Satsang signifie en sanskrit « se rassembler autour de la vérité ». Se tenir ensemble dans cet espace de conscience par lequel tout est connu, dont tout est fait, et qui demeure inchangé.
La vérité ne lutte pas contre l’illusion, elle la dissout. Et si cette vérité était simplement l’amour, déjà présent, espace de présence et d’accueil inconditionnés, avant toute préférence ?
Le satsang devient alors un lieu de vérification, où l’on confronte l’illusion, c’est-à-dire ce qui est éphémère, avec ce qui est toujours là, le nuage avec le ciel, la vague avec l’océan, pour voir, pour reconnaître que la vague est en réalité une expression de l’océan, non séparée de l’océan. Cette non séparation entre la vague et l’océan révèle une indicible intimité que l’on appelle non séparation ou amour inconditionnel.
Le Satsang est donc le lieu où a lieu le « voir » à partir d’un regard désencombré de pensées et de comparaisons, si au cœur de chaque expérience, ce que nous sommes n’a pas déjà tout accepté tel que c’est.
On dit souvent que l’amour et la vérité font bon ménage. Mais tant que nous nous illusionnons sur ce que nous sommes, il nous est impossible de reconnaître ce par quoi tout est connu et donc d’aimer véritablement. Nous pouvons ressentir de l’attachement, du désir, de l’enthousiasme, de la passion, parfois même une grande générosité. Pourtant, et tu en as fait comme moi l’expérience, c’est uniquement tant que l’autre vient confirmer l’image que nous avons de nous-mêmes, cet amour tient. Dès que cette image est menacée, l’amour se retire.
Le personnage peut dire « je t’aime ». Il le dit parfois avec sincérité. Mais ce « je t’aime » est presque toujours conditionné. Il signifie en réalité : je t’aime tant que tu me rassures, tant que tu me confirmes, tant que tu nourris ma construction intérieure et imaginaire. Le personnage ne dit jamais « oui » totalement. Il dit à la rigueur « oui, mais ». Oui, mais ne me quitte pas, je t’offrirai des perles de pluie »… Oui, mais ne me contredis pas. Oui, mais ne me révèle pas mes failles. C’est un oui sous contrat. Ce que l’on nomme souvent amour par ignorance est en réalité du marchandage grossier ou subtil.
Dès que l’autre semble menacer la construction égotique, l’amour se transforme. Il devient retrait, reproche, froideur ou attaque. Ce que nous appelions amour n’était en réalité qu’un arrangement subtil au service de l’identité séparée.
Le véritable amour, lui, est sans condition. Il ne dépend pas d’une réciprocité. Il ne dépend pas d’un comportement. Il ne dépend même pas d’un résultat. Il ne dit pas « oui, mais ». Il dit simplement « OUI ».
Lorsque l'attention (qui signifie en latin se tendre vers) relâche sa tension vers l’identité, comme un élastique dont l’un des points lâche enfin prise, quelque chose se révèle. Une source tranquille, antérieure à toutes les histoires. Une paix qui ne dépend pas des circonstances. Une présence qui ne manque de rien. Cette redécouverte n’est pas un état d’être ou une émotion, c’est le simple fait d’être.
On reconnaît alors des qualités simples et essentielles. Une paix profonde, qui n’est pas l’absence de bruit mais l’absence d’agitation intérieure. Une indestructibilité, non pas physique évidemment, mais ontologique. Ce que je suis en profondeur n’est pas atteint par ce qui apparaît en moi. C’est là un espace de complétude qui ne cherche plus à se remplir. Se révèle une joie d’être qui ne dépend d’aucun objet, ce que la tradition indienne a nommé Sat Chit Ananda, être, conscience, félicité. Une intimité radicale avec tout ce qui apparaît, car tout apparaît à zéro distance de cette présence. Et enfin une liberté, la liberté d’être ce qui est, sans être limité par ce qui surgit.
Pourtant, cette reconnaissance ne suffit pas toujours à transformer notre manière d’entrer en relation. On peut découvrir clairement que l’on est cet espace d’accueil, comme dans la vision sans tête de Douglas Harding, et continuer à fonctionner souvent dans le monde avec des réflexes anciens. On peut contempler un paysage dans l’ouverture et, le lendemain, se contracter face à un collègue, un voisin, un étranger, son partenaire.
Pourquoi ? Parce que la séparation ne s’est pas seulement installée comme une idée. Elle s’est inscrite dans le corps. Elle s’est cristallisée sous forme de contractions musculaires, d’émotions figées, de schémas défensifs répétés. À force de croire que nous sommes séparés, le corps lui-même a appris à se protéger et à installer une armure énergétique. Ces contractions deviennent des filtres qui colorent notre perception. Elles empêchent l’amour de circuler librement.
