Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

samedi 27 juin 2026

La juste désidentification

 


Il existe un malentendu fréquent à propos de la non dualité. Certains imaginent que l’éveil consisterait à ne plus avoir aucune identité, à devenir une sorte de page blanche sans nom, sans personnalité, sans histoire. Pourtant, une identification minimale est non seulement normale, elle est indispensable.

Il faut bien savoir comment on s’appelle, où l’on habite, reconnaître ses enfants, se souvenir d’un rendez-vous, ne pas oublier votre belle-mère sur une aire d’autoroute, conduire une voiture ou exercer son métier. Cette identité fonctionnelle permet simplement à la vie de s’organiser. Elle ne pose aucun problème.


La souffrance ne naît pas de cette identité pratique.

Elle apparaît lorsque cette identité devient psychologique et que nous la prenons pour ce que nous sommes.


Je souffre parce que je crois être ultimement l’image que les autres ont de moi. Je souffre parce que je m’identifie fortement à mon succès ou à mon échec, à mon passé, à mes blessures, à mes pensées, à mes émotions, à mon âge, à mon corps, à mes croyances et vois le corps réagir en conséquence. Je souffre parce que je défends un personnage qui, en réalité, n’a jamais été stable.


À partir de ce moment, chaque événement est interprété comme une menace personnelle. Une critique devient une attaque contre « moi ». Un refus devient la preuve que je ne suis pas assez bien. Une émotion passagère devient « mon identité ». Une pensée devient « ma vérité ».


La vie continue de proposer des expériences, mais le mental les transforme aussitôt en histoire personnelle. C’est cette identification excessive qui produit une immense partie de la souffrance humaine. La non dualité ne nous invite donc pas à supprimer l’identité. Elle nous invite à lui redonner sa juste place.


L’identité apparaît dans la présence, mais elle n’est pas au centre. Le nom apparaît dans la présence. Les pensées apparaissent dans la présence. Les émotions apparaissent dans la présence. Le corps apparaît dans la présence. Même le sentiment d’être une personne apparaît dans la présence.


Mais la présence, elle, ne dépend d’aucune de ces apparitions. Elle est là avant chaque pensée, pendant chaque expérience et après chacune d’elles.


L’identité continue donc d’exister, mais elle cesse d’occuper le devant de la scène. Elle devient un simple outil de fonctionnement, un personnage utile, sans être confondue avec ce que nous sommes réellement.


C’est un peu comme un acteur qui connaît parfaitement son rôle. Il le joue avec sincérité, avec intensité même, mais il n’oublie jamais qu’il n’est pas le personnage.


De la même manière, la personnalité continue de vivre, d’aimer, de travailler, de rire, parfois de pleurer. Rien n’a besoin d’être supprimé. La différence est qu’elle n’occupe plus le centre.


Le centre, si l’on peut encore employer ce mot, est cette présence consciente qui accueille toutes les expériences sans jamais être blessée par elles.


Lorsque cette reconnaissance devient vivante, une grande partie de la souffrance psychologique perd naturellement sa raison d’être. Les circonstances agréables continuent d’être appréciées, les circonstances difficiles continuent parfois d’être douloureuses, mais elles ne viennent plus définir ce que nous sommes.


Il reste une identité fonctionnelle, légère, souple, parfaitement adaptée à la vie, tandis que la présence demeure libre, ouverte et inchangée.


C’est peut-être cela, la véritable liberté : utiliser pleinement l’identité lorsqu’elle est nécessaire, sans jamais oublier qu’elle apparaît dans la présence et qu’elle n’en est pas le centre. Je ne peux parler que de ma propre expérience et moins je m’identifie au corps et à l’histoire personnelle, à l’idée d’être séparé, de disposer d’un libre arbitre et plus je demeure éveillée à la nature elle de présence accueillante, infinie et atemporelle que je suis déjà, plus la singularité de la personne nommée Dan semble se déployer avec aisance, joie, amour et créativité.


Amor Fati 

jeudi 25 juin 2026

Pourquoi l’ignorance ?




C’est probablement la question la plus épineuse de ltoute la non-dualité.

