Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

mercredi 30 septembre 2026

Baudelaire ou le retour au Soi par la beauté





L’autre jour, dans une bibliothèque, avec ma fille, je suis retombé sur un poème de Baudelaire que je n’avais pas relu depuis des dizaines d’années « Le chat ». 


Sa poésie a toujours eu pour moi le don de lézarder la surface des choses, pour laisser apparaître derrière le visible une profondeur silencieuse.


Et dans les deux dernières strophes du second Chat, j’ai retrouvé avec une étonnante précision l’invitation au retournement du regard vers ce qui perçoit : 


Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime

Tirés comme par un aimant,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même,


Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.


Tout est là. Les yeux semblent d’abord attirés vers l’objet aimé, vers le chat, vers la beauté extérieure. Puis, comme par un doux retournement, presque involontaire, ils reviennent vers l’intérieur. “Se retournent docilement.” Quelle formule extraordinaire. Le regard cesse d’aller saisir le monde. Il se laisse ramener à sa source. C’est exactement l’invitation non duelle de la Vision Sans Tête que de se laisser regarder par les choses et les êtres. Laisser les yeux du chat ou d’un ami ou de n’importe quelle perception pointer vers l’espace ouvert de « mon côté », révéler le fond sans fond de ma nature véritable de pure conscience.  


Car Baudelaire ne trouve pas dans ce retournement un petit moi psychologique enfermé dans sa tête. Il trouve l’étonnement. Il découvre que ce qu’il croyait contempler au-dehors le contemple depuis le dedans. Le chat devient miroir mystique. La beauté fait soudain comme si elle nous parlait. Elle déshabille notre regard de toutes les surimpositions que nous avons déposées sur elle. Le regard du chat semble avoir souvent cette qualité étrange : il ne nous regarde pas seulement, il nous ramène à ce qui regarde. C’est peut-être pour cela qu’il est l’objet d’autant de fascination. Chez beaucoup de mes amis, chez ma sœur aussi, dont je vous partage quelques photos de sa magnétique Mia, il y a dans son regard cette présence féline, silencieuse, souveraine, qui semble déjà installée dans un mystère que nous cherchons encore.


C’est exactement cela que les grands poètes pressentent, chacun à sa manière. Ils ne parlent pas forcément de non-dualité. Ils ne disent pas : “la conscience se reconnaît elle-même”. Ils n’emploient pas les mots de l’Advaita. Ils n’ont pas forcément lu le Vijnana Bhairava Tantra ou Shankara. Mais ils vivent ces instants où la séparation vacille, où le monde cesse d’être un objet en face de nous, où la beauté efface soudain la distance entre celui qui regarde et ce qui est regardé.


C’est pour cela que l’art m’a toujours bouleversé, sous toutes ses formes : théâtre, opéra, musique, peinture, roman, sculpture, danse. Parce que l’art véritable n’est pas simplement divertissement. Il peut possiblement mener la pensée à sa propre limite. Il conduit le mental jusqu’à l’endroit où il ne peut plus posséder ce qu’il touche. Une grande œuvre ne nous donne pas seulement quelque chose à comprendre. Elle nous restitue le silence dans lequel toute apparence de compréhension apparaît.


On dit souvent, avec Dostoïevski, que “la beauté sauvera le monde”. Mais peut-être faut-il entendre cela très simplement : la beauté sauve le monde chaque fois qu’elle suspend en nous le sentiment de séparation. Chaque fois qu’un poème, une phrase, une mélodie, un visage, une couleur, une voix, nous arrache à la crispation du “moi” et réveille en nous le simple étonnement d’être.


C’est ce que j’ai senti aussi en explorant récemment Le Bateau ivre de Rimbaud, dont j’ai gardé les quatre premières strophes pour une chanson du même titre qui figurera dans mon prochain album. Je me suis rendu compte que ce bateau ivre, c’est aussi le “je” qui tente de se délivrer de ses identifications illusoires. Le bateau ivre se libère des haleurs, des amarres, des cadres anciens, des appartenances rassurantes. Il quitte les rivières pour s’abandonner à l’océan. Et Rimbaud parle carrément d’“éveil maritime”. Ce n’est pas rien. Dans un milieu advaitin, on aurait peut-être parlé de retour au Soi ou de reconnaissance de la présence. Mais Rimbaud, lui, avait seize ans et vivait une expérience d’unité mais la transmettait avec son génie poétique. Il le dit avec des fleuves, des houles, des archipels, des phosphorescences, des tempêtes.


Et quelle importance ? Le génie poétique a ses propres voies d’effraction pour lézarder l’armure de nos prétentions à savoir et nous amener dans l’étonnement d’être. Là où Hui Neng (6e patriarche du Tchan) et tous les sages avec lui disent : “Retourne-toi (vers ce qui regarde) le secret est là”, le poète fait exploser les images jusqu’à ce que le lecteur soit obligé de dissoudre dans un espace plus vaste que la pensée.


