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Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

mardi 6 octobre 2026

Proust ou l’intuition non duelle

 


Pour faire écho à l’article publié récemment ici, issu de mon blog Éclore en conscience, « Le dilemme de la madeleine de Proust », voici deux passages essentiels qui permettent, me semble-t-il, de lire À la recherche du temps perdu dans sa profondeur la plus radicale.

On réduit souvent Proust à la mémoire, à la nostalgie, à la société mondaine, à l’analyse psychologique ou au génie littéraire. Tout cela est vrai, bien sûr. Mais au cœur de La Recherche, et tout particulièrement dans Le Temps retrouvé, il y a une découverte beaucoup plus profonde : celle d’un être en nous qui n’appartient pas au temps.

Proust l’écrit avec une précision bouleversante :

« Or, cette cause, je la devinais en comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné où le bruit de la cuiller sur l’assiette, l’inégalité des dalles, le goût de la madeleine allaient jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai, l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. »

Marcel Proust, Le Temps retrouvé

Ce passage est incroyable. Proust ne dit pas seulement : “je me souviens”. Il dit : il y a en moi un être qui goûte l’essence des choses en dehors du temps. Cet être n’est pas le personnage social, ni le moi psychologique, ni l’histoire personnelle. Il n’est pas enfermé dans le passé ni dans le présent. Il apparaît lorsque le temps se fissure, lorsque deux instants se rejoignent, lorsque l’expérience cesse d’être prise dans la succession ordinaire.

Dans un langage non duel, on pourrait dire que Proust touche ici la vraie nature : cette présence silencieuse, sans âge, dans laquelle les expériences apparaissent et disparaissent, mais qui, elle, ne passe pas.

Et cette découverte rejoint un autre passage fondamental, cette fois sur l’art, le génie et le regard. Proust y montre que la grandeur de l’artiste ne vient pas de la noblesse de ce qu’il contemple, mais de sa capacité à devenir miroir :

« Ceux qui produisent des œuvres géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la conversation la plus brillante, la culture la plus étendue, mais ceux qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur vie si médiocre d’ailleurs qu’elle pouvait être mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement parlant, s’y reflète, le génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité intrinsèque du spectacle reflété. »

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Là encore, tout est dit. Le génie ne consiste pas à avoir une vie exceptionnelle, ni à fréquenter les milieux les plus raffinés, ni à posséder des objets plus beaux que les autres. Le génie consiste dans le “pouvoir réfléchissant”, autrement dit dans la capacité du regard à devenir assez transparent pour que la vie se révèle.

Ce miroir dont parle Proust est très proche de ce que Douglas Harding nous invite à découvrir dans la Vision Sans Tête. Lorsque nous regardons vraiment, au lieu de nous penser comme un objet parmi les objets, nous découvrons ici un espace clair, ouvert, accueillant, sans visage pour lui-même. Un espace qui reçoit le monde sans le saisir. Un espace miroir.

Hier encore, je faisais faire à un ami l’expérience du lac miroir, l’une des plus belles expériences proposées par Douglas Harding pour révéler la non-dualité à travers la vision. Le lac ne choisit pas ce qu’il reflète. Il n’ajoute rien, ne retire rien, ne juge rien. Il accueille le ciel, les arbres, les nuages, les visages, les mouvements de lumière. Et pourtant, rien ne colle à sa surface. Tout apparaît en lui, sans le troubler dans sa profondeur.

C’est une image très ancienne. Dans plusieurs traditions bouddhistes, on compare souvent l’esprit éveillé à un miroir : non pas un miroir froid ou indifférent, mais une clarté vivante, capable de refléter toutes les formes sans se perdre en elles. Les pensées, les émotions, les perceptions apparaissent, mais la nature du miroir demeure ouverte, disponible, non séparée de ce qui apparaît et pourtant jamais limitée par ce qui apparaît.

