Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

mercredi 10 décembre 2025

Quand Dieu voit au travers de toi





La vision n’est jamais celle de deux petits yeux, d’un cerveau ou d’une personne. Elle n’a jamais été cela. Elle est toujours le grand ouvert, sans limites, sans propriétaire. Ici, en regardant cette photo, je vois quatorze paires-d’yeux … De Pères Dieux … Non, pas de Dieu-le-Père, quoique… car qu’est qui regarde à travers Toi en cet instant lorsque tu ne fais pas référence à la pensée ni à la mémoire à part Dieu, lui-même, l’unique conscience qui est, l’être suprême. 



Car en vérité, de mon côté, je ne vois qu’un seul œil. Et toi que vois tu lorsque la vision se retourne vers ce qui perçoit ? Une seule ouverture transparente ou deux petites bulles colorées ? 


Maître Eckhart l’exprime avec une simplicité fulgurante. « L’œil par lequel je vois Dieu, et l’œil par lequel Dieu me voit sont un seul et même œil, une seule et même vision, une seule et même connaissance, un seul et même amour. » Rien n’est plus clair pour qui regarde depuis la source. Il n’y a pas moi et les autres. Il n’y a qu’un seul regard, une seule ouverture, apparaissant sous la forme de visages multiples.





Dans la Vision Sans Tête, tout cela devient évident. Les têtes sont là, autour, vivantes, lumineuses, joyeuses. Et ici, à zéro centimètre, il n’y a rien pour leur faire face. Pas de visage. Pas d’observateur localisé. Juste cette vastitude claire où les amis, leurs sourires, leurs gestes et leurs voix apparaissent. C’est une seule présence qui prend toutes les formes.


Quand on regarde ainsi, on ne partage pas seulement un moment entre amis. On partage l’unique espace qui permet tout. Cette photo, en réalité, montre moins des personnes réunies qu’une ouverture unique se reconnaissant dans la multiplicité. Une seule lumière. Une seule vision. Une seule joie.


Que la paix et la joie soient en toi et autour de toi sœur et frère de lumière 



lundi 8 décembre 2025

La parole ment



Dans la parole, il y a toujours un léger décalage. Le mot arrive après l’expérience. Il essaie de saisir ce qui, déjà, s’est dissous. C’est pour cela que Karl Renz dit que dès que l’on parle, on ment. Pas parce qu’il faudrait se taire pour être vrai, mais parce qu’aucun mot ne peut contenir la réalité vivante. La parole découpe et conceptualise ce qui n’a jamais été séparé.

Il n’y a pas d’un côté les bons mots et de l’autre les mauvais mots. Le langage n’est ni juste ni faux, il est simplement limité. Il sert à pointer, jamais à enfermer. Souvenons-nous de l’adage chinois : quand le sage pointe la lune, l’ignorant regarde le doigt. Les mots sont le doigt. La vérité est la lune.


Quand on comprend cela, on parle plus légèrement. On ne cherche plus à tout dire, à tout saisir, à tout définir. On laisse la phrase accomplir son rôle d’indication. Et ce qui compte n’est pas tant la phrase elle-même, mais l’ouverture qu’elle peut éventuellement révéler. L’espace entre les mots, entre les lignes, où quelque chose se reconnaît sans qu’on puisse le formuler.


Car ce que l’on appelle vérité ne réside pas dans les formulations les plus subtiles, mais dans ce qui demeure avant elles, pendant elles, après elles. Cet espace silencieux ne ment jamais, puisqu’il n’a rien à prouver.


C’est pour cela que, lorsque Hérode demande à Jésus qui il est, il reste silencieux. Non par irrespect, mais parce que ce qu’il est ne peut pas être dit. Et dans la tradition de l’Advaita Vedanta, une histoire raconte qu’un disciple demande trois fois à son maître de dire qui il est. Trois fois, le maître garde le silence. Puis il répond : « Je t’ai répondu trois fois, mais tu ne m’as pas entendu. »


Le silence était la réponse. Il l’est toujours.


Tu es toi-même la réponse silencieuse.