Je retrouve la même présence silencieuse chez Christian Bobin, qui m’accompagne depuis le début des années 90, et notamment dans son dernier livre, Le Murmure. Chez lui aussi, la parole véritable n’ajoute pas du bruit au bruit. Elle ne cherche pas à expliquer le mystère, mais à le rendre de nouveau sensible.


C’est la même chose chez Proust. J’avais essayé de montrer dans un de mes derniers articles ici, intitulé “Le dilemme de la Madeleine de Proust” que ce qui compte n’est pas seulement le souvenir retrouvé, mais le surgissement d’une présence plus vaste que le temps personnel. La madeleine n’est pas seulement un déclencheur de mémoire. Elle est comme une brèche. Elle ouvre un passage vers ce qui, en nous, n’est pas pris dans la chronologie ordinaire. 


L’art véritable ouvre cette brèche. C’est pour ça que Léonard Cohen disait qu’il y a une fêlure en toute chose et que la lumière ne passe que par la fêlure. Même si les mots restent mystérieux, ils ont parfois accompli leur œuvre : ils nous ont ramenés au lieu sans mot.


C’est pourquoi il est si important de partager l’art avec les enfants. Leur donner accès à la peinture, à la musique, aux poèmes, aux histoires, aux formes, aux couleurs, ce n’est pas seulement leur donner de la culture. C’est leur offrir une voie de retour vers l’émerveillement. C’est leur montrer qu’il existe une manière de voir qui n’est pas là pour simplement consommer le monde, mais pour l’accueillir, danser avec lui et même le célébrer. 


Car la beauté est une porte. Peut-être même la plus précieuse des portes : celle qui donne accès au mystère que nous sommes. Le poème naît du silence, qui imprègne les mots, puis retourne au silence. Et si nous savons l’écouter, nous retournons avec lui. C’est peut-être cela, finalement, la vraie fonction de la poésie : nous ramener dans cette mystérieuse et silencieuse unité, qu’en réalité nous n’avions jamais quitté, juste sembler complètement oublier. Mais ce qui m’a particulièrement frappé dans ces deux dernières strophes c’est qu’habituellement l’invitation poétique à la non séparation se fait de façon implicite alors qu’ici l’invitation est incroyablement explicite. 


Alors l’invitation ici et maintenant c’est que tu laisses tous les objets, formes, couleurs, sons, pensées, sensations, êtres, apparaître en toi et en tant que toi, c’est à dire laisser toute perception te regarder, te désirer, désirer communier avec toi, désirer rentrer en Toi, et ultimement être Toi, simplement retourner à l’espace transparent, sans forme, sans fond et sans âge de ton œil unique. 


——-


Charles Baudelaire — Le Chat


I


Dans ma cervelle se promène,

Ainsi qu’en son appartement,

Un beau chat, fort, doux et charmant.

Quand il miaule, on l’entend à peine,


Tant son timbre est tendre et discret ;

Mais que sa voix s’apaise ou gronde,

Elle est toujours riche et profonde.

C’est là son charme et son secret.


Cette voix, qui perle et qui filtre

Dans mon fonds le plus ténébreux,

Me remplit comme un vers nombreux

Et me réjouit comme un philtre.


Elle endort les plus cruels maux

Et contient toutes les extases ;

Pour dire les plus longues phrases,

Elle n’a pas besoin de mots.


Non, il n’est pas d’archet qui morde

Sur mon cœur, parfait instrument,

Et fasse plus royalement

Chanter sa plus vibrante corde,


Que ta voix, chat mystérieux,

Chat séraphique, chat étrange,

En qui tout est, comme en un ange,

Aussi subtil qu’harmonieux !


II


De sa fourrure blonde et brune

Sort un parfum si doux, qu’un soir

J’en fus embaumé, pour l’avoir

Caressée une fois, rien qu’une.


C’est l’esprit familier du lieu ;

Il juge, il préside, il inspire

Toutes choses dans son empire ;

Peut-être est-il fée, est-il dieu ?


Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime

Tirés comme par un aimant,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même,


Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.


Source : Les Fleurs du mal, poème “Le Chat” 

mercredi 23 septembre 2026

La Conscience n’est pas localisée



Bienvenue chez toi. Laisse cette phrase résonner longuement en toi : la Conscience n’est pas localisée. Ce n’est pas une idée compliquée, ce n’est pas une croyance spirituelle à adopter, ce n’est pas une théorie à défendre contre une autre. C’est une invitation à regarder très simplement ce qui est déjà là, avant que la pensée ne vienne expliquer, classer, et donner un sentiment d’appropriation.

Nous avons pris une très vieille habitude : nous croyons que la Conscience est quelque part. Quelque part dans la tête, derrière les yeux. Comme si nous étions un petit personnage installé dans une cabine de pilotage, regardant le monde à travers deux fenêtres, commandant le corps, observant les pensées, essayant de tenir ensemble cette étrange affaire qu’on appelle “ma vie”. Cette image est très puissante. Elle est presque automatique. Mais est-elle vraie ? Si l’on regarde vraiment, pas avec un ensemble de concepts, mais depuis l’expérience immédiate, directe, que trouve-t-on dans l’évidence de l’instant ?

