Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

vendredi 21 août 2026

L’EGO N’EST PAS UNE ENTITÉ, MAIS UNE INCESSANTE ACTIVITÉ D’APPROPRIATION





Que désignons-nous lorsque nous parlons de l’ego dans le cadre d’une voie spirituelle non duelle, c’est-à-dire d’une voie d’éveil à notre vraie nature ? Nous l’imaginons souvent comme une sorte de personnage intérieur, une petite entité cachée quelque part en nous, qu’il faudrait combattre, diminuer ou faire disparaître. Pourtant, l’ego n’est ni une chose ni une entité autonome. L’ego, c’est une activité, une opération continuelle, une manière de « faire je ». Il apparaît chaque fois qu’une expérience est rapportée à un centre personnel. Une pensée surgit, puis presque aussitôt une autre pensée, plus subtile et généralement inaperçue, suggère : « Ceci est ma pensée. » La première pensée, qui était simplement apparue, devient alors « ma » pensée. Une émotion traverse le corps, puis le même mouvement d’appropriation se produit : elle devient « mon » émotion. Une action s’accomplit, et la pensée « c’est moi qui l’ai faite » apparaît. Ainsi se forme, instant après instant, le sentiment d’être celui qui pense, ressent, décide et agit.


Ce mécanisme est si rapide que nous n’en percevons habituellement que le résultat. Nous avons l’impression immédiate qu’un « moi » était présent avant la pensée et qu’il en est l’auteur, alors que, dans l’expérience directe, nous constatons seulement l’apparition d’une pensée, puis celle d’un commentaire qui se l’attribue. L’ego n’est donc pas une entité qui s’approprierait les expériences. Il est précisément ce mouvement d’appropriation. Il n’y a pas d’abord un ego, puis une appropriation effectuée par lui. Nous pourrions donc dire que l’ego est le nom que nous donnons à cette activité incessante, et la plupart du temps inconsciente, par laquelle ce qui apparaît devient « ce qui m’arrive ».


Dire « je » ne constitue évidemment pas une erreur. Nous avons besoin de ce mot pour communiquer, prendre rendez-vous, exprimer nos besoins ou raconter notre histoire. Le « je » pratique est une convention commode permettant de désigner une singularité corps mental. L’erreur commence lorsque cette convention semble désigner une réalité séparée, lorsque la conscience s’identifie exclusivement à ce corps, à ce visage, à cette personnalité et à l’ensemble de ses conditionnements. Je ne dis plus simplement : « Ce corps est fatigué » ou « une inquiétude apparaît ». Je conclus : « Je suis fatigué », « je suis inquiet », puis, plus profondément encore : « Je suis cette personne à laquelle tout cela arrive. »


L’ego naît de cette incessante appropriation. Les expériences sont rassemblées autour d’un centre imaginaire et signées du même nom. Le monde devient ce qui « m’entoure ». Les autres deviennent ceux qui « me » regardent, « m’aiment », « me » jugent, « me » reconnaissent ou « me » menacent. La vie entière paraît s’organiser autour de cette personne supposée centrale.


Chacun se vit spontanément comme le centre de son propre monde, comme le héros d’un film un peu particulier dont il serait à la fois le personnage principal et le spectateur privilégié. Où que j’aille, l’environnement paraît s’organiser autour de moi. Les objets sont devant moi, derrière moi, à « ma » gauche ou à « ma » droite. Mes souvenirs racontent « mon » passé et mes projets dessinent « mon » avenir. Tout semble confirmer que je suis situé ici, dans ce corps, tandis que le reste de l’univers se trouve là-bas. Si je ferme les yeux, le monde visible disparaît. Si je les ouvre, il réapparaît. Cela renforce l’impression que je me trouve derrière les yeux, à l’intérieur de la tête, regardant un monde extérieur à moi. Presque tout le monde traverse ainsi son existence sans remettre en question cette localisation imaginaire.


Mais une contradiction apparaît. Chaque être humain se considère lui aussi comme le centre de son monde. Il ne peut pourtant pas exister une multitude de centres absolument centraux. Si chacun se croit séparé, prioritaire et chargé de défendre son propre monde, la concurrence devient « inévitable et invivable ». « Mon » besoin de sécurité ne coïncide pas toujours avec « le tien ». « Mon » désir d’être reconnu rencontre « ton » propre désir de reconnaissance. « Mon » projet s’oppose à « ton » projet. Au bout du compte, « mon » monde finit par affronter « ton » monde. Un mode de fonctionnement fondé sur une multiplicité de centres séparés porte en lui la possibilité permanente du conflit. Il suffit de regarder l’histoire humaine, ou plus simplement nos relations quotidiennes, pour en constater les effets.