Où ? Ici 

Quand ? Maintenant 


Que la paix et la joie soient en toi et imprègnent ton environnement

jeudi 4 décembre 2025

La vie par procuration, un délice non duel



Il y a dans l’idée de vivre par procuration quelque chose que l’on associe souvent à une faiblesse. Quand j’étais jeune, je regardais les personnes âgées qui semblaient vivre à travers la vie des autres avec une forme de malaise. Je pensais qu’elles avaient renoncé à leur propre existence. Et pour moi, avec mon immaturité de l’époque, le sens de la vie était clair : réussir sa vie personnelle, suivre son propre chemin, accomplir quelque chose de précis. L’idée de vivre à travers quelqu’un d’autre me paraissait presque une faute de goût, une manière d’abandonner sa place.


Avec le temps, et avec ce retournement intérieur vers la présence impersonnelle qui s’impose, cette vision s’est apaisée. Le besoin de réussir ma vie personnelle s’est eclipsé. Une autre manière de voir s’est ouverte, plus simple, moins centrée sur l’histoire individuelle. Et ce que j’appelais “vivre par procuration” a commencé à apparaître sous un autre jour, plus doux, plus vaste.


Depuis l’évidence non-duelle, cette idée change complètement de sens. Celui qui croit vivre à travers les autres découvre peut-être, sans le savoir, que la vie n’est pas enfermée dans un seul corps et que la Conscience goûte toutes les formes, et ce goût peut passer par mille visages.


Dans mon quotidien, cela se montre constamment. Quand j’écoute mes filles, Joy avec ses huit ans de fougue et de feu qui s’émerveille du moindre détail ou me reprend gentiment sur mes petites incohérences qu’elle voit sans rien rater, Ambre avec ses six ans de générosité, d’intensité et d’impatience, ou quand je vois Orphée, bientôt deux ans, qui court vers moi avec des cris de joie « papa » « papa » et un enthousiasme inouï et découvre le monde à partir du même grand ouvert que moi, je sens que leur joie, leur peine, et leurs étonnements variées traversent directement mon corps. Je n’ai plus l’impression ni d’etre un « papa » ni d’être l’auteur de quoi que ce soit. C’est simplement la vie qui passe, comme si la présence prenait trois visages différents pour se montrer à moi.


À l’Opéra aussi, je le vis très directement. Quand je suis au milieu du chœur, je sens que ce n’est pas Dan qui chante. Quelque chose de plus large passe par toutes les voix en même temps. Il y a comme une écoute qui englobe tout. La musique se déploie, se divise en lignes mélodiques différentes, et pourtant rien n’est séparé. Là encore, ce qu’on pourrait appeler vivre par procuration est simplement le fait que la conscience se reconnaît dans plusieurs formes à la fois.


Pendant les séances individuelles, les satsang ou les stages de non-dualité, c’est la même chose. Quelqu’un évoque un trauma difficile, ou exprime un doute qui le torture, ou se perd momentanément dans une confusion intérieure, ou parle d’une expérience d’éveil lointaine qui le hante. Dans l’écoute sans personne, je sens que chaque émotion qui surgit en lui traverse exactement le même espace en moi. La vie des autres devient reflet sur un miroir clair. Je ne prends rien à mon compte, je ne me projette pas, je ne m’identifie pas, mais la présence qui écoute est la même dans les deux. C’est cela qui est vraiment touchant. Il n’y a là aucun sentiment de manque. C’est une simple présence impersonnelle et accueillante. 


Et en réalité, tout le monde vit cela sans s’en rendre compte. On vit par procuration en regardant un film, en écoutant une chanson, en suivant la victoire d’un sportif, en voyant un enfant rire, en compatissant avec un ami. Cela arrive sans effort. Cela fait partie de la vie humaine. On traverse les émotions des autres comme si elles nous appartenaient, parce qu’au fond, elles se déploient dans le même espace. Pour goûter cela pleinement, il suffit de voir que ce n’est pas la personne qui goûte, mais la conscience elle-même.