Là, maintenant, il y a peut-être un son. Une voiture, une voix, un froissement, un silence. Où ce son apparaît-il ? La réponse habituelle dit : dehors. Mais “dehors” est déjà une idée, une interprétation, un filtre posé sur l’expérience. Dans l’expérience directe, sans faire référence à la pensée ni à la mémoire, le son apparaît simplement. Il est connu. Il est là, dans une ouverture qui ne demande aucun effort pour l’accueillir. Et cette ouverture, peux-tu vraiment dire qu’elle est enfermée dans ta tête ? Le son que tu entends apparaît-il dans ton crâne, comme un petit objet miniature, ou apparaît-il dans cette disponibilité vaste, simple, immédiate, où tout est déjà donné ?

Il y a peut-être aussi une sensation de chaleur dans la main. On inspire ou on expire. Une tension dans le dos, une pression dans la poitrine, une vibration dans le ventre, une zone plus dense, plus vivante, plus silencieuse. On dit que cette sensation est dans le corps. Mais le corps lui-même, comment le connais-tu ? Par des sensations, par des images, par des perceptions, par une pensée qui dit : “ceci est mon corps”. Autrement dit, le corps apparaît lui aussi dans la Conscience. La tête apparaît dans la Conscience. Le cerveau apparaît comme une idée, une image médicale, une connaissance apprise, mais toujours dans la Conscience. Même la croyance et l’impression d’être situé derrière les yeux apparaissent aussi dans la Conscience.

C’est là que quelque chose peut se retourner très doucement. Tout ce que tu peux connaître apparaît dans la Conscience. Mais la Conscience elle-même, où apparaît-elle ? Peux-tu la mettre à droite, à gauche, en haut, en bas, dans le front, derrière le visage ? Tu peux trouver des sensations dans la tête, une pression, des pensées, une image de toi, une contraction qui semble dire : “Moi, je suis ici.” Mais au final, cette contraction aussi est connue. Elle apparaît. Elle est vue. Elle est constatée. Et elle n’est donc pas celle qui voit.

La Conscience n’est pas un objet dans le monde. Elle n’est pas une petite lumière cachée dans le corps. Elle n’est pas un point lumineux enfermé dans la boîte crânienne. Elle est ce dans quoi le monde apparaît. Et cela ne veut pas dire que le monde n’existe pas. Cela veut dire que tout ce qui existe pour toi apparaît toujours comme expérience : une perception, une sensation, une pensée, une émotion, une image, un souvenir. Tout cela est connu. Tout cela est donné dans la Conscience. Rien de ce que tu connais ne peut être trouvé en dehors de ce fait premier : il y a connaissance de quelque chose.

Tu ne rencontres jamais un arbre en dehors de la vision de l’arbre. Tu ne rencontres jamais un son en dehors de l’écoute du son. Tu ne rencontres jamais une pensée en dehors de la Conscience qui la connaît. On pourrait dire : “La Conscience est toujours et partout.” Mais ce serait encore trop vite en faire une chose immense, une sorte de brouillard cosmique. On pourrait dire : “Elle n’est nulle part.” Mais ce serait encore trop sec, trop abstrait. Le plus simple serait peut-être de dire ceci : la Conscience n’a pas de lieu, parce que les lieux apparaissent dans la Conscience. Pour dire “ici”, il faut déjà qu’il y ait Conscience. Pour dire “là-bas”, il faut déjà qu’il y ait Conscience. Pour dire “mon corps”, il faut déjà qu’il y ait Conscience. Pour dire “le monde”, il faut déjà qu’il y ait Conscience.

La Conscience n’est donc pas localisée comme un objet est localisé. Une chaise est ici, une main est là, une pensée semble passer, une émotion semble monter dans la poitrine. Mais ce qui connaît la chaise, la main, la pensée, l’émotion, peux-tu vraiment le saisir comme une chose parmi les choses ? Peux-tu vraiment l’attraper ? Peux-tu en faire un objet ? Dès que tu dis : “La voilà”, ce que tu montres est encore quelque chose qui apparaît dans la Conscience.

C’est très simple et c’est bouleversant, parce que toute notre souffrance ordinaire repose souvent sur cette impression d’être un petit centre séparé, contracté derrière le visage, enfermé dans un corps, entouré par un monde immense qui menace sans cesse notre survie, qui juge, qui désire, qui nous échappe au final. Mais si l’on regarde de plus près, ce petit centre n’est lui-même rien d’autre qu’une sensation, une pensée, une tension, une habitude, ou un mélange de tout cela. Cette croyance et cette impression de centre apparaissent dans l’ouverture. Elles ne sont pas ce qui contient l’ouverture.