Pourtant, quelque chose de vrai se cache au cœur même de cette illusion. Si chacun se ressent comme absolument central, ce n’est pas seulement par vanité. Le sentiment d’être renvoie en profondeur à quelque chose de réel. L’erreur ne se trouve donc pas dans cette intuition d’être présente au fond de chaque être humain. Elle consiste à attribuer le caractère infini et atemporel de cet être à une personne particulière, revêtue d’un costume spécifique et engagée dans un scénario particulier.


Il est essentiel de constater que le sentiment « Je suis », le pur et simple sentiment d’être, est toujours notre première connaissance. Avant de savoir qui je suis, avant de dire mon nom, mon âge, ma profession ou mon histoire, il y a cette évidence silencieuse : je suis. La première connaissance de chaque être humain est celle d’être. L’enfant la reconnaît avant même de pouvoir la formuler. Elle demeure présente à travers tous les changements de l’existence. Le corps se transforme, les pensées passent, les émotions se succèdent, les rôles sociaux apparaissent et disparaissent, mais l’évidence d’être reste étrangement inchangée.


Dans notre manière habituelle de parler, nous transformons facilement l’ego en une sorte de coupable intérieur. Nous disons qu’il s’empare de nos expériences, qu’il cherche à se protéger, qu’il veut dominer ou qu’il refuse de lâcher prise. Ces expressions peuvent être commodes, et on les retrouve souvent dans les cercles non duels et au cours des satsangs, mais elles finissent par donner une existence autonome à ce que nous cherchons précisément à comprendre. Or, il n’existe nulle part en nous une entité appelée « ego » qui déciderait de s’approprier l’évidence d’être. Il y a simplement un mécanisme de pensée, une association devenue automatique entre le fait d’être conscient et l’image d’une personne particulière.


Lorsque nous disons « il pleut », il n’y a personne qui pleut. Lorsque nous disons « il fait beau », il n’y a personne qui fabrique le beau temps. Le mot « il » est simplement imposé par la construction de la phrase. De la même manière, lorsque nous disons que « l’ego s’approprie une pensée », nous employons une formulation pratique, mais trompeuse si nous la prenons au pied de la lettre. Il y a seulement l’apparition d’une pensée, puis l’apparition d’une autre pensée qui affirme : « Cette pensée est à moi. »


Mais revenons à cette intuition très profonde de permanence qui existe en chacun de nous. Malgré les transformations du corps et les bouleversements de notre histoire, nous avons le sentiment d’être toujours le même. Cette intuition est juste en ce qu’elle renvoie au fait d’être conscient, toujours présent. Mais cette permanence est attribuée par erreur à ce qui apparaît dans la conscience. Nous croyons que la personne est demeurée la même, alors que son corps, ses opinions, ses croyances, ses émotions, ses désirs et sa manière de voir le monde ont constamment changé.


Le fait d’être conscient, lui, est toujours là. Il ne vieillit pas avec les images qu’il éclaire. Il était présent devant les perceptions de l’enfant, il est présent devant celles de l’adulte et il sera présent devant les expériences de la vieillesse. Mais autour de cette impression d’être viennent s’aimanter des pensées, des croyances, des souvenirs, des émotions et des situations. Cet ensemble finit par former l’image apparemment cohérente d’une personne permanente. Il y a là une fausse association, une confusion entre la conscience toujours présente et les contenus changeants qui apparaissent en elle.


Cette confusion ressemble au tour d’un prestidigitateur. On croit voir un objet apparaître ou disparaître, alors qu’un enchaînement extrêmement rapide de gestes a simplement échappé à notre attention. De même, on croit qu’un penseur produit les pensées parce que l’apparition de la pensée et son appropriation sont presque simultanées. Lorsque le mécanisme est observé plus attentivement, le tour de prestidigitation perd une partie de son pouvoir. Les pensées continuent d’apparaître, mais l’existence d’un penseur séparé devient beaucoup moins évidente. À force de lucidité, celui-ci est de moins en moins cru comme étant réel.