C’est même cette évidence qui m’a donné envie d’écrire cet article. Je me suis rendu compte à quel point j’aimais sentir la vie sous des formes que je ne suis pas censé être. Je peux vibrer pour la réussite d’un inconnu ou les mésaventures d’un dictateur, ou être impressionné par une vidéo de jeunes comme ce matin, qui font des sideflips sur les toits des immeubles. Pendant un instant, leur goût immodéré pour l’aventure, leur inconscience, leur élan, leur courage, leur légèreté m’habitent. Ce n’est pas une fuite, ni un manque. C’est une manière très simple de sentir que la vie circule partout et qu’elle n’est jamais enfermée dans un seul corps. Ce n’est pas “moi” qui goûte ces mouvements. C’est la conscience. Et je sais que ces jeunes cherchent la même chose que tous les êtres humains : être sans désir. Car c’est seulement lorsque l’on est sans désir personnel que le bonheur que nous cherchons seulement se révèle pleinement. 


L’Ashtavakra Gita exprime cela avec une clarté étonnante. Dans le chapitre deux, verset onze, on lit : « Quelle merveille que je suis, hommage à moi-même. Je ne connais pas la destruction. Je demeure lorsque l’univers entier, de Brahmā au dernier brin d’herbe, disparaît. » Cette phrase peut sembler audacieuse, mais elle parle d’une chose simple : la conscience n’a jamais une seule forme. Elle n’a jamais un seul visage. Elle se reconnaît dans tout. Comme j’aime à le formuler : Je suis le Sans Forme qui prend toute forme. 


Lorsque l’on croit vivre par procuration, on oublie seulement une chose : la conscience vit toujours de cette manière. Elle se prête un corps, puis a un autre corps. Elle se raconte des histoires différentes, prend des voix différentes et traverse mille émotions. Elle ne se limite jamais à une seule « singularité  corps mental, à une seule

apparition disparition. 


Mais attention : La non-dualité ne supprime pas l’individualité. Elle rappelle simplement que l’individu n’est qu’un point de vue temporaire de la conscience. Ce que j’appelle “moi” n’est qu’une fenêtre parmi d’autres. Je peux entrer dans la joie d’un inconnu, sentir la douleur d’un ami, m’émouvoir pour un personnage de roman, ou pour une prière entendue dans la rue. C’est toujours la même présence qui goûte.


Et je peux aussi, bien sûr, sentir ce que cela fait d’être Dan et de penser ce qu’il pense, sentir ses peurs, ses élans, ses hésitations. Et cela a exactement le même goût que tout le reste. Ce goût d’éternité qui est le goût de l’être. Il n’y a pas deux saveurs. Il n’y a pas deux présences. Il y a un seul « fond sans fond » comme dirait Maitre Eckhart qui se décline en innombrables expériences.


À ce moment, il ne reste plus ma vie et la vie des autres. Il n’y a que la vie. Elle prend toutes les formes et n’est limitée par aucune. Ce n’est plus vivre par procuration. C’est reconnaître que ce que je suis a toujours été présent partout, dans tous les êtres, sans jamais se diviser.


Dans le stage de 9 jours, nous prenons justement beaucoup de temps pour goûter directement ce que cela fait que d’être un certain nombre d’expériences, de rôles, d’attitudes, de personnes que nous résistons à incarner, que nous refusons, que nous critiquons ou haïssons, ou qui nous mettent mal à l’aise pour justement réaliser qu’il est possible de goûter l’être dans toutes ses dimensions y compris dans des expériences ou personnes qui provoquent en nous du dégoût ou du rejet et voir que tout toujours est fait d’un seul amour. 


Cela nous amène à approfondir l’aspect amour du prochain de cette reconnaissance non duelle qui passe souvent à la trappe au profit du fait d’ « honorer l’être de toute son âme ».*


Car la reconnaissance de notre vraie nature, nous amène inexorablement, que nous le voulions ou pas à reconnaître que chaque être humain, quelles que soient ses pensées, ses paroles ou ses actions est fait de la même présence et ainsi reconnaître « tu es l’amour avec lequel je t’aime ».


