Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

dimanche 4 octobre 2026

MANIFESTE

 



MANIFESTE


Poésie     lente alchimie des mots et musique
Aux confins sacrés d’un silence ressenti
Tu rends grâce à la parole des aphasiques
En te célébrant je célèbre aussi la vie

Ô Souffle immortel     plus foudroyant qu’une flèche
Faucheuse     parole qui soudain     en plein vol
Vers notre poitrine offerte     que rien n’empêche
Nous pénètre avec une douceur de corolle

Et ouvre dans le corps transpercé une brèche
Lumineuse     pointe soudain mutée en fleur
Auspiceuse     poison idéal     que je lèche
À coup de langue déliée jusqu’à l’ailleurs

Tu es la création     l’harmonie du tumulte
La route est si longue     le chemin immédiat
Tout est de bon augure     car ici     l’on sculpte
À même la blessure     à coups d’alléluia

Pour frémir au chant des mots il nous suffit d’être
La montagne réverbère tous les échos
Nul besoin d’Himalaya     nul besoin de maître
Pour restituer la voix du monde au plus haut

Dans une main se lit tout l’univers d’un corps
Dans tes yeux s’éprouve ce qui est     sans réponse
La partie est dans le tout     le dedans dehors
Rien ne nous réprouve     la poésie l’annonce

C’est ce lien tendre et fragile et puissant que j’aime
Célébrer     comme un passeur dans l’ombre     conscient
De sa petitesse et de sa grandeur     qui sème
Des graines dans l’ère d’un plus vaste inconscient

Érotique vibration     née pour foudroyer
Tu perces mes défenses et reviens par surprise
Au moment où je ne t’attends plus     rougeoyer
D’un vibrant désir que la parole exorcise

Portant tous les masques pour pétrir ton message
Dans la chair     jusqu’à ce que l’encre divine gicle
Comme une grâce     un don pour maculer les pages
Tu vibres comme Lui du son de tous les cycles

Défricheur     laboureur     semeur et vendangeur
Le poète est témoin des transsubstantiations
Du monde     et     devenant intime avec ses peurs
Sa parole sonde le sang des éclosions

Poésie     viens en moi     il n’est rien que je sache
L’hologramme invisible transmue à rebours
La beauté de la vie     et œuvre sans relâche
Pour dire l’indicible d’un seul mot     Amour


mercredi 30 septembre 2026

Baudelaire ou le retour au Soi par la beauté





L’autre jour, dans une bibliothèque, avec ma fille, je suis retombé sur un poème de Baudelaire que je n’avais pas relu depuis des dizaines d’années « Le chat ». 


Sa poésie a toujours eu pour moi le don de laisser apparaître derrière le visible une profondeur silencieuse. Et dans les deux dernières strophes du second Chat, j’ai retrouvé avec une étonnante précision l’invitation au retournement du regard vers ce qui perçoit : 


Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime

Tirés comme par un aimant,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même,


Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.


Tout est là. Les yeux semblent d’abord attirés vers l’objet aimé, vers le chat, vers la beauté extérieure. Puis, comme par un doux retournement, presque involontaire, ils reviennent vers l’intérieur. “Se retournent docilement.” Quelle formule extraordinaire. Le regard cesse d’aller saisir le monde. Il se laisse ramener à sa source. C’est exactement l’invitation non duelle de la Vision Sans Tête que de se laisser regarder par les choses et les êtres. Laisser les yeux du chat ou d’un ami ou de n’importe quelle perception pointer vers l’espace ouvert de « mon côté », révéler le fond sans fond de ma nature véritable de pure conscience.  


Car Baudelaire ne trouve pas dans ce retournement un petit moi psychologique enfermé dans sa tête. Il trouve l’étonnement. Il découvre que ce qu’il croyait contempler au-dehors le contemple depuis le dedans. Le chat devient miroir mystique. La beauté fait soudain comme si elle nous parlait. Elle déshabille notre regard de toutes les surimpositions que nous avons déposées sur elle. Le regard du chat semble avoir souvent cette qualité étrange : il ne nous regarde pas seulement, il nous ramène à ce qui regarde. C’est peut-être pour cela qu’il est l’objet d’autant de fascination. Chez beaucoup de mes amis, chez ma sœur aussi, dont je vous partage quelques photos de sa magnétique Mia, il y a dans son regard cette présence féline, silencieuse, souveraine, qui semble déjà installée dans un mystère que nous cherchons encore.


C’est exactement cela que les grands poètes pressentent, chacun à sa manière. Ils ne parlent pas forcément de non-dualité. Ils ne disent pas : “la conscience se reconnaît elle-même”. Ils n’emploient pas les mots de l’Advaita. Ils n’ont pas forcément lu le Vijnana Bhairava Tantra ou Shankara. Mais ils vivent ces instants où la séparation vacille, où le monde cesse d’être un objet en face de nous, où la beauté efface soudain la distance entre celui qui regarde et ce qui est regardé.