Proust, à sa manière, retrouve cette intuition. Ce n’est pas l’objet qui sauve. Ce n’est pas la madeleine en elle-même, ni les dalles, ni la cuiller, ni le salon, ni le paysage, ni le visage aimé. C’est la qualité du regard. Ou plus profondément encore, c’est le moment où celui qui regarde cesse de se contracter autour de lui-même. Lorsque la personnalité cesse “brusquement de vivre pour elle-même”, elle devient miroir.

N’est-ce pas là une intuition profondément non-duelle ?

La séparation habituelle entre le sujet et l’objet se relâche. Il n’y a plus d’un côté un moi qui possède l’expérience, et de l’autre un monde extérieur à capturer. Il y a un seul mouvement de révélation. Le monde apparaît dans le regard, et le regard se découvre lui-même à travers le monde.

La madeleine ne renvoie pas seulement au passé. Elle ouvre sur l’extra-temporel. Le spectacle reflété n’a pas besoin d’être sublime. Ce qui compte, c’est le pouvoir réfléchissant de la conscience. Dans les deux cas, Proust nous conduit au même point : ce que nous cherchons dans le temps ne peut être trouvé qu’en dehors du temps ; ce que nous cherchons dans les choses se révèle dans la transparence du regard.

L’art a alors une fonction presque sacrée : rendre visible, dans les choses les plus simples, l’éclat intemporel de ce qui regarde.

Que la paix et la joie soient en toi et autour de toi.

Amor fati.


lundi 5 octobre 2026

Quand Dieu veut te punir …

 


Il y a un adage soufi qui dit : “Quand Dieu veut vous punir, il exauce tes désirs.” C’est une phrase étrange, presque brutale au premier abord, mais elle dit quelque chose de très profond. Nous passons une grande partie de notre vie à croire que nous savons ce qu’il nous faut. Nous voulons telle personne, telle réussite, telle reconnaissance, telle sécurité, telle victoire. Nous croyons que notre bonheur dépendra du moment où la vie acceptera enfin de se plier à notre scénario.

Et parfois, justement, elle nous donne ce que nous avons demandé. Alors nous découvrons que ce n’était finalement pas cela que nous voulions. Nous voulions être aimés, mais nous cherchions surtout à être confirmés. Nous voulions être libres, mais nous voulions seulement que rien ne vienne contrarier notre peur. Nous voulions réussir, mais peut-être voulions-nous surtout devenir quelqu’un aux yeux du monde. Nous voulions la paix, mais sans lâcher nos colères. Nous voulions Dieu, mais à condition qu’il bénisse notre personnage.

Alors la vie, dans sa profonde sagesse et sa pédagogie parfois rude, ne répond pas toujours comme nous l’espérions. Elle ferme une porte, éloigne un être, défait un projet, fissure une image de nous-mêmes, laisse échouer ce que nous pensions indispensable. Sur le moment, nous appelons cela injustice, abandon, malchance, échec.

Mais une intelligence plus vaste est à l’œuvre. La vie ne nous prend pas ce que nous sommes, mais ce que nous croyions être. Elle retire les échafaudages de l’ego, non pour nous détruire, mais pour nous montrer ce qui demeure quand ils s’effondrent. Elle nous prive parfois de certaines conquêtes pour nous délivrer de la conquête elle-même. Elle nous confronte à l’impossible pour que s’épuise enfin cette prétention de tout maîtriser.

Et puis, un jour, quelque chose se détend. On ne comprend pas tout, on ne gagne pas forcément, on ne devient pas invulnérable, mais on cesse de se battre contre la forme que prend la vie. On découvre qu’il y a, derrière certaines pertes, une vérité plus profonde que nos possessions ; derrière certains refus, une humilité plus grande que nos projets ; derrière certaines blessures, une ouverture qui ne dépend plus de notre histoire.

Alors la gratitude ne vient plus simplement parce que tout va bien. Elle vient parce que même ce qui, apparemment, ne devrait pas être là peut devenir une porte vers la reconnaissance de cette joie de ma vraie nature, déjà présente.

La vie ne nous donne pas toujours ce que nous voulons. Elle nous conduit, parfois rudement, parfois tendrement, vers ce qui ne peut plus être perdu.