Comme le ciel n’est pas contenu dans les nuages, la Conscience n’est pas contenue dans les pensées. Comme l’espace n’est pas enfermé dans les meubles, la Conscience n’est pas enfermée dans le corps. Le corps apparaît, magnifique, fragile, vivant, parfois handicapé, sensible. Les pensées apparaissent, parfois utiles, parfois absurdes, parfois répétitives. Les émotions apparaissent : la peur, la joie, la fatigue, la jalousie, la tristesse, l’avidité, l’amour. Mais tout cela apparaît dans une ouverture qui ne peut ni être réduite à ce qui apparaît, ni se confondre réellement avec ce qui apparaît.

Et cela change quelque chose dans la manière d’être vivant, d’entrer en relation avec les autres et le monde. Quand cela est réalisé, on cesse un peu de vivre comme un locataire anxieux dans quelques centimètres de crâne. On cesse peu à peu de croire que tout repose sur ce moi personnel, crispé, qui devrait contrôler l’expérience. Les sons ne sont plus simplement dehors, les sensations ne sont plus simplement dedans. Le monde et le corps ne sont plus deux blocs séparés. Tout apparaît dans le même espace vivant, immédiat, indivisible.

Cela ne demande pas de se couper du corps. Au contraire, quand la Conscience n’est plus imaginée comme enfermée dans la tête, le corps peut enfin être senti autrement. Il n’est plus une prison. Il n’est plus un objet qu’un moi séparé pourrait posséder ou qu’un moi individuel devrait perfectionner. Il devient une danse de sensations dans l’ouvert. Une sorte de modulation dans la Conscience. Une forme provisoire, sensible, vibrante, au sein de ce Rien majuscule qui accueille tout.

Et ce Rien n’est pas un néant froid. Ce Rien est assez vaste pour contenir les visages aimés, les enfants qui rient, les larmes, la fatigue, les matins difficiles, les chants, les deuils, les élans du cœur. Le Rien avec un grand R n’est pas l’absence de vie. C’est l’ouverture même dans laquelle la vie surgit. Le Tout avec un grand T apparaît en lui, sans distance.

Alors, au lieu de chercher la Conscience comme une chose cachée quelque part, on peut se reposer dans cette évidence : il y a Conscience. Il y a présence. Il y a. Point. Être. Point. Avant même que tu saches qui tu es, avant ton histoire, avant ton âge, avant tes blessures, avant tes réussites, avant tes rôles, il y a cette clarté simple dans laquelle tout cela apparaît.

La pensée demandera encore : oui, mais où est-elle ? Et la réponse la plus honnête sera peut-être un silence. Il y a cette histoire, racontée dans différentes traditions, d’un disciple qui vient trouver un maître et lui demande : “Qui es-tu ?” Le maître reste silencieux. Le disciple attend, puis répète sa question : “Qui es-tu ?” Le maître demeure encore en silence. Une troisième fois, le disciple insiste : “Mais enfin, qui es-tu ?” Le maître ne répond toujours pas. Alors le disciple finit par s’agacer : “Je t’ai posé la question trois fois, et tu ne m’as pas répondu.” Et le maître lui dit : “Trois fois je t’ai répondu, mais tu n’as pas écouté.”

Ce silence n’est pas un refus. Ce n’est pas une absence de réponse. C’est peut-être la réponse la plus directe, parce qu’elle ne transforme pas immédiatement le mystère en concept. Qui es-tu, avant ton nom, avant ton visage, avant ton histoire, avant même la pensée “moi” ? Si l’on répond trop vite, on répond toujours avec un objet : je suis ceci, je suis cela, je suis un corps, une personne, une mémoire, une fonction, une blessure, une réussite. Mais la Conscience qui connaît tout cela, elle, ne peut pas être enfermée dans une définition.

Dans le langage spirituel, on a souvent appelé cela Dieu. Mais il faut entendre ce mot avec beaucoup de délicatesse, sans l’enfermer trop vite dans une image religieuse. L’origine du mot Dieu renvoie à l’idée du jour, de la lumière, de ce qui brille. Dieu, au fond, dans ce langage-là, c’est la lumière de la Conscience. Non pas un être séparé quelque part au-dessus du monde, mais cette clarté même dans laquelle le monde apparaît. Ce que certaines traditions nomment Dieu, la non-dualité peut l’appeler Conscience. Non pas pour réduire le mystère, mais pour le ramener à l’évidence vivante de l’instant.

Au Moyen Âge, on disait magnifiquement : “Dieu est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part.” On pourrait dire la même chose de la Conscience. Son centre est partout, parce que chaque point de l’expérience apparaît ici, immédiatement, sans distance avec ce qui connaît. Et sa circonférence n’est nulle part, parce qu’on ne peut jamais trouver son bord. Où finit la Conscience ? Où commence ce qui serait hors d’elle ? Tout ce que l’on pourrait désigner comme une limite serait encore une perception, une pensée, une sensation, donc encore quelque chose qui apparaît dans la Conscience.

