En ce moment, je relis, pour une énième fois, la Kena Upanishad. Et, comme toujours avec les grands textes sacrés, j’ai le sentiment de ne pas relire le même livre. À chaque lecture, de nouvelles facettes du diamant résonnent et me révèlent avec une vigueur vivifiante la beauté du mystère.
Le mot « Upanishad » signifie traditionnellement « s’asseoir auprès du maître ». Il évoque cette proximité où la vérité ne se transmet pas seulement par les mots, mais par une reconnaissance directe.
« Kena » signifie littéralement « par qui ? » ou « par quoi ? ». Toute l’Upanishad est construite autour de cette interrogation fondamentale : quel est « ce par quoi » je pense, « ce par quoi » je vois, « ce par quoi j’entends », « ce par quoi » toute expérience est connue ? Quelle est cette réalité grâce à laquelle tout apparaît, sans qu’elle puisse jamais, elle-même, apparaître comme un objet ?
C’est cette investigation qui fait de la Kena Upanishad l’un des sommets de la tradition non duelle. Elle ne cherche pas à nous donner une nouvelle croyance. Elle nous invite à reconnaître ce qui, en cet instant même, est conscient de ces mots et donc a produire en chaque UN ce que l’on nomme parfois le basculement de la conscience vers Elle-même.
L’un des paradoxes les plus subtils de la voie spirituelle directe surgit dès que l’on tente de parler de l’éveil. Comment dire l’indicible sans le réduire à un objet ? Comment témoigner sans renforcer l’idée qu’il existerait une personne séparée qui aurait atteint ou reconnu quelque chose ?
Toutes les traditions non duelles rencontrent cet écueil. Affirmer : « Je suis éveillé » risque de renforcer précisément ce qui s’est dissous. Le mental s’approprie l’événement et un ego, souvent plus subtil, réapparaît. Cet ego spirituel n’est rien d’autre que la tentative du personnage de posséder ce qui ne peut appartenir à personne.
À l’inverse, le silence peut lui aussi devenir un piège. Par peur d’être jugé, d’être mal compris ou de nourrir un ego spirituel, certains préfèrent ne rien dire. Pourtant, si personne ne témoignait de cette possibilité, combien soupçonneraient seulement qu’elle existe ?
La question n’est donc pas de parler ou de se taire. La véritable question est beaucoup plus subtile : d’où surgit la parole ? Vient-elle d’une personne qui revendique une réalisation ? Ou naît-elle librement, comme une simple invitation à regarder, sans rien réclamer pour elle-même ?
La Kena Upanishad éclaire ce point avec une profondeur extraordinaire :
« Celui qui pense connaître Brahman ne le connaît pas. Celui qui pense ne pas le connaître, celui-là le connaît. Il est inconnu de ceux qui croient le connaître, et connu de ceux qui ne pensent pas le connaître. » (Kena Upanishad, II.3)
Ces quelques lignes comptent parmi les plus déconcertantes de toute la littérature spirituelle. Elles ne condamnent pas la parole. Elles dénoncent l’appropriation.
Qui pourrait être éveillé ?
Le personnage apparaît dans la conscience. Son histoire apparaît dans la conscience. Même la pensée : « J’ai réalisé le Soi » apparaît dans la conscience.
La conscience, elle, n’a jamais eu besoin de devenir consciente. Elle ne s’éveille pas. Elle est ce grâce à quoi toute expérience est connue.
C’est pourquoi les grands maîtres parlent souvent avec une étonnante simplicité. Ramana Maharshi rappelait qu’il n’y avait jamais eu d’ignorance, seulement l’idée d’être quelqu’un. Nisargadatta Maharaj répétait que la personne est une apparition dans la conscience. Douglas Harding invitait simplement à regarder au-dessus des épaules. Aucun d’eux ne construisait une identité autour de l’éveil.
L’orgueil spirituel ne réside donc pas seulement dans l’affirmation : « Je suis éveillé. » Il réside surtout dans l’idée que cet éveil m’appartient. Toute possession suppose un propriétaire. Or c’est précisément ce propriétaire imaginaire que l’investigation du soi met en question.