Avant même de chercher une réponse, il est essentiel d’examiner la question elle-même. Car toute question porte déjà en elle une manière de voir. Lorsque nous demandons : « Pourquoi y a-t-il de l’ignorance ? », nous supposons déjà qu’il existe quelqu’un qui est devenu ignorant, qu’un événement réel s’est produit, qu’une conscience parfaite se serait transformée en un individu limité. Autrement dit, nous adoptons sans nous en rendre compte le point de vue même de l’identification.

Or c’est précisément cette perspective que l’Advaita invite à remettre en question.

La question ressemble à celle-ci : « Pourquoi la corde est-elle devenue un serpent ? » Tant que le serpent paraît réel, la question semble parfaitement légitime. Mais dès que la lumière est faite, on découvre que la corde n’est jamais devenue un serpent. La question ne reçoit pas véritablement de réponse. Elle disparaît avec l’erreur qui l’avait fait naître.

C’est exactement la position de Gaudapada dans les Karika sur la Mandukya Upanishad. Il affirme avec une radicalité inégalée : « Il n’y a ni cessation, ni naissance, ni être lié, ni aspirant, ni chercheur de libération, ni être libéré. Telle est la vérité ultime. » (Mandukya Karika, II, 32.)

S’il n’y a jamais eu d’être lié, c’est qu’il n’y a jamais eu un individu réellement prisonnier de l’ignorance. L’ignorance appartient au même ordre d’apparence que le serpent imaginé sur la corde. Elle semble réelle tant qu’elle n’est pas examinée, mais elle ne possède pas de réalité indépendante.

Shankara développe cette même intuition avec la notion de surimposition (adhyasa). Nous attribuons au Soi les caractéristiques du corps, du mental et de la personne, comme nous attribuons à une corde les caractéristiques d’un serpent. Rien n’a réellement changé. Seule la perception est erronée.

Ramana Maharshi, quant à lui, refusait presque toujours de répondre directement à cette question. Il répondait simplement : « À qui appartient cette ignorance ? » Toute son invitation consiste à rechercher celui qui prétend être ignorant. Lorsque cette recherche est menée jusqu’au bout, on découvre des pensées, des émotions, des sensations, des souvenirs, mais jamais un individu séparé auquel cette ignorance appartiendrait.

Ces réponses sont d’une immense profondeur. Pourtant, je comprends que beaucoup de personnes restent sur leur faim. Car celui qui pose cette question ne cherche pas seulement une explication philosophique. Il cherche à mettre fin à un malaise. Derrière cette interrogation se cache souvent un sentiment de manque, une frustration, l’impression qu’il manque encore quelque chose avant d’être enfin en paix.

C’est pourquoi, lorsque l’on me pose cette question, je préfère souvent ne pas chercher à y répondre. J’ai l’impression qu’elle est formulée depuis le point de vue même que l’on est invité à dépasser. J’invite plutôt la personne à explorer directement, sensoriellement, tactilement, vibratoirement, ce qui la pousse à poser cette question.

Que ressens-tu lorsque tu ne trouves pas de réponse ? Sens cette frustration. Sens cette impuissance. Sens ce besoin de comprendre.

N’essaie pas de le résoudre. N’essaie pas d’obtenir enfin la bonne réponse. Laisse simplement cette sensation être pleinement ressentie.

C’est là que la voie du sentir devient précieuse. Car, lorsque cette sensation est totalement accueillie, quelque chose se détend. L’énergie qui cherchait une explication revient vers l’expérience immédiate. Peu à peu, ce qui semblait être un manque perd sa solidité. Et ce qui se révèle n’est pas une nouvelle connaissance, mais une paix qui était déjà présente.

Peut-être que le bonheur que nous recherchions à travers une réponse n’avait jamais disparu. Peut-être était-il seulement voilé par la croyance qu’il nous manquait encore quelque chose.

Alors la question « Pourquoi l’ignorance ? » ne disparaît pas parce qu’elle aurait enfin reçu une réponse satisfaisante. Au mieux, une réponse intellectuelle l’apaise momentanément. Mais tant que demeure le sentiment de manque qui lui a donné naissance, elle reviendra sous une autre forme.

Lorsqu’au contraire ce sentiment est pleinement accueilli, senti jusque dans ses moindres vibrations, la question perd simplement sa raison d’être. Non parce qu’elle aurait été résolue, mais parce que ce qui la faisait naître n’est plus là.