Que la paix et la joie soient en toi et en ton environnement … 


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NOTA BENE :


« Dans les évangiles, lorsque Jésus est interrogé sur le plus grand commandement, il réunit deux passages de la Torah. Le premier : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée (Matthieu 22, 37, citant Deutéronome 6, 5). Le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Matthieu 22, 39, citant Lévitique 19, 18). Jésus ajoute que De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes (Matthieu 22, 40). Il en résulte que l’amour de Dieu et l’amour du prochain n’en forment qu’une seule réalité. 

lundi 1 décembre 2025

L’adoration dans une perspective non duelle

 


Question posée sur ma page Facebook :

« Qu'est-ce que l'adoration du point de vue non duelle stp ? Merci 🙏☀️🙏 » (France, une amie) 


Ça c’est une belle question qui me mérite que l’on creuse un peu la réponse. 


L’adoration, dans une perspective non duelle, n’est jamais le geste d’un moi séparé cherchant à se soumettre à un autre ou à un Dieu extérieur. C’est au contraire le mouvement spontané du cœur lorsque la conscience reconnaît sa propre source. C’est ce moment où l’on voit que ce que l’on aime avec le plus d’intensité n’a jamais été extérieur. Rumi l’a exprimé mieux que quiconque. Dans ses poèmes, l’amant et l’aimé se dissolvent l’un dans l’autre, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que l’amour lui-même. « Je suis la prière et celui qui prie » dit-il en substance. Cela ne signifie pas que la dévotion est niée, mais qu’elle est « purifiée » de toute séparation. Quand Rumi s’incline, ce n’est pas devant un autre. Il s’incline dans ce qui, en lui, a toujours été ouvert, vivant, vibrant. Il laisse la conscience se reconnaître comme amour.


Ramakrishna, de par son « parcours d’éveil si particulier » , incarne parfaitement cette rencontre entre connaissance et dévotion. Il expliquait souvent que la voie de l’amour et la voie de la connaissance mènent au même sommet. Celui qui distingue encore l’amant et l’aimé n’a pas encore vu. Quand il se prosternait devant Kali, ce n’était pas devant une divinité extérieure. Il se prosternait devant le Soi, qui se manifestait pour lui sous une forme aimée. Il disait que lorsque la dévotion devient pure, celui qui adore disparaît dans ce qu’il adore. La dévotion n’est pas pour lui une annihilation de l’individu, mais une fin de l’illusion de la séparation. L’adoration devient alors un accueil, une disponibilité, un abandon confiant dans ce qui en nous ne change jamais. C’est un geste de gratitude, un élan d’amour qui ne cherche rien, qui ne veut rien obtenir. Une célébration, une réverbération de ce que nous sommes déjà.


Vue ainsi, l’adoration n’est en rien un geste enfantin ou naïf susceptible d’amener toutes sortes de confusions. Elle est un chemin de connaissance, parfois même plus direct que l’analyse conceptuelle. Elle ramollit les défenses du moi, ouvre le cœur, dissout la rigidité mentale. Elle nous fait reconnaître que la beauté que nous contemplons dans un maître, dans un visage, dans un chant, est la beauté de la Présence même qui voit. Dans la non-dualité, adorer signifie laisser tomber la distance et laisser l’unité se manifester comme émerveillement.


C’est ici que la vision sans tête de Douglas Harding que tu connais bien, rejoint profondément cette compréhension. Harding ne parlait jamais de dévotion, pourtant son expérience en révèle la racine. C’est du moins mon expérience directe et intime. Regarder le monde sans tête, le voir apparaître dans un hublot de transparence impersonnel et sans fond, c’est se redécouvrir comme ouverture illimitée. « Devant », il y a formes, couleurs, visages, mouvements. Mais ici, à zéro distance, il n’y a pas de tête. Il y a un espace clair, transparent, accueillant. Et dans cet espace tout apparaît, sans effort. Douglas disait que l’on perd une tête pour gagner un monde. Ce n’est pas une simple métaphore d’ordre symbolique ou métaphysique. C’est exactement ce qui se passe lorsque l’on voit directement. En cessant de se cramponner à une identité fixe, le moi s’efface et laisse place à quelque chose de plus vaste, de plus simple, de plus intime.