Et ce qui ne peut plus être perdu n’est ni un objet, ni une réussite, ni une relation, ni une identité. Ce n’est même pas quelque chose que l’on possède. C’est cette simple présence, silencieuse et vivante, qui demeure aussi bien dans l’échec que dans la satisfaction, aussi bien dans le manque que dans l’accomplissement. Même lorsque nos désirs sont comblés, ce n’est pas eux qui nous donnent la paix. Ils ne font, un instant, que laisser apparaître ce qui était déjà là. Et toute la sagesse commence au moment où nous cessons de demander à la vie de remplir notre vide, et où nous découvrons que, sous le bruit de nos désirs, cette simple présence silencieuse et vivante n’a jamais cessé d’être là.


dimanche 4 octobre 2026

MANIFESTE

 



MANIFESTE


Poésie     lente alchimie des mots et musique
Aux confins sacrés d’un silence ressenti
Tu rends grâce à la parole des aphasiques
En te célébrant je célèbre aussi la vie

Ô Souffle immortel     plus foudroyant qu’une flèche
Faucheuse     parole qui soudain     en plein vol
Vers notre poitrine offerte     que rien n’empêche
Nous pénètre avec une douceur de corolle

Et ouvre dans le corps transpercé une brèche
Lumineuse     pointe soudain mutée en fleur
Auspiceuse     poison idéal     que je lèche
À coup de langue déliée jusqu’à l’ailleurs

Tu es la création     l’harmonie du tumulte
La route est si longue     le chemin immédiat
Tout est de bon augure     car ici     l’on sculpte
À même la blessure     à coups d’alléluia

Pour frémir au chant des mots il nous suffit d’être
La montagne réverbère tous les échos
Nul besoin d’Himalaya     nul besoin de maître
Pour restituer la voix du monde au plus haut

Dans une main se lit tout l’univers d’un corps
Dans tes yeux s’éprouve ce qui est     sans réponse
La partie est dans le tout     le dedans dehors
Rien ne nous réprouve     la poésie l’annonce

C’est ce lien tendre et fragile et puissant que j’aime
Célébrer     comme un passeur dans l’ombre     conscient
De sa petitesse et de sa grandeur     qui sème
Des graines dans l’ère d’un plus vaste inconscient

Érotique vibration     née pour foudroyer
Tu perces mes défenses et reviens par surprise
Au moment où je ne t’attends plus     rougeoyer
D’un vibrant désir que la parole exorcise

Portant tous les masques pour pétrir ton message
Dans la chair     jusqu’à ce que l’encre divine gicle
Comme une grâce     un don pour maculer les pages
Tu vibres comme Lui du son de tous les cycles

Défricheur     laboureur     semeur et vendangeur
Le poète est témoin des transsubstantiations
Du monde     et     devenant intime avec ses peurs
Sa parole sonde le sang des éclosions

Poésie     viens en moi     il n’est rien que je sache
L’hologramme invisible transmue à rebours
La beauté de la vie     et œuvre sans relâche
Pour dire l’indicible d’un seul mot     Amour


mercredi 30 septembre 2026

Baudelaire ou le retour au Soi par la beauté





L’autre jour, dans une bibliothèque, avec ma fille, je suis retombé sur un poème de Baudelaire que je n’avais pas relu depuis des dizaines d’années « Le chat ». 


Sa poésie a toujours eu pour moi le don de laisser apparaître derrière le visible une profondeur silencieuse. Et dans les deux dernières strophes du second Chat, j’ai retrouvé avec une étonnante précision l’invitation au retournement du regard vers ce qui perçoit : 


Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime

Tirés comme par un aimant,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même,


Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.


Tout est là. Les yeux semblent d’abord attirés vers l’objet aimé, vers le chat, vers la beauté extérieure. Puis, comme par un doux retournement, presque involontaire, ils reviennent vers l’intérieur. “Se retournent docilement.” Quelle formule extraordinaire. Le regard cesse d’aller saisir le monde. Il se laisse ramener à sa source. C’est exactement l’invitation non duelle de la Vision Sans Tête que de se laisser regarder par les choses et les êtres. Laisser les yeux du chat ou d’un ami ou de n’importe quelle perception pointer vers l’espace ouvert de « mon côté », révéler le fond sans fond de ma nature véritable de pure conscience.  