L’ego est donc une indication déformée du Soi. Le sentiment d’être est réel, mais il est confondu avec une personne particulière. Cela ressemble à une fenêtre qui prétendrait être la source de la lumière qu’elle laisse passer. La lumière est bien présente, mais la fenêtre affirme : « Cette lumière est à moi. » Pourtant, elle ne produit pas la lumière. Elle lui offre seulement une forme, une orientation et une couleur particulières.


La question essentielle n’est donc plus de savoir comment détruire l’ego. Qui voudrait le détruire, sinon le même sentiment d’identité personnelle cherchant à devenir plus spirituel, plus pur ou plus éveillé ? Le désir de ne plus avoir d’ego peut paradoxalement devenir l’entreprise la plus raffinée de l’ego, même si celui-ci ne dispose, bien entendu, d’aucune intention réelle. Ne tombons pas nous-mêmes dans le piège. Reconnaissons toute la difficulté qu’il y a à le déjouer, car l’écriture même de cet article exige une attention de chaque instant. À chaque phrase, nous risquons de transformer l’ego en une entité agissante, alors que nous cherchons précisément à montrer qu’il n’en est pas une. Une image idéale de soi peut ainsi se construire autour de la disparition supposée du moi : « Un jour, je pourrai enfin dire que je n’ai plus d’ego. »


On rencontre parfois, dans certains milieux de la non-dualité, des personnes qui répètent comme des perroquets : « Je ne suis personne », « il n’y a personne ». Ces phrases peuvent désigner une découverte réelle. Mais elles peuvent aussi devenir de nouvelles croyances ou une manière plus subtile de se distinguer. Le besoin d’être reconnu dans cette découverte, d’avoir raison contre ceux qui n’auraient pas encore compris, ou d’être confirmé comme celui qui a vu qu’il n’y avait personne, montre simplement que la répétition d’une formule ne suffit pas à dissoudre le mécanisme d’appropriation. Il est toujours possible de construire une identité autour de l’idée de n’avoir aucune identité.


Il est plus simple de regarder ce qui se passe maintenant. Une pensée apparaît. A-t-elle besoin d’un penseur séparé pour apparaître ? Une sensation traverse le corps. Trouve-t-on, à l’intérieur de cette sensation, quelqu’un qui la possède ? Une décision se forme. Peut-on observer l’instant précis où une entité autonome en deviendrait l’auteur ?


En regardant honnêtement, nous rencontrons des pensées, des sensations, des émotions et des actions, mais nous ne trouvons jamais l’entité séparée qui prétendrait les produire. L’ego est présent comme pensée, comme habitude d’appropriation, comme commentaire intérieur, mais jamais comme sujet indépendant. Nous pouvons dire « l’ego pense » de la même manière que nous disons « il pleut », à condition de ne pas imaginer quelqu’un derrière la pluie ni une entité cachée derrière les pensées.


Et pourtant, il y a bien conscience de tout cela. Les pensées sont connues, les sensations sont connues, le corps est connu, le monde est connu. Cette conscience est-elle enfermée dans le corps, ou le corps apparaît-il lui-même dans la conscience ? Possède-t-elle un âge, une forme, un visage ou une histoire ? Est-elle située quelque part dans l’espace que nous percevons, ou l’espace apparaît-il lui-même en elle ?


Le Je véritable n’est peut-être pas le personnage que nous pouvons décrire. Il est cette conscience dans laquelle le personnage, son corps et son monde apparaissent. Il ne dit pas : « Je suis seulement ceci. » Il accueille ceci et cela, l’intérieur et l’extérieur, le proche et le lointain, sans être limité par aucune de ces distinctions.


Lorsque cela est reconnu, la personne, c’est-à-dire la singularité corps mental ainsi que son fonctionnement, ne disparaît pas. Elle continue à être, travailler, aimer, décider et répondre à son prénom. Le mot « je » demeure parfaitement utilisable. Ce qui commence à s’effacer, c’est la conviction qu’il désigne une conscience séparée, enfermée dans un corps et opposée au reste du monde.


Le « petit je » n’a pas besoin d’être « détruit ». Il suffit de voir qu’il est une convention pratique, une manière de désigner cette singularité corps mental au sein de l’expérience. Comme une vague n’a pas à disparaître pour découvrir qu’elle est l’océan, la personne n’a pas à être supprimée pour que soit reconnue la conscience qui la constitue.


Le problème n’est ni le mot « je », ni le fonctionnement particulier de la personne. Il commence lorsque cette convention est prise pour la preuve qu’un auteur séparé dirige ce qui se produit.