Et c’est justement dans cet effacement, que l’adoration non duelle trouve sa forme la plus épurée. Car dans la vision sans tête, le visage de l’autre n’est plus en face de toi, il est en toi. Il surgit dans l’ouverture que tu es. Il n’y a plus un adorateur d’un côté et ce qui est adoré de l’autre. Il n’y a que l’unité qui se regarde elle-même sous la forme d’un visage, d’un geste, d’une parole. Adorer revient alors à reconnaître que tout ce qui apparaît est accueilli dans la même ouverture silencieuse à 0 distance. C’est laisser les phénomènes monter et se dissoudre dans l’espace sans limite qui est notre vraie nature.


Rumi dit que l’amour est l’océan dans lequel l’amant disparaît. Ramakrishna dit que le dévot accompli devient un avec l’objet de son amour. La pratique de la Vision Sans Tête Douglas nous montre que ce qui apparaît n’est jamais séparé de l’espace où cela apparaît.


À mes filles de six et huit ans j’enseigne parfois la posture de l’enfant en yoga, que l’on appelle aussi le pranam. Dans cette posture le front touche le sol, les genoux se replient sous la poitrine, et c’est toute une attitude intérieure qui s’éveille. Le pranam signifie littéralement que l’on place le mental plus bas que le cœur, comme si l’intelligence vive de la présence retrouvait sa juste place. Je ne parle pas de cela à mes filles, ce serait trop abstrait. Je leur dis simplement que les pensées glissent vers le la terre, qu’elles peuvent tout laisser reposer quelques instants. Et pourtant, quand elles se redressent, elles me parlent d’un calme vibrant, d’un silence doux qui les traverse. Ce qu’elles décrivent touche précisément à ce que j’appelle l’adoration dans une perspective non-duelle, cette disponibilité à ce qui est, sans résistance. La posture de l’enfant, ou pranam, n’est pas une soumission au sens courant mais une reconnaissance, une façon de laisser la réalité être ce qu’elle est. Cela rejoint ce que Ramana Maharshi exprimait lorsqu’il disait que tout ce qui doit arriver arrivera, et que tout ce qui ne doit pas arriver n’arrivera pas. C’est dans cet esprit que je signe presque toujours une lettre par la locution latine amor fati, qui signifie amour des faits, amour de ce qui est là, et qui invite à aimer ce qui vient non par résignation mais par reconnaissance. Inclinés ainsi, mental plus bas que cœur, nous retrouvons quelque chose d’une simplicité ancienne. Même un enfant peut le sentir.

 L’adoration non duelle est pour moi un geste d’effacement, un retour à l’ouvert, une reconnaissance que le cœur et le monde s’appartiennent mutuellement. Et dans cette reconnaissance, il ne reste qu’une joie tranquille. Une évidence silencieuse. L’unité qui se célèbre elle-même.


Chaleureusement 


Amor Fati 

vendredi 28 novembre 2025

Le désir personnel et l’élan impersonnel

 


Il n’y a aucun problème avec le désir lorsqu’il est simplement l’élan vivant vers une expérience, une forme, un paysage, une musique ou une personne. Le malentendu ne naît que lorsque l’on imagine que la réalisation de ce désir va nous apporter plus de paix ou plus de joie que ce que l’on est déjà. À cet instant, on se trompe de direction, car la paix et la joie n’appartiennent pas à l’objet du désir, elles appartiennent à notre être.

Nous sommes déjà ce que nous cherchons. Notre être est déjà parfaitement la paix et la joie qui nous le croyons par une simple erreur d’attention dépend de certaines expériences, rencontres, ou états d’être… 

Si nous cherchons une relation, un état, une expérience, ce mouvement ne devrait pas venir d’un manque, mais de la reconnaissance préalable de cette paix et de cette joie déjà présentes. Alors chaque désir devient pure expression, pure célébration de la présence que l’on est. Chaque rencontre, chaque geste, chaque élan devient l’expansion naturelle de ce qui est déjà accompli en soi. 

Le désir personnel est artificiel et source de souffrance. L’élan impersonnel est naturel et une prolongation fluide de la complétude. 


lundi 24 novembre 2025

Le karma yoga au quotidien : vivre concrètement l’action sans acteur !