Car Baudelaire ne trouve pas dans ce retournement un petit moi psychologique enfermé dans sa tête. Il trouve l’étonnement. Il découvre que ce qu’il croyait contempler au-dehors le contemple depuis le dedans. Le chat devient miroir mystique. La beauté fait soudain comme si elle nous parlait. Elle déshabille notre regard de toutes les surimpositions que nous avons déposées sur elle. Le regard du chat semble avoir souvent cette qualité étrange : il ne nous regarde pas seulement, il nous ramène à ce qui regarde. C’est peut-être pour cela qu’il est l’objet d’autant de fascination. Chez beaucoup de mes amis, chez ma sœur aussi, dont je vous partage quelques photos de sa magnétique Mia, il y a dans son regard cette présence féline, silencieuse, souveraine, qui semble déjà installée dans un mystère que nous cherchons encore.


C’est exactement cela que les grands poètes pressentent, chacun à sa manière. Ils ne parlent pas forcément de non-dualité. Ils ne disent pas : “la conscience se reconnaît elle-même”. Ils n’emploient pas les mots de l’Advaita. Ils n’ont pas forcément lu le Vijnana Bhairava Tantra ou Shankara. Mais ils vivent ces instants où la séparation vacille, où le monde cesse d’être un objet en face de nous, où la beauté efface soudain la distance entre celui qui regarde et ce qui est regardé.


C’est pour cela que l’art m’a toujours bouleversé, sous toutes ses formes : théâtre, opéra, musique, peinture, roman, sculpture, danse. Parce que l’art véritable n’est pas simplement divertissement. Il peut possiblement mener la pensée à sa propre limite. Il conduit le mental jusqu’à l’endroit où il ne peut plus posséder ce qu’il touche. Une grande œuvre ne nous donne pas seulement quelque chose à comprendre. Elle nous restitue le silence dans lequel toute apparence de compréhension apparaît.


On dit souvent, avec Dostoïevski, que “la beauté sauvera le monde”. Mais peut-être faut-il entendre cela très simplement : la beauté sauve le monde chaque fois qu’elle suspend en nous le sentiment de séparation. Chaque fois qu’un poème, une phrase, une mélodie, un visage, une couleur, une voix, nous arrache à la crispation du “moi” et réveille en nous le simple étonnement d’être.


C’est ce que j’ai senti aussi en explorant récemment Le Bateau ivre de Rimbaud, dont j’ai gardé les quatre premières strophes pour une chanson du même titre qui figurera dans mon prochain album. Je me suis rendu compte que ce bateau ivre, c’est aussi le “je” qui tente de se délivrer de ses identifications illusoires. Le bateau ivre se libère des haleurs, des amarres, des cadres anciens, des appartenances rassurantes. Il quitte les rivières pour s’abandonner à l’océan. Et Rimbaud parle carrément d’“éveil maritime”. Ce n’est pas rien. Dans un milieu advaitin, on aurait peut-être parlé de retour au Soi ou de reconnaissance de la présence. Mais Rimbaud, lui, avait seize ans et vivait une expérience d’unité mais la transmettait avec son génie poétique. Il le dit avec des fleuves, des houles, des archipels, des phosphorescences, des tempêtes.


Et quelle importance ? Le génie poétique a ses propres voies d’effraction pour lézarder l’armure de nos prétentions à savoir et nous amener dans l’étonnement d’être. Là où Hui Neng (6e patriarche du Tchan) et tous les sages avec lui disent : “Retourne-toi (vers ce qui regarde) le secret est là”, le poète fait exploser les images jusqu’à ce que le lecteur soit obligé de dissoudre dans un espace plus vaste que la pensée.