Tu n’as donc pas à devenir cette Conscience. Tu n’as pas à la fabriquer. Tu n’as pas à l’atteindre. Même l’impression d’en être loin apparaît déjà dans la Conscience. Même le sentiment d’être séparé apparaît déjà dans l’inséparable. Même la contraction qui dit “je suis enfermé ici” flotte dans l’ouvert qu’elle ne peut pas enfermer.

Voilà peut-être la douceur de cette reconnaissance : tu n’as jamais été enfermé dans quoi que ce soit. Oui, il y a eu l’impression d’enfermement. Oui, il y a eu la peur, la fatigue, la souffrance, l’identification, cette vieille chanson qui nous a séparés. Mais tout cela apparaissait dans ce qui, déjà, était libre. La Conscience n’est pas dans la tête. La tête apparaît dans la Conscience. Le monde n’est pas en face de toi comme un objet mort. Il apparaît dans cette ouverture vivante que tu es, avant même de pouvoir le dire.

Ce que tu cherchais comme un lieu à atteindre était déjà l’espace même depuis lequel tu cherchais. Et dans cette reconnaissance très simple, quelque chose peut enfin se déposer ici, maintenant, sans centre, sans bord, sans effort.

Bienvenue chez toi.

Amor Fati


mercredi 9 septembre 2026

Amor Fati

 


La dernière chanson de mon double album Sat Songs s’intitule Amor Fati, une locution latine qui signifie « amour du destin », amour de ce qui est, et que Nietzsche avait reprise à son compte. Dans mes jeunes années, lorsque j’étudiais la philosophie, j’étais un fervent lecteur de Nietzsche. J’ai donc adopté cette expression comme une sorte de signature, car je pressentais déjà que le véritable amour était celui qui disait oui à tout.

À l’origine, cette dernière chanson devait être une musique sans paroles. Pourtant, lorsque nous l’avons travaillée avec Chris (Tchen Tchen, nom d’artiste de Christian Boncompain), des sons étranges me sont spontanément venus. Je me suis alors rendu compte que je reproduisais inconsciemment le hennissement de ces chevaux que je voyais dans les westerns de mon adolescence. Un cheval s’était cassé une jambe. Il était allongé dans l’herbe et son maître le caressait doucement, avant de mettre fin à ses souffrances d’un coup de revolver.

Dans la chanson, ces hennissements se résorbent progressivement dans le silence. Ils expriment la manière dont nos souffrances apparentes peuvent se transmuter en amour lorsqu’elles sont pleinement écoutées depuis cette présence qui dit oui à tout ce qui est et qui sommeille en chacun de nous.

Finalement, une seule parole m’est venue : « Viens là. » C’est l’appel de Dieu qui nous dit : « Rejoins-moi. » C’est l’appel du silence, l’appel de la présence au fond de nous, qui murmure à toutes nos pensées, à tous nos désirs, à toutes nos peurs et à toutes nos émotions cachées : « Viens là. Détends-toi. Tout est là. »

Ce chant nous rappelle que tout retournera au silence que nous sommes déjà. Il est bon de le réaliser maintenant, ici.

Belle écoute à toi, l’ami (e)

Amor Fati 

samedi 5 septembre 2026

Le dilemme de la madeleine de Proust ou la recherche de l’atemporelle présence

 


L’épisode de la madeleine de Proust est certainement l’un des passages les plus célèbres de toute la littérature française. Une conversation passionnante avec un ami écrivain, Jean-Marie Humbert, qui venait de relire les quelques milliers de pages de « La Recherche », m’a récemment donné envie de revenir à ce passage et de l’éclairer dans une perspective non-duelle. On présente généralement cette scène comme l’exemple par excellence de la mémoire involontaire, c’est-à-dire d’un souvenir qui resurgit spontanément sous l’effet d’une sensation, sans que nous ayons fait le moindre effort pour nous le rappeler. Cette lecture est évidemment juste d’un point de vue relatif. Mais à force de concentrer toute notre attention sur le mécanisme de la mémoire et sur la résurrection du passé, nous risquons de passer à côté d’un extraordinaire pointeur vers notre vraie nature intemporelle.

Lorsque, dans le roman, le narrateur porte à ses lèvres une cuillerée de thé dans laquelle s’est amolli un morceau de madeleine, il ne se souvient encore de rien. Aucun paysage de son enfance ne s’est reformé dans son esprit. Il y a seulement une sensation et, avec elle, une joie soudaine, puissante, irrépressible. Tout est là. Le bonheur éprouvé est, à cet instant précis, sans cause connue. Il ne dépend encore d’aucune histoire, d’aucun visage, d’aucun lieu retrouvé. Pendant un instant, rien ne manque, rien ne doit être obtenu, réparé ou retrouvé. Plus étonnant encore, Proust écrit : « cette essence n’était pas en moi, elle était moi ». Cette phrase semble tout droit sortie de l’Ashtavakra Gita ou d’un texte de la tradition non-duelle. Il ne dit pas seulement que cette joie a envahi le narrateur. Il affirme que l’essence même de cette joie était ce qu’il était.

