition aussi vaste et profonde, peut-être l’une des plus profondes dont dispose l’humanité depuis des millénaires pour se libérer de la souffrance et réaliser sa vraie nature.

Il peut aussi arriver, bien sûr, que certains enseignants immatures répètent l’enseignement millénaire de l’Advaita comme des perroquets qui parlent sans toujours savoir ce qu’ils disent. Dans ces cas-là, la transmission peut devenir sèche, mécanique, dépourvue de la sensibilité humaine et pédagogique qu’elle requiert. Un enseignement profond peut alors être réduit à quelques formules répétées sans véritable compréhension, « tu es déjà ce que tu cherches », « il n’y a personne », « tout est parfait tel que c’est », « l’être que tu es est déjà sans besoin », « ce que tu cherches est ce qui cherche », etc., qui reprennent finalement les grandes formulations des Upanishads (les mahāvākya comme « tat tvam asi », « aham brahmāsmi », « prajñānam brahma », « ayam ātmā brahma »), mais sans que leur profondeur existentielle soit réellement explorée. On retrouve parfois ce type de formulations dans certains courants contemporains de la non-dualité associés au néo-advaita, chez des enseignants comme Tony Parsons ou d’autres figures du même courant, et l’on pouvait aussi entendre ce ton dans les premiers enseignements de Jeff Foster, avant que son approche n’évolue vers quelque chose de plus incarné et sensible.

Mais il peut également arriver que ceux qui critiquent l’Advaita dans son ensemble n’aient simplement pas rencontré des enseignants capables de transmettre cet enseignement avec maturité, ou qu’ils n’aient pas encore été dans la disposition intérieure qui permet de le recevoir pleinement. Une rencontre spirituelle dépend toujours de deux choses à la fois : la qualité de la transmission et la maturité de celui qui l’écoute.

C’est pourquoi il me semble plus juste d’éviter d’incriminer l’Advaita Vedānta dans son ensemble. Comme toute grande tradition spirituelle, elle peut être transmise avec profondeur ou avec maladresse. Ce qui fait la différence n’est pas tant la voie elle-même que la qualité humaine et la sensibilité avec lesquelles elle est partagée.

En ce qui me concerne, je n’ai jamais reçu l’Advaita Vedānta comme une voie dépourvue de cœur. Bien au contraire. Ce que j’y ai découvert, c’est une invitation à reconnaître un espace de conscience plus vaste que nos identifications habituelles, un espace dans lequel la souffrance peut être accueillie sans être niée.

Je partage ce chemin de retour vers le Soi depuis de nombreuses années. Depuis 1998, dans mes séances de thérapie non duelle, j’explore ces questions avec les personnes qui viennent me voir. L’Advaita Vedānta y est présent comme une orientation, mais toujours en dialogue avec différentes approches et avec l’expérience vivante du corps, notamment à travers ce que j’appelle la voie du sentir.

Car une pédagogie vivante tient toujours compte de la personne qui se trouve en face de nous. Ce qui peut être libérateur pour l’un peut être prématuré pour un autre.

La voie du détachement peut donc tout à fait être appropriée, même face à des blessures profondes, à condition qu’elle soit proposée avec douceur, avec tact, et dans le respect du rythme de celui qui souffre. Il ne s’agit jamais de demander à quelqu’un de nier ce qu’il ressent. Il s’agit plutôt de l’aider, progressivement, à découvrir qu’il existe en lui un espace plus vaste que ce qu’il traverse.

C’est dans cet esprit que je propose parfois, comme hier lors du satsang, par Zoom et en présentiel, un jeu de révélation très simple. D’abord, considérer une expérience dans la perspective de l’appropriation. Se dire intérieurement : « ceci est mon expérience » (par exemple : ceci est mon corps, ceci est ma souffrance, ceci est mon désir, ceci est ma famille, ceci est ma vie…). Puis prendre une trentaine de secondes pour sentir ce que cela produit. Ensuite, déplacer très légèrement la perspective. Dire simplement : « cela est une expérience » (cela est un corps, cela est une souffrance, cela est un désir, cela est une famille, cela est une vie…). Et là encore, prendre un moment pour sentir.