Ce qui peut disparaître n’est donc pas le « petit je », mais la méprise qui consiste à prendre la singularité corps mental pour une entité autonome, propriétaire de la conscience et auteur de ses pensées et de ses actes. Les pensées d’appropriation peuvent continuer d’apparaître sans être crues.


La liberté ne consiste pas à ne plus dire « moi », mais à ne plus être dupe de ce que ce mot semble désigner. La personne continue de vivre et d’agir, tandis que la croyance en un centre séparé perd peu à peu son évidence.


Cette lucidité ne nous conduit pas vers une compréhension seulement intellectuelle. Elle révèle les qualités mêmes de notre véritable nature : la paix, qui est absence d’agitation intérieure, la joie, qui est absence de manque, l’amour, qui est absence de séparation, et la liberté, qui est absence d’entrave. Ces qualités ne sont pas des états extraordinaires qu’il faudrait fabriquer ou atteindre. Elles deviennent perceptibles lorsque la croyance en un moi séparé cesse d’occuper tout l’espace.


Reconnaître cela pour soi ne signifie pas se retirer du monde ni devenir indifférent aux autres. Au contraire, lorsque la séparation est moins crue, la paix, la joie, l’amour et la liberté peuvent naturellement se partager. La reconnaissance de notre véritable nature transforme alors notre manière d’écouter, de rencontrer, d’aimer et d’accompagner. Ce que nous découvrons au plus intime de nous-mêmes, nous apprenons aussi à le reconnaître chez l’autre et à le laisser circuler dans la relation.


Je te souhaite de tout cœur que tu reconnaisses que tu es la paix, la joie et l’amour que tu cherchais auparavant dans le monde et auprès des autres, afin que tu puisses partager cette reconnaissance avec ton environnement.


Amor Fati

mardi 11 août 2026

Pourquoi j’aime le mot Satsang



Plusieurs amis qui communiquent sur la non-dualité m’ont dit qu’ils préféraient ne plus employer le mot « satsang ». Ils le trouvent trop galvaudé, trop chargé de représentations, parfois même enfermé dans une certaine forme de spiritualité exotique, avec ses codes, ses postures et ses figures d’autorité. Ils parlent alors de « rencontre informelle », de « réunion autour de la non-dualité » ou de « partage ». Pourquoi pas ? Il m’arrive moi-même de désigner le satsang comme un partage autour de la non-dualité. Chacun est libre de choisir les mots qui lui semblent les plus justes. Pourtant, pour ma part, j’aime toujours profondément le mot « satsang ».

Satsang est un mot sanskrit formé de sat, qui désigne ce qui est, l’être, le réel, la vérité, et de saṅga, qui signifie la compagnie, l’association, le fait de se rassembler. Le satsang est donc, littéralement, la compagnie de la vérité, ou le rassemblement autour de ce qui est réel. Je ne connais aucun mot français capable de restituer aussi simplement la beauté de cette rencontre. Nous nous rassemblons autour d’une vérité que personne ne possède, puisque cette vérité est l’essence même de chacun d’entre nous.

Bien sûr, le mot a pu être galvaudé. Mais quel mot important ne l’a pas été ? Le mot amour a été mêlé à la passion, à la possession, à l’attachement, au manque, à la jalousie et à toutes les projections possibles. Le mot Dieu a été utilisé pour justifier des dogmes, des exclusions, des guerres et des systèmes de pouvoir. Les mots présence, conscience, éveil, énergie et spiritualité sont aujourd’hui employés à tout propos, au point de perdre parfois leur profondeur. Même le mot non-dualité tend à devenir une étiquette, presque un produit spirituel, dont le sens s’émousse à mesure qu’il est utilisé pour désigner des approches très différentes, parfois même contradictoires. Faut-il pour autant renoncer à parler d’amour, de Dieu, de présence, de conscience ou de non-dualité ? À ce rythme, nous finirions par ne plus pouvoir nommer ce qui nous touche le plus profondément.

J’ai moi-même mis du temps à employer le mot amour, précisément parce qu’il avait été mêlé à tant de choses qui ne me semblaient pas être l’amour. J’ai mis encore plus de temps à utiliser le mot Dieu. Je ne savais pas que son histoire étymologique le rattachait à une ancienne racine évoquant le ciel lumineux et la lumière du jour. J’ai alors pu entendre ce mot autrement, comme une manière de désigner la lumière de la conscience, ce par quoi toute expérience est connue. Il ne s’agissait plus d’un être extérieur qui observerait le monde depuis quelque « arrière ciel », mais de cette lumière sans laquelle ni le monde, ni le corps, ni une pensée, ni la sensation même d’exister ne pourraient apparaître.