 


Dans la Bhagavad Gita, Krishna enseigne à Arjuna que l’action doit être accomplie sans appropriation intérieure. Tu as droit à l’action, mais jamais à ses fruits. L’action n’est pas rejetée, mais elle doit être libérée du désir personnel d’obtenir ou d’éviter. On agit parce que l’action naît d’elle-même dans la situation présente. Le résultat ne nous appartient pas. Le sentiment d’être l’auteur ne nous appartient pas davantage. L’action se fait, mais le faiseur imaginé disparaît. Krishna dit aussi, dans le verset IV.18, que le plus sage des hommes est celui qui voit l’action dans l’inaction et l’inaction dans l’action, montrant qu’au cœur de toute action se trouve une immobilité silencieuse, et qu’au cœur de cette immobilité se trouve un mouvement qui ne dépend de personne.


Sous cette publication, quelqu’un m’a posé une question que j’entends très souvent en satsang. Elle dit ceci : « Quelle est la place de celui qui vole le fruit d’une action qu’il n’a pas exécutée, et comment se positionner alors ? » Cette question touche à une confusion fréquente dès que l’on commence à reconnaître que l’action peut être vécue sans acteur personnel. Beaucoup craignent que cette vision mène à de la passivité ou à une forme d’impuissance face aux injustices. Pourtant, aucun enseignement non duel sérieux n’a jamais prôné la résignation. La non-dualité n’invite pas à tout accepter, elle invite à voir ce qui agit vraiment.


Dans l’expérience directe, il est clair qu’il y a deux niveaux. Il y a le témoin silencieux, immobile, qui ne fait rien, qui ne change jamais. Et il y a le corps mental, cet ensemble de perceptions, d’impulsions, d’émotions et de pensées, qui agit, parle, se déplace, répond aux circonstances. Le témoin ne fait rien, le corps mental fait tout. Voir cela avec précision change complètement le rapport à l’action. L’action continue, parfois même plus efficacement qu’avant, mais la charge intérieure disparaît. Ce n’est pas l’action qui fatigue, c’est la croyance illusoire d’être celui qui agit.



La confusion naît quand on croit que reconnaître l’immobilité du témoin implique l’inaction dans le monde. C’est l’inverse. Plus le centre est immobile, plus l’action périphérique est libre, ajustée, précise. L’absence d’auteur intérieur n’entraîne jamais l’absence d’action. Elle enlève seulement la crispation autour du résultat, la peur de perdre, l’avidité de gagner, la volonté d’avoir raison ou le besoin d’être reconnu.


C’est ici que la notion d’allègement devient cruciale. Enlightenment, qui signifie en anglais “illumination”, utilise le mot light, qui veut à la fois dire lumière et légèreté. L’illumination est en réalité un allègement. On s’allège de la croyance d’être un acteur personnel, et en s’allégeant ainsi, on cesse de s’infliger la double peine, qui consiste à agir tout en résistant intérieurement à ce qui est. Résister intérieurement tout en essayant de faire quelque chose revient à vouloir avancer en gardant le frein à main tiré. La moitié de l’énergie part dans la lutte contre les circonstances, l’autre moitié dans l’effort pour répondre à la situation. Quand la résistance tombe, l’action devient simple, directe, disponible. On découvre que la fatigue venait moins de l’action que de l’histoire intérieure qu’on y ajoutait.


Dans un cas d’injustice, comme lorsqu’une personne s’approprie le fruit du travail d’une autre, cette clarté n’invite pas à se résigner. La non-dualité ne demande jamais d’accepter l’inacceptable. Elle enlève seulement l’implication personnelle excessive qui brouille la perception. On peut rectifier une injustice sans haine, poser une limite sans drame, parler fermement sans colère. La paix intérieure n’est pas une neutralité molle. C’est un recul naturel qui donne à l’action plus de précision.




Dans ma vie quotidienne, cette vision s’incarne de manière très concrète. Avec mes trois enfants, par exemple, les situations sont souvent intenses. Quand l’un d’eux traverse une frustration ou une colère, si je suis contracté, si je veux que la situation se calme pour mon confort, ma réponse devient rigide ou mécanique. L’autorité naturelle se transforme en autoritarisme. Mais lorsque je me replace dans ce témoin silencieux et disponible, la réponse émerge d’elle-même. Parfois il s’agit d’accompagner une émotion sans rien dire, parfois d’offrir une présence calme, parfois de maintenir une limite claire. La réponse juste n’est jamais fabriquée mentalement. Elle apparaît, et souvent de façon spontanée et de manière surprenante. Le rôle de “père” auquel j’ai pu momentanément m’identifier repasse immédiatement à l’arrière-plan, et quelque chose de plus simple agit.