C’est précisément ce que nous disent les grandes traditions spirituelles : notre vraie nature est joie. Dans l’Advaita Vedānta, bien que l’on ne puisse définir ce que nous sommes réellement, Brahman est traditionnellement évoqué par la formule Sat Cit Ānanda. Sat désigne l’être, Cit la conscience et Ānanda la béatitude, que l’on peut également comprendre comme la plénitude ou l’absence de manque. Il ne s’agit pas de trois qualités qui viendraient s’ajouter les unes aux autres, mais de trois manières d’indiquer une même réalité indivisible. La joie n’est donc pas un état accidentel qui surviendrait à l’être. Elle est inhérente à l’être que nous sommes. Durant cet instant, il n’y avait plus un homme séparé contemplant son propre bonheur. Il y avait seulement cette plénitude, cette absence de manque, cette conscience libérée pour quelques secondes de l’histoire qu’elle se raconte habituellement à elle-même.

C’est ici que commence ce que l’on pourrait appeler le dilemme de la madeleine. Le narrateur pourrait demeurer dans l’émerveillement, goûter cette joie sans chercher à la saisir ni tenter d’en découvrir la cause. Mais, n’ayant pas pleinement reconnu cette joie comme l’expression de sa vraie nature, il s’engage dans la recherche d’une cause située dans le temps. Il interroge la sensation, boit de nouveau, tente de reproduire l’expérience et mobilise toute son intelligence afin de retrouver l’événement passé auquel ce goût pourrait être associé.

Quelque chose de très intéressant se produit alors. Le narrateur boit une deuxième gorgée et n’y trouve rien de plus que dans la première. La troisième lui apporte encore un peu moins. La force de l’expérience diminue à mesure qu’il cherche à la reproduire. Nous connaissons tous ce phénomène. Un enfant mange un morceau de chocolat et éprouve un grand plaisir. Il va naturellement en reprendre un deuxième, puis un troisième, parce qu’il croit que le plaisir se trouve dans le chocolat et que chaque nouveau morceau lui procurera la même joie. Les adultes font d’ailleurs exactement la même chose, avec simplement des chocolats plus cacaotés et parfois plus chers. Je peux en témoigner en connaissance de cause. Le premier carré semble ouvrir les portes d’un paradis perdu. Le sixième commence à peser et, au dixième, ce qui devait nous rendre heureux nous oblige surtout à réfléchir à notre digestion et à ses conséquences prochaines.

Dans une autre vie, au cours de mes études de sciences politiques, j’avais appris que les économistes désignent ce phénomène par la notion d’« utilité marginale décroissante ». La satisfaction procurée par chaque unité supplémentaire d’un bien tend à diminuer jusqu’au point de satiété. Au-delà de ce point, une consommation supplémentaire peut devenir indifférente, désagréable ou même produire l’effet inverse de celui qui était recherché. La sagesse économique rejoint ici, sans le savoir, une intuition non-duelle profonde : aucun objet ne peut, par lui-même, produire le bonheur.

Ce que nous voyons clairement avec le chocolat se retrouve sous des formes plus complexes dans nos relations amoureuses et sexuelles. Nous avons peut-être tous connu ces histoires que nous imaginions sans fin, ces rencontres dans lesquelles le désir semblait devoir se renouveler éternellement. La présence de l’autre nous bouleversait. Une voix, un regard, un geste suffisait à nous rendre heureux. Puis, peu à peu, ce qui semblait autrefois provoquer l’émerveillement devient familier. L’intensité diminue et le désir réclame une répétition, une variation ou une confirmation toujours nouvelle. Nous faisons alors porter à l’autre et au monde la responsabilité de notre émerveillement. Le plaisir qui semblait devoir se perpétuer peut finir par produire de la lassitude, de l’agacement et parfois même du dégoût.



Cela ne signifie pas que le plaisir et l’amour devraient être abandonnés. Cela montre simplement que, par ignorance, nous demandons souvent à une personne de produire continuellement en nous un état qu’aucune personne ne peut fabriquer. Nous avons l’impression que l’autre provoque notre joie, de même que le narrateur a d’abord l’impression que le thé et la madeleine sont à l’origine de la sienne. En réalité, l’autre ou la madeleine ne font que suspendre momentanément notre attente d’autre chose. Or c’est précisément cette attente, cette tension vers un ailleurs ou un instant futur, qui nous empêche de sentir l’émerveillement déjà présent.

Lorsque le désir (qui se manifeste sensoriellement comme une tension vers autre chose que ce qui est déjà là) obtient ce qu’il cherchait, il se détend à l’instant. La barrière constituée par la recherche inconsciente tombe et laisse apparaître la joie inhérente à notre vraie nature. Comme nous pensons spontanément selon les lois de la causalité, nous attribuons cette joie à la personne, à l’objet ou à l’événement qui semble l’avoir précédée. Nous disons que cette personne nous rend heureux, que ce chocolat nous procure du plaisir ou que cette madeleine fait renaître en nous une joie ancienne. Pourtant, l’autre n’a pas créé cette joie. Il a momentanément interrompu le mouvement qui nous empêchait de la reconnaître. La joie inhérente à notre vraie nature était déjà là.