Il me semble important de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Abandonner un mot ne nous délivre pas automatiquement des travers qui lui ont été associés. On peut remplacer « satsang » par « rencontre informelle » et recréer exactement la même hiérarchie, la même fascination pour une personne, les mêmes croyances et les mêmes rapports de pouvoir. Le problème ne réside pas d’abord dans le mot. Il réside dans ce que nous en faisons, dans la manière dont nous nous rencontrons et dans la fidélité de cette rencontre à ce qu’elle prétend servir.

Un satsang véritable ne devrait appartenir à personne. Même lorsqu’une personne semble le conduire, elle ne détient pas la vérité autour de laquelle tous se rassemblent. Ses paroles n’ont de sens que si elles indiquent ce qui est déjà présent en chacun. Elles ne cherchent pas à ajouter une croyance, à fabriquer une expérience particulière ou à convaincre qui que ce soit d’adopter une nouvelle identité spirituelle. Elles invitent simplement l’attention à revenir vers sa source, vers cette évidence silencieuse qui précède nos histoires personnelles.

Il n’existe donc, dans l’essence du satsang, aucune hiérarchie réelle. Il peut y avoir une différence d’expérience, de maturité, de capacité à « formuler l’informulable » (ce que l’on nomme en sanskrit vidyāvṛtti). Il peut aussi y avoir une responsabilité particulière chez celui ou celle qui anime la rencontre. Mais personne n’est davantage le Soi qu’un autre. Personne ne possède plus de conscience, plus d’être ou plus de réalité. Ce serait aussi absurde qu’une vague prétende être davantage l’océan qu’une autre. Comme le formule Ibn ‘Arabî : « Dieu dort dans le rocher, Dieu rêve dans la plante, Dieu se meut dans l’animal et Dieu s’éveille dans l’homme. » Il n’y a donc partout qu’une seule réalité, une seule vie, une seule conscience, qui se manifeste sous une infinité de formes et qui, dans l’être humain, peut se reconnaître elle-même. Car, à proprement parler, l’être humain n’est pas conscient. Seule la conscience est consciente.

Même si certains communicants de la non-dualité, particulièrement dans le néo advaita, comme Tony Parsons, nous rappellent avec force que cette reconnaissance peut survenir aussi bien au cours d’une telle rencontre que dans un pub en buvant une bière, le satsang demeure tout de même un espace exclusivement dédié à cette possibilité. Il est cette rencontre au cours de laquelle, statistiquement pourrait on dire avec un sourire, cette révélation a davantage de chances d’avoir lieu. Tout y invite au retournement de l’attention, les paroles, les questions, le silence, la disponibilité du groupe et cette intention commune de regarder ce qui est réellement là. La conscience ne devient pas ce qu’elle n’était pas encore. Elle découvre simplement qu’elle est, depuis toujours, l’unique lumière de toute expérience.

Le satsang est un moment où l’on accepte de se mettre en jeu, de se mettre à nu. On ne vient pas seulement écouter des idées sur la non-dualité. On vient regarder ce qui, en soi, résiste encore à la vérité. On vient avec ses questions, ses peurs, ses blessures, ses certitudes et parfois son désarroi. Quelque chose se rend disponible, vulnérable, prêt à ne plus savoir. Et, dans cette disponibilité, il arrive que la conscience se reconnaisse elle-même, comme si ce qui cherchait depuis si longtemps découvrait soudain qu’il était déjà ce qu’il cherchait.

J’aime l’expression de Jésus : « En vérité, en vérité, je vous le dis. » Elle ne signifie pas nécessairement : « Moi, je sais et vous ne savez pas. » Elle peut être entendue comme un appel à reconnaître ensemble ce qui ne dépend d’aucune opinion. En vérité, regardons. En vérité, écoutons. En vérité, qu’est-ce qui est là, maintenant, avant toute interprétation ? Qu’est-ce qui pourrait être plus sacré que de se réunir autour de cette question ?