À l’Opéra de Paris (où je travaille en tant qu’artiste des chœurs), où les répétitions sont parfois  rythmées par le stress, les remarques rapides, les ajustements incessants, cette reconnaissance de ma vraie nature impersonnelle, et la pratique quotidienne du « karma yoga ( le yoga de l’action sans acteur) a transformé ma manière de travailler et de vivre en collectivité. Chaque fois que je me suis momentanément identifié au rôle, la moindre critique est devenue une atteinte personnelle. Quand l’identification tombe, il reste tout simplement une attention ouverte, qui ne sais rien, qui ne veut rien et qui ne possède rien. Je rectifie une note, j’aide un collègue en difficulté, je réponds à un chef de chœur énervé ou à un chef de chant frustré  (répetiteur pianiste) sans y ajouter de tension intérieure. Le travail devient plus précis et paradoxalement tellement plus léger. Il n’y a plus un acteur (un corps) contracté, il y a tout simplement une action qui se fait. 

Et, confidence pour confidence, si j’ai pu continuer durant 35 ans à mon poste de ténor 2 dans les chœurs de l’Opera de Paris, c’est probablement grâce à cette vie quotidienne en vision sans tête depuis 2012 qui a été une bénédiction et aussi un soulagement incroyable au quotidien. 


En réalité, l’action sans acteur décrit quelque chose de très simple. C’est voir que le corps mental est agi par des causes innombrables. Il ne choisit pas ses pensées, il ne choisit pas ses impulsions, il ne choisit même pas ses élans les plus altruistes ou les plus agressifs. Il est agi par la vie, par l’histoire, par l’instant. Dans la vision sans tête, cela devient évident. Il n’y a personne au centre, seulement une ouverture d’où tout apparaît et disparaît. Et dans cette ouverture, l’action se déroule sans possesseur. On fait ce qui doit être fait, mais on ne porte plus la charge illusoire d’être celui qui le fait. C’est cela que signifie l’action sans acteur et qui dans la Baghavad Gita est exprimé par la phrase : « Le plus sage des hommes est celui qui vit l’action dans l’inaction et l’inaction dans l’action ». Il y a action mais pas le sentiment d’être l’auteur personnel de l’action. 


Vivre ainsi ne rend pas faible ou inconscient. Dans mon expérience de vie professionnelle, familiale et citoyenne, cela rend juste mes pensées plus incisives et l’action de ce corps-mental-ci  plus net. 

Cela permet de dire non sans violence, de dire oui sans attachement, de voir une injustice sans en faire une affaire personnelle, de protéger quand il le faut, de parler quand c’est nécessaire, de se retirer quand rien ne doit être fait. La vision sans tête n’annule pas le monde. Elle allège d’un moi séparé imaginaire. Elle rend donc la vie plus simple, plus humaine, et plus directe aussi. C’est du simple bon sens, mais qui va tellement à l’encontre de nos habitudes mentales et de fonctionnement. 


Si j’ai voulu publier ce dialogue, c’est parce qu’il éclaire une confusion fréquente dans les premières étapes de la reconnaissance. Beaucoup sentent qu’au cœur de l’expérience il n’y a pas de faiseur, mais ils ne savent plus comment vivre extérieurement. Ils oscillent entre passivité et réaction. Ils croient que la non-dualité exige une forme d’indifférence. Elle demande seulement une lucidité tranquille. L’action vient ensuite, seule, quand elle doit venir.


La non-dualité ne demande jamais d’accepter l’inacceptable. Elle dit simplement de ne pas chercher la paix dans le résultat. La paix est déjà là, en amont de l’action. Et c’est depuis cette paix que l’on agit le mieux. L’action devient plus claire, plus ajustée, moins contaminée par la peur ou la colère. Et c’est depuis cet espace de paix que l’on agit au mieux, toute chose étant égale par ailleurs.