C’est peut-être cela que pointaient, chacun à leur manière, Gaudapada, Shankara et Ramana Maharshi. La liberté ne consiste pas à obtenir enfin une réponse parfaite. Elle consiste à reconnaître directement ce qui, en nous, n’a jamais été atteint par l’ignorance. 

Amor Fati 

vendredi 12 juin 2026

Retrouver la confiance

 

On me demande parfois quel est le but de ce non-enseignement que je partage depuis tant d’années. La réponse est finalement très simple. Il s’agit de retrouver confiance. Mais pas la confiance telle qu’on nous l’enseigne habituellement. Pendant longtemps, on nous apprend à avoir confiance dans nos compétences, dans notre intelligence, dans nos diplômes, dans notre capacité à prévoir, à contrôler ou à réussir. J’ai moi-même étudié à Sciences Po Paris dans une autre vie et, comme beaucoup, j’ai appris à faire confiance à la pensée, à l’analyse, aux stratégies et aux projets. Tout cela a probablement une forme d’utilité. Mais cela conforte évidemment le sentiment d’être au contrôle et d’être séparé. 

Mais la vie finit toujours par nous confronter à des situations où aucune stratégie ne suffit. La maladie. la séparation, l’échec, la vieillesse et la mort. Et c’est malheureusement souvent et seulement dans ces moments-là qu’une autre forme de confiance devient possible.

Je parle d’une confiance qui ne dépend plus des circonstances. Une confiance qui ne dépend plus de notre réussite ou de notre échec. Une confiance qui ne dépend même plus de notre capacité à comprendre. Ce que je propose à travers ce non-enseignement est simplement une invitation à découvrir qu’il existe en chacun de nous une ressource inestimable. Un espace de paix qui n’est pas produit par les circonstances. Un espace d’accueil capable de recevoir aussi bien la joie que la tristesse, la peur que l’amour. Un espace qui ne manque de rien. Un espace qui est déjà là. Toujours là, omniprésent. 

Le but n’est pas de croire cela. Le but est de le vérifier. Et aussi étrange que cela puisse paraître c’est facilement vérifiable pour tout un chacun à condition d’avoir la bonne volonté de tout remettre en question. C’est pourquoi je ne propose pas une croyance supplémentaire. Je propose une enquête ou plutôt une exploration. J’invite à une expérimentation directe. La vision sans tête de Douglas Harding, l’investigation du Soi, le neti neti de l’Advaita. Toutes ces clés non duelles ouvrent sur la redécouverte d’un espace de non-savoir au-delà de tous nos pourquoi. 
La voie du sentir inspirée du Shivaïsme du Cachemire, et de l’enseignement direct de mon maître Frédéric Moreau, l’attention silencieuse, la gratitude et l’abandon, la contemplation, et même le toucher ou le darshan silencieux. Tous ces chemins sont différents. Mais ils pointent vers la même réalité.
Au fond, peu importe la porte d’entrée. Ce qui compte, c’est la découverte directe. La découverte qu’au cœur même de notre expérience existe une présence qui n’a pas besoin d’être améliorée pour être complète. Une présence qui demeure lorsque les pensées changent. Une présence qui demeure lorsque les émotions changent. Une présence qui demeure lorsque les circonstances changent. Si je souhaite transmettre quelque chose, ce n’est donc pas une doctrine. Ce n’est pas un système de pensée. C’est une confiance.

La confiance que chacun peut vérifier par lui-même ce qu’il est réellement. La confiance qu’il existe en chacun de nous une paix plus profonde que nos peurs, une intelligence plus vaste que nos croyances, un amour plus grand que notre sentiment de séparation. Et que cette découverte est disponible ici et maintenant. Il est d’ailleurs amusant de remarquer que le mot confiance possède un voisin très proche avec lequel il rime presque parfaitement : conscience. Peut-être n’est-ce pas un hasard ?
Car la véritable confiance ne naît pas de la maîtrise des circonstances. Elle apparaît lorsque nous redécouvrons notre véritable nature de conscience, cette présence infinie, ouverte, et atemporelle qui demeure présente au cœur de toutes les expériences. Finalement, avoir confiance pourrait bien signifier, tout simplement, avoir conscience de ce que nous sommes réellement.

Amor Fati.