Descendre dans le cœur ne se produit pas automatiquement parce qu’on a vu clairement sa vraie nature. Il y a souvent un travail d’exploration nécessaire. Explorer nos attentes. Explorer ce qui semble menacer notre identité. Explorer nos peurs les plus anciennes.
J’ai accompagné pendant longtemps un ami dont la pierre d’achoppement était une peur profonde de l’étranger, un fond de racisme qu’il reconnaissait en lui avec une certaine honte. Il savait revenir à la Présence, à la Vision Sans Tête souvent, il sentait souvent l’unité, il avait des ouvertures lumineuses. Pourtant, dès qu’il se trouvait confronté à certaines situations, ou imaginaire liés à l’immigration, l’étranger, le sentiment d’être envahi et une contraction violente surgissaient.
Un jour, nous avons décidé de ne plus contourner cela. Il a accepté de plonger directement dans cette peur. Sensoriellement, tactilement, vibratoirement. Ce qui est monté en premier fut une colère énorme, presque inhumaine, comme si une force archaïque cherchait à expulser l’intrus. Cela s’est exprimé par une toux presque apoplexique. Puis après une dizaines de minutes cette colère s’est transformée en tristesse. Une tristesse ancienne, liée à la peur d’être envahi, effacé, remplacé. Des mémoires sont remontées en relation avec son père. En restant avec cette vague émotionnelle, sans la justifier ni la condamner, quelque chose s’est ouvert. Une douce chaleur a commencé à envahir son corps. Les larmes sont venues. Et ce qui semblait être un démon s’est révélé n’être qu’une contraction demandant à être vue, reconnue, goûtée et n conscience, aimée.
La transmutation ne s’est pas faite par un effort moral. Elle s’est faite par une immersion consciente. La peur, baignée dans la présence, a perdu sa rigidité. L’énergie qui alimentait le rejet s’est révélée être la même énergie que l’amour, mais simplement déformée par la contraction, la résistance, les pensées.
Un éveil qui n’intègre pas nos zones d’ombre, nos peurs et désirs inavouables, nos attentes inconscientes et tous nos angles morts, reste partiel. On peut reconnaître l’espace au-dessus des épaules et continuer à vivre avec un cœur fermé. L’éveil complet implique que cet espace accueille aussi nos ombres et nos émotions refoulées, les deuils pas complètement ressentis. Que nous laissions monter ce qui semble empêcher l’amour. Non pour le cultiver, mais pour le voir clairement, le sentir pleinement, le laisser se dissoudre dans la conscience qui le contient.
Cela demande une grande honnêteté. Reconnaître en soi la jalousie, la peur, le rejet, la haine parfois. Non pour s’en accuser, mais pour cesser de les projeter sur le monde. Tant que ces mouvements restent inconscients, ils gouvernent nos relations.
Pratiquer l’éveil du cœur, c’est donc dans mon invitation non duelle également activement explorer tout ce qui ne dit pas oui, tous nos refus et nos attentes implicites. Chaque « oui, mais » est une porte. Chaque contraction est un lieu d’apprentissage. Chaque peur est une invitation à rester présent.
Peu à peu, la séparation perd de sa force. Les relations cessent d’être des négociations identitaires ou carrément du commerce comme dirait Éric Baret. Elles deviennent des rencontres. Non plus deux personnages cherchant à se sécuriser mutuellement, mais une présence reconnaissant une autre présence, in fine une seule et même Présence se reconnaissant au travers de la relation.
Alors le « je t’aime » change de nature. Il ne signifie plus « je t’aime tant que… ». Il devient l’expression simple d’un oui sans condition. Un grand Oui qui ne dépend pas de l’autre, mais qui inclut l’autre. Un Oui avec majuscule qui n’est plus fragile, parce qu’il ne repose plus sur une construction imaginaire.
L’amour n’est pas une émotion ajoutée à l’éveil. Il est ce qui se révèle lorsque tout ce qui lui fait obstacle est vu, accueilli, embrassé. Tout ce à quoi tu résistes persiste, tout ce que tu embrasses s’efface.
Ainsi l’éveil véritable n’est pas seulement une clarté au sommet. C’est une descente dans le cœur. Et cette descente, patiente et lucide, transforme peu à peu la manière dont nous habitons le monde.
Que la paix et l’amour règnent en toi et autour de toi
Amor Fati