L’humilité véritable est d’une nature tout à fait différente de celle que nous imaginons. Ce n’est pas une personne qui se rabaisse. Ce n’est pas quelqu’un qui répète, comme on l’entend parfois dans certains milieux non duels : « Je ne suis personne » ou « Il n’y a personne », tout en espérant secrètement être reconnu pour sa profondeur ou sa prétendue absence d’ego. L’humilité véritable n’a rien à prouver. Elle apparaît lorsque le centre imaginaire cesse simplement d’être pris pour réel. Alors disparaissent le supérieur, l’inférieur et même l’idée d’être humble. Il ne reste que la simplicité de ce qui est. Une humilité sans personne de humble.
Mais la Kena Upanishad nous conduit aussitôt vers un second paradoxe. Si celui qui dit : « Je connais Brahman » ne le connaît pas, faut-il alors garder le silence ?
Un vieux récit zen raconte qu’un moine est invité à donner un enseignement. Il s’assied devant l’assemblée et dis en prélude « si je parle je trahis la vérité » et demeure assis en gardant le silence pendant près d’une heure. Puis il ouvre soudain les yeux et dit simplement : « Si j’en parle, je trahis la vérité. Mais si je n’en parle pas, je suis un lâche. »
Je ne sais pas si cette histoire est authentique. En revanche, elle exprime admirablement le cœur de la Kena Upanishad.
Oui, parler de Brahman, c’est déjà, dans une certaine mesure, le trahir. Les mots découpent ce qui est indivisible. Ils donnent presque inévitablement l’impression qu’il existe quelque chose à connaître, à atteindre ou à posséder. Ils instaurent un connaisseur face à un objet connu, alors que toute la Kena Upanishad nous conduit précisément à reconnaître que Brahman est le connaissant lui-même, ce par quoi toute connaissance est possible.
Mais le silence possède lui aussi son ombre. Car comment ne pas partager cette découverte lorsque nous voyons tant d’êtres humains souffrir d’une erreur d’identification ? Comment ne pas tendre la main lorsque nous reconnaissons que la plupart de nos souffrances naissent de la croyance d’être une personne séparée, incomplète, toujours en quête de ce qu’elle est déjà ?
Le mot « Évangile » signifie « bonne nouvelle ». Quelle bonne nouvelle pourrait être plus grande que celle-ci ? De savoir que ce que tu cherches est déjà présent. Tu n’es pas séparé de la paix. Tu n’es pas séparé de l’amour. Tu n’es pas séparé de la conscience. Tu es déjà cela, même lorsque tu crois l’avoir perdu.
Alors la parole retrouve sa juste place. Elle ne cherche plus à convaincre. Elle ne cherche plus à convertir. Elle ne cherche plus à fabriquer des disciples. Elle ne cherche plus à démontrer que quelqu’un est éveillé. Elle devient simplement une invitation à regarder. Une invitation à vérifier par soi-même. Au fond ça dit plutôt : « Ne me crois pas. Regarde. Découvre par toi-même et en toi-même ce qui, en cet instant même, est conscient de ces mots. »
Peut-être est-ce là la véritable résolution du paradoxe. Le problème n’est ni de parler ni de se taire. Le problème est de croire qu’une personne possède ce dont elle parle. Lorsque cette illusion disparaît, le silence et la parole cessent de s’opposer. Le silence devient la source. La parole en devient une expression naturelle.
La Kena Upanishad ne nous appelle ni au mutisme ni au prosélytisme. Elle nous invite à une parole sans propriétaire, une parole qui ne prétend jamais connaître Brahman, mais qui oriente inlassablement le regard vers ce qui connaît déjà. C’est peut-être la seule manière de parler de l’éveil sans trop le trahir, et de partager cette bonne nouvelle sans nourrir celui qui voudrait s’en déclarer le propriétaire.
Pour dire l’indicible, pour partager l’art du « vidya vritti » qui en sanscrit signifie « la formulation de l’informulable », il faut accepter de danser sur la vague périlleuse et vivifiante des mots et des concepts paradoxaux, oser mettre le mental au service du cœur et la pensée au service du vivant.
Que la paix et le joie régent en toi et rayonner de toi vers le monde et les autres …
Amor Fati