Quelques erreurs pédagogiques dans l’enseignement non duel

 


Il existe dans certains milieux spirituels une tendance à vouloir transmettre une vérité avant que l’autre ne soit en mesure de la découvrir par lui-même. On entend parfois affirmer que la personne séparée n’existe pas, que le libre arbitre est une illusion ou encore que la souffrance est irréelle. Ces affirmations peuvent être pertinentes d’un point de vue non duel ultime. Pourtant, lorsqu’elles sont adressées à quelqu’un qui se vit encore comme une personne distincte, elles produisent parfois l’effet inverse de celui recherché.

De la même façon qu’il serait généralement contre-productif d’expliquer à quelqu’un qu’il ne dispose d’aucun libre arbitre alors qu’il se sent profondément être l’auteur de ses pensées et de ses décisions, il est rarement utile de lui dire que sa souffrance est illusoire. Une telle affirmation risque surtout de générer une résistance, une incompréhension ou même un sentiment de rejet. Celui qui souffre n’entend pas alors une invitation à l’investigation. Il entend que sa douleur est niée.


Les psychologues connaissent bien le phénomène de la double contrainte. Gregory Bateson a montré qu’une personne placée devant deux messages contradictoires se retrouve dans une impasse psychologique. Or c’est parfois exactement ce qui se produit dans certains discours spirituels. D’un côté, on invite quelqu’un à accueillir sincèrement ce qu’il ressent. De l’autre, on lui explique que ce qu’il ressent n’est pas réel. D’un côté, on lui demande d’être authentique avec son expérience. De l’autre, on lui suggère que cette expérience n’a aucune valeur.


Comment une véritable exploration pourrait-elle avoir lieu dans ces conditions ?


La souffrance doit d’abord être reconnue avant que sa nature puisse être investiguée. Tant qu’une blessure demande à être entendue, tenter de la nier revient souvent à la renforcer.


Tous les grands enseignants ont compris qu’il s’agit de partir de l’expérience directe. Ils ne cherchent pas à remplacer une croyance par une autre. Ils invitent à voir et à vérifier par soi-même. 


Ramana Maharshi ne demandait pas à ses visiteurs de croire qu’ils étaient le Soi. Il leur proposait d’investiguer celui qui prétendait être une personne.


Douglas Harding ne demandait pas de croire à la vision sans tête. Il invitait chacun à vérifier ce qui se trouvait réellement au-dessus de ses épaules.


Krishnamurti ne proposait aucune doctrine particulière. Il invitait simplement à observer le mouvement de la pensée.


Et Huang Po résume admirablement cette attitude lorsqu’il écrit : « Le sage s’appuie sur ce qu’il voit, l’ignorant s’appuie sur ce qu’il croit. Vois les choses telles qu’elles sont et ne te préoccupes pas des autres. »


Tout est là.


La spiritualité authentique ne consiste pas à adopter de nouvelles croyances. Elle consiste à regarder directement.


Regarder les pensées qui apparaissent et disparaissent. Regarder les émotions qui apparaissent et disparaissent. Regarder les sensations corporelles qui apparaissent et disparaissent. Puis se demander ce qui demeure lorsque tout ce qui apparaît est reconnu comme transitoire.


Lorsqu’une personne commence réellement à observer son expérience, certaines compréhensions apparaissent spontanément. Elle découvre que les pensées surgissent sans qu’elle les choisisse. Elle remarque que les décisions semblent souvent émerger avant qu’un prétendu décideur ne les revendique. Elle constate que ce personnage auquel elle s’identifiait est davantage une histoire racontée après coup qu’une réalité directement observable ici maintenant.


Mais ces découvertes ont alors une saveur totalement différente. Elles ne sont plus des concepts. Elles ne sont plus des croyances. Elles deviennent une évidence vécue.


C’est pourquoi il n’est généralement pas nécessaire d’affirmer à quelqu’un que le libre arbitre est illusoire ou que la personne séparée n’existe pas. Si l’investigation est sincère, ces conclusions apparaîtront naturellement, comme les fruits mûrs d’une observation honnête.


La vérité n’a pas besoin d’être imposée. Elle ne peut que s’imposer d’Elle-même. Elle se révèle lorsque l’attention cesse de courir vers les croyances et revient simplement à l’évidence de l’expérience présente.