Le sacré ne se trouve pas dans une forme particulière, dans un décor, dans une posture, dans une musique, dans le silence d’une salle ou dans une expérience spectaculaire. Il se révèle dans ce retournement par lequel la conscience cesse un instant de se chercher dans ses propres apparitions et prend conscience d’elle-même. Alors, la séparation habituelle entre le sacré et le profane perd sa consistance. Tout peut redevenir sacré, puisqu’aucune expérience ne se trouve réellement en dehors de cette lumière.

Le satsang est simplement le temps que nous choisissons de consacrer à cette reconnaissance. Un temps pour découvrir, au sens presque littéral du mot, c’est à dire retirer ce qui couvre. Nous n’avons pas à produire la vérité. Nous regardons ce qui semble la voiler. Nous cessons, autant que possible, de recouvrir l’évidence par nos habitudes, nos croyances et notre savoir accumulé.

Voilà pourquoi je continue à employer ce mot. Je le trouve beau, simple et profondément respectueux. Il n’est pas réservé à une élite spirituelle. Tout être humain peut éprouver le désir de se retrouver en satsang, parce que tout être humain est déjà cette vérité autour de laquelle nous nous réunissons. Le mot pourra encore être déformé, récupéré ou vidé de son sens. Il nous appartient alors de lui rendre sa profondeur, par la qualité de notre présence et par notre manière de nous rencontrer.

C’est aussi pour cette raison que j’ai choisi d’appeler mon dernier double album de musique, consacré exclusivement à la redécouverte de la non-dualité à travers ses vingt deux chants et leurs textes, SAT SONGS. Ce titre réunit deux mots, sat, terme sanskrit qui désigne l’être, le réel, la vérité ultime, et songs, mot anglais qui signifie « chants » ou « chansons ». SAT SONGS pourrait ainsi se traduire par « chants de l’Être » ou « chants de l’Absolu ». Des chants qui passent par des styles dits « populaires », nés de ce désir profond de la conscience de se reconnaître elle-même à travers une mélodie, une voix, quelques mots et parfois même le silence qui les relie.

Les mots sont fragiles. Aucun ne peut contenir ce qu’il désigne. Pourtant, certains continuent d’ouvrir en nous une porte. Pour moi, « satsang » est l’un de ces mots. Il rappelle que nous ne nous réunissons pas autour d’une personne, d’une doctrine ou d’une expérience extraordinaire. Nous nous réunissons autour de ce qui est, et ce qui est ne manque à personne.


Je ne peux que m’accorder à cette citation de Spinoza, qui avait été excommunié de sa religion juive pour avoir opté pour le « Satsang » au sens où il invitatait à réaliser que tout était UN : « il n’y a pas plus grand honneur d’être en compagnie d’amis qui cherchent la vérité »…

Je rajouterai : qui cherchent et retrouvent ce qui n’avait jamais été véritablement perdu. 

Que la paix et le joie soient en toi et autour de toi.

Amor Fati 


samedi 8 août 2026

QU’EST-CE QU’UN SAGE ?

 


QU’EST-CE QU’UN SAGE ?


Un sage est quelqu’un qui a atteint une lointaine possibilité humaine. Il est impossible de dire ce qu’est cette possibilité. Je pense que cela a un rapport avec l’énergie de l’amour. Le contact avec cette énergie résulte en l’exercice d’une sorte d’équilibre au sein du chaos de l’existence. Un sage ne dissout pas le chaos ; si c’était le cas, il y a longtemps que le monde aurait changé. Je ne pense pas qu’un sage dissolve le chaos, même pour lui-même, car il y a quelque chose d’arrogant et de belliqueux dans la posture d’un homme remettant l’univers en ordre. Sa gloire tient en une sorte d’équilibre. Il est une caresse sur la montagne. Sa trace est un dessin de la neige à un moment de son agencement par le vent et la roche. Quelque chose en lui aime tant la vie qu’il se livre aux lois de la gravité et du hasard. Loin de voler avec les anges, il trace avec la fidélité d’un sismographe l’état du paysage solide, dur et sanglant. Sa demeure est dangereuse et finie, mais il est chez lui dans le monde. Il peut aimer les formes des êtres humains, les formes superbes et tourmentées du cœur. Il est bon d’avoir parmi nous de tels hommes, de tels monstres d’amour et d’équilibre.


