On croit souvent qu’une bonne intention suffit, et notre société valorise les bonnes intentions. En soi, vouloir aider, réparer, protéger, améliorer n’a rien de mauvais. Pourtant, l’adage populaire le rappelle avec une lucidité un peu rude : « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Chacun d’entre nous dispose de nombreux exemples dans sa propre vie et autour de lui où un élan sincère n’a pas produit l’effet espéré, contribuant parfois à mettre de l’huile sur le feu de la souffrance et des conflits.
Il ne s’agit pas de disqualifier ce mouvement apparemment initial qui semble précéder l’action, c’est à dire la pensée. Une orientation apparaît, une idée de ce qui serait juste. Mais l’action ne se réduit pas à cette première formulation intérieure. Elle dépend de la manière dont cette pensée entre en relation avec la situation vivante.
Il y a une différence parfois subtile et souvent grossière entre agir depuis une idée souvent fixe, un filtre de croyance, et agir depuis le sentir, depuis une écoute multidimensionnelle, depuis la perception directe. Agir depuis le sentir, c’est en quelque sorte laisser la situation nous toucher avant que d’y répondre, percevoir les nuances, les hésitations, les résistances, le rythme des autres, le nôtre aussi, et accepter de ne pas savoir immédiatement quoi faire. C’est s’autoriser à demeurer dans cette ouverture que Jean Klein appelait l’attente sans attente.
Le fait d’être à l’écoute du contact, de la sensation, le fait d’être dans le sentir inclut l’imprévu, les résistances, la sensibilité des autres, la nôtre aussi. Il oblige à une forme d’humilité. On découvre que comprendre ou avoir raison ne suffit pas, il faut sentir. Dans la correspondance de la mère de Madame de Staël, on trouve cette remarque très simple : « on a souvent tort d’avoir raison de la façon dont on a raison ». Elle rappelle que la justesse tient autant à la manière qu’au contenu.
L’harmonie avec l’environnement ne signifie pas qu’il ne doit pas y avoir de fermeté. Ce n’est pas la passivité. Lorsque l’action est guidée par une image de ce qui devrait être, une tension s’installe presque mécaniquement. C’est alors que l’on corrige, que l’on agit avec insistance, que l’on interprète beaucoup, que l’on agit à travers des croyances devenues transparentes. On peut créer de la friction même si l’élan est apparemment sincère. Nous en avons tous des exemples dans notre propre vie, de notre part comme de celle de notre environnement proche ou éloigné.
Derrière beaucoup de ces frictions se trouve la peur. Peur de perdre une place, peur de ne pas être reconnu, peur du chaos, peur d’être impuissant. Quand la peur n’est pas reconnue, elle se déguise en certitude, en rudesse, parfois en mensonge. On cherche alors à s’imposer par la force, par le contrôle, par l’insistance, comme si la justesse pouvait être garantie de l’extérieur. La rigidité devient une tentative de sécurité. Lorsque la peur est vue et surtout sentie pleinement, tactilement, sensoriellement, quelque chose se relâche. Et la fermeté peut alors cesser d’être exclusivement défensive pour devenir simplement « adéquate ».
Mais pour celui qui cherche la vérité, la question de l’action juste se déplace. Il ne s’agit plus de trouver par la pensée quelle serait la bonne action, mais de revenir à la source depuis laquelle toute action apparaît. Revenir sans cesse à la Présence, se recaler encore et encore dans ce qui est là avant les conclusions. Dans la vision sans tête, il n’y a pas d’acteur séparé en train de fabriquer la justesse. Il y a un espace conscient dans lequel pensées, intentions et perceptions surgissent.
La tradition de la non-dualité indienne formule cela d’une manière très précise à travers le texte de la Bhagavad Gita. Au chapitre 4, verset 18, Krishna enseigne à Arjuna : « Celui qui voit l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction est sage parmi les hommes ». Ce point ne concerne pas la forme extérieure du geste, mais la reconnaissance que l’action procède d’un espace impersonnel, sans l’illusion d’être un acteur séparé. L’intensité de l’activité n’est pas le critère. Ce qui importe, c’est l’absence d’appropriation.
Si je te propose, lecteur, cette réflexion ici, c’est parce que la question revient souvent, dans les satsangs comme dans les stages. Pourtant, lorsque la vraie nature est reconnue, cette question perd une grande partie de son poids. On sait déjà que l’essentiel est d’investiguer la nature du soi et de revenir à la Présence. Toute chose étant égale par ailleurs, l’action la plus harmonieuse est toujours celle qui vient d’un endroit de paix en soi.
Cette question occupe naturellement celles et ceux qui avancent dans des voies progressives ou qui prennent comme premier objectif de faire le bien dans le monde. Ce n’est pas une mauvaise chose. Mais on ne s’éveille pas à sa vraie nature en accumulant des actions justes. Le retournement est préalable. L’attention se retourne vers sa source avant même de discuter de l’action parfaite.
Toutes les traditions spirituelles authentiques insistent sur ce point. Le sixième patriarche du Chan, Huineng, le formule de manière directe : « Retourne-toi, le secret est là. » Ce retournement à cent quatre-vingts degrés vers ce qui perçoit n’éloigne pas du monde. Il révèle l’endroit depuis lequel le monde est déjà vécu.
Dès qu’une pensée apparaît, il devient possible de regarder de quoi elle est faite. Elle est faite de conscience. Elle apparaît dans la conscience. Rien ne la sépare de ce fond. Ce retour simple, répété, n’est pas un retrait mais un réajustement. On cesse de s’identifier au commentaire pour reconnaître l’espace qui le contient.
Lorsque cette reconnaissance devient familière, l’action ne part plus d’une identité à défendre. Elle émerge d’une présence sans centre. L’action juste provient alors de ce retour vers soi, encore et encore. Et l’on voit que chaque fois que la vraie nature est oubliée, l’action tend à se structurer autour d’une identité imaginaire, avec ses peurs, ses stratégies et ses rigidités.
Dire que l’action juste est en harmonie avec l’environnement, c’est finalement dire qu’elle naît d’une absence de séparation. Quand la Présence est reconnue, la situation et celui qui agit ne sont plus deux réalités opposées. L’écoute devient le lieu même de l’action. Ce qui se fait alors n’est pas parfait, mais il y a moins de friction, moins de défense, davantage d’ajustement vivant.