Comme le rappelle Huang Po, le sage s’appuie sur ce qu’il voit. Et voir est toujours plus transformateur que croire.


Amor Fati.

vendredi 5 juin 2026

Une prière non duelle


Que serait donc une prière non duelle ?

Une prière non duelle ne saurait évidemment être une demande que quelque chose change mais une simple  invitation à reconnaître ce qui est déjà pleinement présent, reconnaître le miracle de l’être, le miracle inouï d’être cet être en train d’être, ici maintenant. 

Henri Le Saux a rapporté cette prière tamoule  attribuée à Sri Gnânânanda : 

« O Toi qui es venu dans le fond de mon coeur,

donne-moi d’être attentif seulement

à ce fond de mon coeur !

O Toi qui es mon hôte dans le fond de mon coeur,

donne-moi de pénétrer moi-même

dans ce fond de mon coeur !

O Toi qui es chez Toi dans le fond de mon coeur,

donne-moi de m’asseoir en paix

dans ce fond de mon coeur !

O Toi qui seul habites dans le fond de mon coeur

donne-moi de plonger et de me perdre

en ce fond du fond de mon coeur !

O Toi qui es tout seul dans le fond de mon coeur

donne-moi de disparaître en Toi,

dans le fond de mon coeur ! »

Le phishing de l’attente


Chaque fois que tu désires quelque chose, que tu attends quelque chose, que tu espères qu’un événement, une rencontre, une compréhension ou une expérience puisse t’apporter davantage de paix, de joie ou d’amour, il peut être utile de reconnaître que ce mouvement fonctionne souvent comme un leurre. La quête d’un mieux être pour plus tard ressemble parfois à une forme de hameçonnage intérieur : elle attire l’attention ailleurs, plus tard, autrement, et éloigne insidieusement d’une reconnaissance très simple, celle que ce bonheur recherché est peut-être déjà ici.

Le bonheur que tu cherches n’est peut-être pas au bout de l’attente. Il est peut-être l’espace même dans lequel cette attente apparaît. L’attente semble momentanément avoir le pouvoir de le voiler, comme un nuage semble cacher le ciel sans jamais l’endommager.

Alors, chaque fois que le mental propose une nouvelle direction : encore un peu plus de paix, encore un peu plus d’amour, encore un peu plus de liberté, regarde le mécanisme avec douceur. Reconnais le procédé. Et ne clique pas automatiquement sur le lien proposé, car prendre une direction quelconque ne serait, in fine, qu’un douloureux éloignement, qu’une énième procrastination.


Observe plutôt ceci : qu’est ce qui connaît cette attente ? Dans quel espace apparaît ce désir de devenir autre chose, ailleurs, plus tard ?


La tentative de phishing apparaît dans quelque chose qui, lui, ne manque déjà de rien. Cet espace conscient, ouvert, disponible à cette seconde même, possède déjà la liberté recherchée : la simple liberté d’être.


Amor Fati.


lundi 1 juin 2026

Du dehors vers le dedans

 


Saint Augustin écrit dans les Confessions : « Les hommes vont admirer les cimes des montagnes, les vagues énormes de la mer, les larges cours des fleuves, l’immensité de l’océan, la course des astres, et ils se détournent d’eux-mêmes. » (Confessions, Livre X, chapitre 8). Cette phrase pourrait presque résumer toute l’aventure humaine. Nous sommes fascinés par ce qui bouge, ce qui brille, ce qui promet, ce qui change. Nous tournons notre attention vers les objets, vers le monde, vers les autres, vers nos pensées elles-mêmes, sans toujours remarquer ce dans quoi tout cela apparaît.


Quelques chapitres plus loin, Augustin nous invite pourtant à un retournement beaucoup plus radical : « Ne va pas au-dehors, rentre en toi-même ; c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité. » (De vera religione, XXXIX, 72). Il ne parle pas ici d’introspection psychologique. Il ne parle pas davantage d’un enfermement sur soi. Il pointe vers un déplacement de l’attention, vers ce qui est plus intime que nos pensées, plus proche que notre histoire, plus fondamental même que l’image que nous avons de nous-mêmes.

Ce mouvement du dehors vers le dedans traverse presque toutes les traditions contemplatives. Il ne s’agit pas de devenir quelqu’un d’autre. Il ne s’agit pas d’accumuler davantage de croyances. Il s’agit plutôt de retourner le regard. De découvrir ce qui regarde déjà.