Leonard Cohen (dans Beautiful Losers)


———————————————————-


Une amie chère vient de me faire découvrir un texte de Leonard Cohen que je ne connaissais pas, et il m’a immédiatement touché. J’avais déjà consacré, le 22 mars 2018 sur ce blog, un article à Leonard Cohen, intitulé « Un chantre de la non dualité : Leonard Cohen ». J’y évoquais son long séjour auprès de son maître zen Joshu Sasaki Roshi au Mount Baldy, puis son départ pour Bombay, où il fréquenta l’enseignement de Ramesh Balsekar, disciple de Nisargadatta Maharaj. J’y voyais dans son parcours une sorte d’épuration, ou plutôt, pour reprendre son propre jeu sur le mot anglais enlightenment, un « allègement ».


J’avais surtout été frappé par sa chanson Love Itself, dans laquelle Cohen raconte une expérience d’une simplicité presque déroutante. La lumière entre dans sa chambre, les poussières dansent dans les rayons du soleil et, soudain, la frontière semble disparaître entre celui qui regarde et ce qui est regardé. Il ne reste alors plus rien entre le Sans Nom et le nom. Les particules de poussière flottent et dansent dans la lumière et lui même semble emporté avec elles, dans ce qu’il appelle « des circonstances sans forme ». Tout l’événement tient presque à rien : une chambre, un rayon de soleil, quelques poussières en suspension, et la disparition momentanée de celui qui croyait se tenir séparé du spectacle.


Huit ans plus tard, je retrouve quelque chose de cette même profondeur dans sa définition du sage. J’aime profondément cette idée du sage qui ne vient pas mettre de l’ordre dans le chaos, ni réparer le monde, ni s’élever au dessus de lui. Il reste là, au milieu de ce qui est, avec cette étrange capacité d’aimer la vie telle qu’elle se présente. Cohen parle d’équilibre, mais d’un équilibre vivant, fragile, toujours en mouvement, comme cette trace dans la neige dessinée ensemble par le vent et la roche.


Le sage n’est justement pas quelque chose que l’on puisse figer dans une définition ou enfermer dans une forme. Dès que l’on désigne quelqu’un comme « le sage », quelque chose de la sagesse risque déjà de nous échapper. Le maître Chan Lin Tsi ne disait il pas : « Si tu rencontres le Bouddha, tue le Bouddha » ? Il ne s’agit évidemment pas de tuer qui que ce soit, mais de ne transformer aucune forme, aucune image, aucun maître en absolu. Les mots sont des pointeurs, mais des pointeurs à double tranchant. Ils peuvent nous conduire jusqu’au seuil, puis devenir eux mêmes ce qui nous empêche de voir. Dès que nous cherchons à donner une forme définitive à la sagesse, à la saisir ou à l’ériger en modèle, nous l’avons déjà figée.


Et puis il y a cette phrase extraordinaire de Cohen : « Il est une caresse sur la montagne. » Le sage ne cherche pas à changer la montagne. Il ne la domine pas. Il la caresse, au sens peut être où il ne fait plus deux avec elle. Il la contemple, la laisse être telle qu’elle est, épouse pour un instant sa forme, son silence, sa dureté, comme la neige épouse la roche sans vouloir la transformer.


Il fallait sans doute toute l’humilité et tout le génie de Leonard Cohen pour parler finalement de ces êtres comme de « monstres d’amour et d’équilibre ». Une expression étrange et magnifique. Peut être est ce cela qui relie si intimement les deux textes : dans Love Itself, il n’y a plus de distance entre le Sans Nom et le nom ; ici, plus rien peut être entre la caresse et la montagne. L’amour n’est plus une relation entre deux choses. Il est simplement ce qui demeure lorsque la distance tombe.

jeudi 6 août 2026

Le basculement ne ment pas

 



Dans un moment de présence totale, dans un moment de silence, dans un moment où rien n’est saisi ni rejeté, cela devient soudain évident. C’était là depuis toujours, attendant silencieusement.

La vérité est profondément respectueuse. Elle ne force rien, elle ne s’impose pas. Elle peut attendre une éternité. Tant que nous sommes occupés à la chercher, elle demeure là, jusqu’à ce que nous soyons prêts à nous dissoudre en elle, et à reconnaître que nous sommes cela.

Il ne s’agit pas d’une compréhension verbale ou intellectuelle. C’est un  basculement de la conscience, un changement de paradigme ultime. 

Au lieu de vivre comme un individu séparé qui aurait conscience du monde, nous découvrons soudain que nous sommes la conscience elle-même. 


mercredi 5 août 2026

On nous prend pour des cons alors qu’on est …



Ce soir, j’étais invité par mon neveu Mathias Zaoui, bassiste du groupe, à un concert de Natasha St Pier qui, avec une voix magnifique, a interprété quelques grands classiques de la chanson française.