Dès que nous attribuons ce pouvoir à l’autre, nous chercherons fatalement à répéter l’expérience, à retenir la personne aimée et à retrouver le premier éblouissement. Nous passons alors insensiblement de l’amour à la consommation du plaisir, et la loi de satiété finit inévitablement par se manifester. Le narrateur pressent lui-même que la cause véritable ne se trouve ni dans la madeleine ni dans la tasse. Il constate que sa joie est liée au goût du thé et du gâteau, tout en comprenant qu’elle le dépasse infiniment et ne peut être de même nature. Cette observation est décisive. La madeleine a éveillé quelque chose qu’elle ne pouvait contenir. Si elle avait réellement été la cause de cette joie, chaque nouvelle gorgée aurait dû la reproduire avec une intensité comparable. Or cette intensité diminue. Le narrateur comprend donc que ce qu’il cherche n’est pas dans le gâteau, même s’il continue à chercher ce que le gâteau a réveillé.

Finalement, il écrit : « Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. » Il reconnaît alors le goût du petit morceau de madeleine que sa tante Léonie lui offrait autrefois à Combray, après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. Dès lors, la joie reçoit une explication. Elle venait, pense-t-il, de la résurrection soudaine de son enfance.

Mais ici, je vous invite à renverser complètement cette perspective dualiste pour dé-couvrir (cesser de couvrir) que la joie ne venait pas réellement du passé, puisque le souvenir de Combray s’est présenté après elle. Ce souvenir lui a donné une forme, une couleur, un visage et une histoire, mais le premier instant était libre de tout cela. Avant que la pensée ne dise : « C’est la madeleine de mon enfance », il y avait seulement la disparition momentanée de la croyance illusoire en un moi séparé de la vie. La madeleine a certes déclenché l’expérience, mais elle n’en était pas la source. Durant quelques secondes, la recherche est interrompue. Voilà tout. La joie sans cause s’est alors spontanément révélée comme ayant toujours été là.

Chercher l’origine de ce bonheur dans le passé revient presque à chercher dans l’interrupteur l’origine de la lumière. L’interrupteur permet à la lumière d’apparaître, mais il ne la produit pas. De même, la madeleine a permis à une joie déjà présente de se révéler, mais le narrateur l’attribue ensuite au souvenir qui l’accompagnait.

Après avoir compris que la joie ne se trouvait pas dans la madeleine elle-même, le narrateur en recherche la cause dans l’enfance. Ce déplacement est naturel pour quelqu’un qui s’identifie à un corps né dans le temps et appelé à mourir, et qui croit par conséquent être lui-même un être inscrit dans le temps. Mais, en réalité, nous ne voulons pas nécessairement retrouver les événements précis de cette époque. Nous voulons retrouver une certaine manière d’être au monde.

L’enfant n’a pas encore construit une identité personnelle aussi solide que celle de l’adulte. Il vit souvent sans le savoir ce que la voie de la vision sans tête nous invite à redécouvrir consciemment. Il n’y a pas quelqu’un ici, enfermé derrière un visage, qui regarderait un monde situé là-bas. Il y a une ouverture dans laquelle le monde apparaît. La fleur, le goût, le son et le regard de l’autre ne sont pas tenus à distance par un commentaire permanent. L’enfant est encore en intimité avec les choses parce que la frontière entre lui-même et le monde n’a pas acquis toute la rigidité qu’elle aura plus tard.

Ce que nous appelons la nostalgie de l’enfance est plus profondément la nostalgie de cette non-séparation. Nous croyons regretter une maison, une odeur, un jardin ou la voix d’une personne proche aujourd’hui disparue. À travers eux, nous cherchons cette expérience dans laquelle personne ne se tenait encore à distance de la vie. L’âge d’or n’est pas une période heureuse du passé. C’est cette ouverture sans personne dans laquelle ce texte apparaît en cet instant même.

Cette ouverture n’appartient pas à l’enfance. Elle est présente maintenant. Ce qui a changé, c’est que l’identité personnelle s’est installée au premier plan. Nous avons appris un nom, reconnu un visage dans le miroir, construit une histoire et trouvé notre place dans le monde. Nous avons fini par croire que nous étions exclusivement cette personne. Pourtant, en cet instant même, le monde entier et ce texte apparaissent dans un espace ouvert, silencieux et sans âge. Le narrateur cherche dans le passé ce qui n’a jamais quitté l’intemporelle présence de notre vraie nature.

Le véritable âge d’or n’est pas derrière nous. Il est cette disponibilité de la conscience, avant qu’une pensée ne vienne raconter l’expérience, se l’approprier et faire naître un sentiment de possession. L’enfant vit cette ouverture sans le savoir. L’adulte peut la reconnaître consciemment. Ce qui semblait perdu dans le temps se révèle alors comme ce qui n’a jamais été absent.