Dans la Kena Upanishad, il est dit : « Ce n’est pas ce que l’œil voit, mais ce par quoi l’œil voit. Sache que cela est Brahman, et non ce que les gens adorent ici. » L’invitation est d’une simplicité déconcertante. Nous passons notre vie fascinés par ce qui est perçu. Plus rarement par cela grâce à quoi toute perception est possible.

La Katha Upanishad formule ce retournement avec une image magnifique : « Le Créateur perça les sens vers l’extérieur ; c’est pourquoi l’homme regarde au-dehors et non au-dedans de lui-même. Quelque sage, désireux de l’immortalité, détourna son regard et vit le Soi intérieur. » Le diagnostic est ancien et toujours actuel. Les sens courent vers le monde. L’attention se disperse. Puis, parfois, quelque chose se retourne.

Dans la tradition chrétienne, le mouvement est identique. Dans l’Évangile de Thomas, Jésus dit : « Le Royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous. Quand vous vous connaîtrez vous-mêmes, alors vous serez connus. » (Logion 3). Le Royaume n’est pas remis à plus tard. Il n’est pas situé ailleurs. Il est déjà ce dans quoi apparaissent ces mots, cette lecture, cette respiration.

Jean Tauler parle souvent du retour au fond de l’âme, à cette profondeur oubliée sous les préoccupations incessantes. Pour lui, l’être humain se disperse dans la multiplicité puis découvre un jour qu’il existe un fond silencieux qui n’a jamais été quitté. Maître Eckhart, lui, pousse encore plus loin cette intuition lorsqu’il écrit : « Il y a dans l’âme quelque chose qui est incréé et incréable. » Ou encore : « L’œil avec lequel je vois Dieu est le même œil avec lequel Dieu me voit. » Le retournement devient alors complet. Celui qui cherche et ce qui est cherché commencent à perdre leurs frontières.

Douglas Harding, avec son sens inné du maniement du paradoxe, formulait cela de façon très explicite et admirable (Quel génie…) : « Vous n’êtes pas ici ce que vous paraissez être là-bas. » Là-bas, dans les souvenirs, là-bas dans le miroir, dans les photographies, dans les récits, dans les pensées des autres, apparaît une personne. Une histoire. Un âge. Un caractère. Une identité. Quelqu’un que le monde semble regarder, nommer, définir.

Mais ici, à l’endroit d’où vous regardez maintenant, qu’y a-t-il réellement ?  Une tête ? Une personne ?Une limite  ? Ou bien cet espace transparent, conscient, ouvert, accueillant et accessible 24h/24 7j/7 dans lequel le monde apparaît ?

Douglas Harding nous invite précisément à cette expérience extraordinairement simple : cesser momentanément de regarder seulement ce qui apparaît pour revenir vers l’endroit d’où cela apparaît. Alors quelque chose d’étrange peut être découvert. Ici où l’on croyait trouver quelqu’un, il y a peut-être surtout de l’espace. Ici où l’on croyait trouver une identité fixe, il y a peut-être cette ouverture consciente sans forme précise qui accueille les sons, les sensations, les pensées et le monde entier.

Peut-être que tout le chemin spirituel tient dans ce déplacement de l’attention. Vers la source elle-même. Vers ce fond du cœur dont parlent les mystiques. Vers cette présence qui précède les récits sur soi. Puis découvrir quelque chose d’encore plus étrange : ce dedans vers lequel nous revenons n’est pas personnel. Ce n’est pas un petit espace privé enfermé dans un corps. C’est cet espace conscient, plus intime que l’intime et pourtant impersonnel, déjà présent avant les pensées, avant les identités, avant les croyances.

Le satsang commence exactement là où le secret ouvert se redécouvre, où l’attention se relâche dans sa propre source silencieuse. 

Où ça ? Ici… Dans ce qui perçoit tout ceci y compris ce texte et ses mots et cette page blanche ou écran de téléphone ou d’ordinateur. 

Le satsang, c’est maintenant. Le satsang a lieu en toi. Le satsang, c’est toi. Il apparaît en toi, il est connu par toi et il est fait de toi.

AMOR FATI