Le plus beau moment, pour moi, fut sans doute « Foule sentimentale » d’Alain Souchon.

Petit détail amusant. Pendant des années, j’ai cru entendre : « On nous prend, faut pas déconner, dès qu’on est nés, pour des cons, alors qu’on est… » Et cela me semblait déjà une phrase complète. Je n’avais jamais vraiment entendu la suite : « …des foules sentimentales. »

Comme quoi, nous n’entendons pas seulement avec nos oreilles. Nous entendons aussi avec ce qui nous habite.

Ces trois mots, « alors qu’on est », résonnaient déjà comme une évidence. Avant d’être ceci ou cela, avant d’être un homme ou une femme, un gagnant ou un perdant, quelqu’un de reconnu ou d’oublié, nous sommes.

Puis viennent le prénom, l’histoire, les blessures, les réussites, les étiquettes, les croyances. Peu à peu, nous finissons par confondre ce personnage avec ce que nous sommes réellement.

La chanson d’Alain Souchon parle avec beaucoup de justesse d’une société qui nous fait croire que le bonheur se trouve dans ce que nous possédons. Mais elle laisse aussi entendre qu’au fond de chacun demeure une autre soif, bien plus profonde.

Dans l’expérience directe, avant même le sentiment d’être une personne, il y a simplement le fait d’être. Cette présence consciente qui ne vieillit pas, qui n’a rien à prouver et à laquelle rien ne manque.

C’est peut-être pour cela que rien de ce que nous acquérons ne nous satisfait durablement. Ce que nous cherchons n’est pas un objet de plus. Nous cherchons, souvent sans le savoir, à retrouver cette simplicité de l’être que nous n’avons pourtant jamais quittée.

Finalement, je ne suis plus certain de m’être trompé en entendant cette chanson.

Il arrive que nos erreurs d’audition nous conduisent, elles aussi, jusqu’à une vérité, peut-être même la Vérité ultime. 

Et puis petit détail à rajouter : ce ne sont pas les autres qui nous prennent pour des cons, c’est moi-même qui me suis pris les pieds dans le tapis de l’illusion de séparation alors que Je suis.

Quand ? Maintenant ! 

Où ? Ici !

Amor Fati 

Lien vidéo pour écouter la chanson Foule sentimentale : 




vendredi 31 juillet 2026

Le miracle ordinaire

 


Regarde cette feuille. Tu pourrais croire que c’est toi qui la regardes. Mais est-ce vraiment ton expérience ? Tourne ton attention de cent quatre vingt degrés. Au-dessus de tes épaules, trouves-tu un visage… ou une ouverture transparente où cette feuille apparaît ?

La feuille n’entre pas dans une tête. Elle apparaît dans un espace sans limites. Le ciel y apparaît. Les arbres y apparaissent. Les oiseaux, les pensées, les souvenirs y apparaissent aussi. Tout vient, tout repart. Et cet espace, lui, ne passe jamais.

Pareil pour ce texte que tu es en train de lire. Y a-t-il vraiment quelqu’un derrière les yeux qui lit ce texte, une personne ou une conscience séparée, ou est-ce que dans l’expérience directe sans faire référence à la mémoire ni à la pensée, le texte n’apparaît pas dans un espace vide, impersonnel, conscient, sans aucune distance réelle ? 

Peut-être que les plus beaux moments ne sont pas ceux où il arrive quelque chose d’exceptionnel. Pour moi ce sont simplement ceux où je cesse un instant de vouloir posséder le monde, pour le laisser simplement apparaître. Alors chaque feuille devient un miracle. Chaque couleur, sensation, son devient un cadeau. Chaque instant retrouve son éclat, simplement parce qu’il est enfin vu tel qu’il est. Voila le miracle ordinaire, l’extraordinaire dans l’ordinaire. C’est une vie émerveillée sans personne d’émerveillée… 

Ferme les yeux un instant. Puis ouvre-les. Le monde est revenu. Mais d’où est-il revenu ? Et où apparaît-il ? Ne surgit-il pas de cet espace déjà ouvert, transparent, conscient, tout accueillant, au dessus de tes épaules.

N’es tu pas cette ouverture transparente qui dit oui à toute expérience ? 

Bienvenue chez toi.

Amor Fati. »