La même madeleine permet de formuler ce dilemme d’une autre manière. Rupert Spira, un enseignant de non-dualité que j’affectionne particulièrement, reprend souvent une expression anglaise bien connue : « You cannot have your cake and eat it. » Littéralement, on ne peut pas conserver son gâteau et le manger en même temps. L’image tombe particulièrement bien ici, puisque la madeleine est elle aussi un gâteau. Tant que le gâteau se trouve devant nous, nous pouvons le connaître comme un objet, mais nous ne l’avons pas encore mangé. Une fois mangé, il n’existe plus à distance de nous comme une chose séparée.

Rupert Spira donne à cette expression un sens non-duel très profond : nous ne pouvons pas à la fois être ce que nous sommes et le connaître comme un objet. Pour connaître objectivement quelque chose, il faut s’en séparer. Il faut un sujet qui connaît et un objet qui est connu. Or l’Être ne peut pas sortir de lui-même pour se regarder. La Conscience ne peut pas se placer en face de la Conscience. Elle se connaît autrement, simplement en étant consciemment elle-même.

Le narrateur se trouve exactement au cœur de ce paradoxe. Tant qu’il goûte la joie, il est cette joie. Dès qu’il cherche à la comprendre, une distance semble apparaître. Il y a désormais un sujet qui observe une sensation, recherche sa cause et tente de la transformer en connaissance. Il quitte en quelque sorte l’immédiateté de l’Être pour entrer dans l’aventure de son explication. C’est ici que naît la dualité : d’un côté celui qui cherche, de l’autre l’expérience qu’il cherche à saisir.

Mais cette sortie est impossible au sens absolu. La Conscience ne quitte jamais ce qu’elle est. Elle ne devient jamais réellement un sujet séparé placé face à un objet. Même la recherche du passé apparaît en elle. Même l’interprétation, la mémoire et le désir d’expliquer sont encore des formes prises par la Présence. Rien ne se trouve jamais à l’extérieur de la Conscience. Il y a seulement un déplacement de l’attention, qui se porte désormais sur les souvenirs, les images et les explications, et ne reconnaît plus ce dans quoi tout cela apparaît.

On pourrait dire que Proust passe à côté de la Présence, mais ce serait à la fois juste et injuste. Il passe à côté de la simplicité de la révélation en voulant l’expliquer. Pourtant, cette méprise magnifique donne naissance à l’une des œuvres les plus riches de la littérature. S’il était demeuré silencieusement dans la joie sans cause, nous aurions peut-être eu un sage, mais nous n’aurions peut-être pas eu « La Recherche ».

Toute création naît probablement de cette tension. L’artiste entrevoit quelque chose qui ne peut être pensé, puis il tente malgré tout de le traduire. Il reçoit une intuition qui n’a pas de mots et passe parfois toute une vie à chercher la phrase qui pourrait lui donner une forme. La phrase ne sera jamais l’expérience elle-même, mais elle pourra en porter le parfum.

Proust choisit en quelque sorte de manger la madeleine et de vouloir la conserver. Il veut vivre l’éblouissement et, en même temps, comprendre d’où il vient. Il veut être la joie et la transformer en connaissance. Cette impossibilité nourrit son œuvre entière. « La Recherche » devient la tentative prodigieuse de retrouver par les mots ce qui, dans l’instant initial, était antérieur aux mots.

Il ne faudrait donc pas juger trop sévèrement cette « erreur ». Elle est l’erreur féconde de l’écrivain, peut-être même de tout artiste. Quelque chose d’infini se révèle, puis la pensée veut lui construire une demeure. Chez Proust, cette demeure devient une cathédrale. Ses phrases sont longues, sinueuses, pleines de détours et d’incises, parce qu’elles essaient d’embrasser simultanément la sensation, le souvenir, la pensée et la conscience de penser. Elles veulent retenir ce qui ne cesse de disparaître dès qu’on cherche à le saisir.

La leçon de la madeleine de Proust, c’est que chaque fois qu’un plaisir ou une sensation agréable est éprouvé, nous pouvons nous rappeler que la joie qui se révèle alors ne vient pas de l’objet lui-même. L’objet semble en être la cause parce que sa rencontre interrompt momentanément la recherche et détend le désir. La joie jusque-là recouverte devient alors perceptible. Le plaisir peut ainsi devenir une porte vers la reconnaissance de notre vraie nature. C’est l’une des intuitions profondes du tantrisme shivaïte du Cachemire, qui nous invite à entrer pleinement dans la sensation agréable, sans chercher à la retenir ni à la reproduire. Lorsque le plaisir est accueilli sans appropriation, l’objet passe au second plan et il reste cette joie sans cause, cette plénitude qui ne vient de rien parce qu’elle est ce que nous sommes.


Amor Fati