Cela fait une trentaine d’années que je partage cette pratique extrêmement simple, qui permet de passer de la posture égotique de l’appropriation à une vision impersonnelle et non duelle. Elle révèle qu’il nous est possible de découvrir que la souffrance ne vient jamais directement de l’expérience vécue, mais de la façon dont nous la percevons. Soit nous la regardons à travers le filtre de nos croyances, et dans ce cas l’expérience devient souffrante, car il y a presque toujours une tentative de changer ce qui est. Soit nous la laissons apparaître à partir de ce que nous sommes vraiment, et cela a souvent un effet profondément guérisseur, qui permet peu à peu de traverser et parfois de guérir des traumatismes profonds.

Ce simple glissement, presque imperceptible, peut révéler quelque chose de très profond. Rien n’est nié, rien n’est rejeté, mais la contraction liée au sentiment d’appropriation se relâche légèrement, ou parfois complètement, et l’expérience apparaît dans un espace plus vaste, parfois même dans un espace que l’on pourrait dire infini, puisque c’est l’espace de conscience lui-même par lequel tout est connu.

C’est souvent dans cet espace que le détachement commence à être compris non comme une froideur, mais comme une liberté intérieure.

Dans la Bhagavad Gītā, Krishna dit à Arjuna : « Celui qui agit en abandonnant l’attachement aux fruits de l’action atteint la paix » (Bhagavad Gītā V.12). Ce détachement n’est pas une fuite de l’action. Arjuna doit continuer à agir. Mais il n’est plus prisonnier de l’appropriation : « mon action », « mon succès », « mon échec ».

Dans l’Advaita Vedānta, le processus de discernement consiste justement à reconnaître ce qui est observé comme n’étant pas le Soi. Śaṅkara le résume dans la méthode du neti neti, « ni ceci, ni cela », décrite dans la Brihadaranyaka Upanishad (II.3.6). Tout ce qui peut être perçu est reconnu comme non-Soi : le corps, les sensations, les pensées, les émotions.

Mais ce détachement n’aboutit pas à une sécheresse intérieure. Au contraire, lorsqu’on cesse de se contracter autour d’une identité limitée, quelque chose de beaucoup plus vaste apparaît.

Maître Eckhart l’exprime de manière très frappante : « L’homme détaché est celui qui ne veut rien, ne sait rien, ne possède rien » (Sermon sur la pauvreté en esprit). Et pourtant, chez Eckhart, ce détachement est inséparable de l’amour divin, parce que lorsque le « moi » cesse de se défendre et de s’approprier, il reste simplement l’ouverture.

Ramana Maharshi disait souvent : « Le détachement et la réalisation du Soi sont une seule et même chose » (Talks with Sri Ramana Maharshi, entretien 26). Autrement dit, le détachement n’est pas un effort moral pour devenir indifférent. Il naît naturellement quand on voit que rien de ce qui apparaît ne constitue notre identité essentielle.

Et paradoxalement, c’est là que l’amour devient possible dans sa forme la plus pure. Tant que nous sommes identifiés, l’amour est mêlé de peur, de possession et d’attentes. Nous aimons souvent en disant, même inconsciemment : « tu es à moi », « j’ai besoin de toi », « ne me quitte pas ».

Mais lorsque cette contraction se relâche, l’autre n’est plus perçu comme un objet destiné à combler un manque. Il est simplement reconnu dans la même présence.

Le détachement ne tue pas l’amour. Il enlève simplement ce qui l’empoisonne.

Nisargadatta Maharaj l’exprime d’une phrase très simple : « Quand il n’y a plus de désir ni de peur, l’amour est là » (I Am That, entretien 46).

Ainsi, lorsque je vois « ceci est un corps », le corps n’est pas rejeté. Il est libéré. Lorsque je vois « ceci est une pensée », la pensée n’est pas combattue. Elle est libre de passer.

Et dans cet espace conscient et silencieux de liberté, ce qui reste n’est pas l’indifférence. C’est l’espace même dans lequel tout est aimé inconditionnellement. 

Que la paix et la joie règnent en toi et autour de toi

Amor Fati