Je retrouve la même présence silencieuse chez Christian Bobin, qui m’accompagne depuis le début des années 90, et notamment dans son dernier livre, Le Murmure. Chez lui aussi, la parole véritable n’ajoute pas du bruit au bruit. Elle ne cherche pas à expliquer le mystère, mais à le rendre de nouveau sensible.


C’est la même chose chez Proust. J’avais essayé de montrer dans un de mes derniers articles ici, intitulé “Le dilemme de la Madeleine de Proust” que ce qui compte n’est pas seulement le souvenir retrouvé, mais le surgissement d’une présence plus vaste que le temps personnel. La madeleine n’est pas seulement un déclencheur de mémoire. Elle est comme une brèche. Elle ouvre un passage vers ce qui, en nous, n’est pas pris dans la chronologie ordinaire. 


L’art véritable ouvre cette brèche. C’est pour ça que Léonard Cohen disait qu’il y a une fêlure en toute chose et que la lumière ne passe que par la fêlure. Même si les mots restent mystérieux, ils ont parfois accompli leur œuvre : ils nous ont ramenés au lieu sans mot.


C’est pourquoi il est si important de partager l’art avec les enfants. Leur donner accès à la peinture, à la musique, aux poèmes, aux histoires, aux formes, aux couleurs, ce n’est pas seulement leur donner de la culture. C’est leur offrir une voie de retour vers l’émerveillement. C’est leur montrer qu’il existe une manière de voir qui n’est pas là pour simplement consommer le monde, mais pour l’accueillir, danser avec lui et même le célébrer. 


Car la beauté est une porte. Peut-être même la plus précieuse des portes : celle qui donne accès au mystère que nous sommes. Le poème naît du silence, qui imprègne les mots, puis retourne au silence. Et si nous savons l’écouter, nous retournons avec lui. C’est peut-être cela, finalement, la vraie fonction de la poésie : nous ramener dans cette mystérieuse et silencieuse unité, qu’en réalité nous n’avions jamais quitté, juste sembler complètement oublier. Mais ce qui m’a particulièrement frappé dans ces deux dernières strophes c’est qu’habituellement l’invitation poétique à la non séparation se fait de façon implicite alors qu’ici l’invitation est incroyablement explicite. 


Alors l’invitation ici et maintenant c’est que tu laisses tous les objets, formes, couleurs, sons, pensées, sensations, êtres, apparaître en toi et en tant que toi, c’est à dire laisser toute perception te regarder, te désirer, désirer communier avec toi, désirer rentrer en Toi, et ultimement être Toi, simplement retourner à l’espace transparent, sans forme, sans fond et sans âge de ton œil unique. 


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Charles Baudelaire — Le Chat


I


Dans ma cervelle se promène,

Ainsi qu’en son appartement,

Un beau chat, fort, doux et charmant.

Quand il miaule, on l’entend à peine,


Tant son timbre est tendre et discret ;

Mais que sa voix s’apaise ou gronde,

Elle est toujours riche et profonde.

C’est là son charme et son secret.


Cette voix, qui perle et qui filtre

Dans mon fonds le plus ténébreux,

Me remplit comme un vers nombreux

Et me réjouit comme un philtre.


Elle endort les plus cruels maux

Et contient toutes les extases ;

Pour dire les plus longues phrases,

Elle n’a pas besoin de mots.


Non, il n’est pas d’archet qui morde

Sur mon cœur, parfait instrument,

Et fasse plus royalement

Chanter sa plus vibrante corde,


Que ta voix, chat mystérieux,

Chat séraphique, chat étrange,

En qui tout est, comme en un ange,

Aussi subtil qu’harmonieux !


II


De sa fourrure blonde et brune

Sort un parfum si doux, qu’un soir

J’en fus embaumé, pour l’avoir

Caressée une fois, rien qu’une.


C’est l’esprit familier du lieu ;

Il juge, il préside, il inspire

Toutes choses dans son empire ;

Peut-être est-il fée, est-il dieu ?


Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime

Tirés comme par un aimant,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même,


Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.


Source : Les Fleurs du mal, poème “Le Chat”