C’est pour cela que l’art m’a toujours bouleversé, sous toutes ses formes : théâtre, opéra, musique, peinture, roman, sculpture, danse. Parce que l’art véritable n’est pas simplement divertissement. Il peut possiblement mener la pensée à sa propre limite. Il conduit le mental jusqu’à l’endroit où il ne peut plus posséder ce qu’il touche. Une grande œuvre ne nous donne pas seulement quelque chose à comprendre. Elle nous restitue le silence dans lequel toute apparence de compréhension apparaît.


On dit souvent, avec Dostoïevski, que “la beauté sauvera le monde”. Mais peut-être faut-il entendre cela très simplement : la beauté sauve le monde chaque fois qu’elle suspend en nous le sentiment de séparation. Chaque fois qu’un poème, une phrase, une mélodie, un visage, une couleur, une voix, nous arrache à la crispation du “moi” et réveille en nous le simple étonnement d’être.


C’est ce que j’ai senti aussi en explorant récemment Le Bateau ivre de Rimbaud, dont j’ai gardé les quatre premières strophes pour une chanson du même titre qui figurera dans mon prochain album. Je me suis rendu compte que ce bateau ivre, c’est aussi le “je” qui tente de se délivrer de ses identifications illusoires. Le bateau ivre se libère des haleurs, des amarres, des cadres anciens, des appartenances rassurantes. Il quitte les rivières pour s’abandonner à l’océan. Et Rimbaud parle carrément d’“éveil maritime”. Ce n’est pas rien. Dans un milieu advaitin, on aurait peut-être parlé de retour au Soi ou de reconnaissance de la présence. Mais Rimbaud, lui, avait seize ans et vivait une expérience d’unité mais la transmettait avec son génie poétique. Il le dit avec des fleuves, des houles, des archipels, des phosphorescences, des tempêtes.


Et quelle importance ? Le génie poétique a ses propres voies d’effraction pour lézarder l’armure de nos prétentions à savoir et nous amener dans l’étonnement d’être. Là où Hui Neng (6e patriarche du Tchan) et tous les sages avec lui disent : “Retourne-toi (vers ce qui regarde) le secret est là”, le poète fait exploser les images jusqu’à ce que le lecteur soit obligé de dissoudre dans un espace plus vaste que la pensée.


Je retrouve la même présence silencieuse chez Christian Bobin, qui m’accompagne depuis le début des années 90, et notamment dans son dernier livre, Le Murmure. Chez lui aussi, la parole véritable n’ajoute pas du bruit au bruit. Elle ne cherche pas à expliquer le mystère, mais à le rendre de nouveau sensible.


C’est la même chose chez Proust. J’avais essayé de montrer dans un de mes derniers articles ici, intitulé “Le dilemme de la Madeleine de Proust” que ce qui compte n’est pas seulement le souvenir retrouvé, mais le surgissement d’une présence plus vaste que le temps personnel. La madeleine n’est pas seulement un déclencheur de mémoire. Elle est comme une brèche. Elle ouvre un passage vers ce qui, en nous, n’est pas pris dans la chronologie ordinaire. 


L’art véritable ouvre cette brèche. C’est pour ça que Léonard Cohen disait qu’il y a une fêlure en toute chose et que la lumière ne passe que par la fêlure. Même si les mots restent mystérieux, ils ont parfois accompli leur œuvre : ils nous ont ramenés au lieu sans mot.


C’est pourquoi il est si important de partager l’art avec les enfants. Leur donner accès à la peinture, à la musique, aux poèmes, aux histoires, aux formes, aux couleurs, ce n’est pas seulement leur donner de la culture. C’est leur offrir une voie de retour vers l’émerveillement. C’est leur montrer qu’il existe une manière de voir qui n’est pas là pour simplement consommer le monde, mais pour l’accueillir, danser avec lui et même le célébrer. 


Car la beauté est une porte. Peut-être même la plus précieuse des portes : celle qui donne accès au mystère que nous sommes. Le poème naît du silence, qui imprègne les mots, puis retourne au silence. Et si nous savons l’écouter, nous retournons avec lui. C’est peut-être cela, finalement, la vraie fonction de la poésie : nous ramener dans cette mystérieuse et silencieuse unité, qu’en réalité nous n’avions jamais quitté, juste sembler complètement oublier. Mais ce qui m’a particulièrement frappé dans ces deux dernières strophes c’est qu’habituellement l’invitation poétique à la non séparation se fait de façon implicite alors qu’ici l’invitation est incroyablement explicite. 


Alors l’invitation ici et maintenant c’est que tu laisses tous les objets, formes, couleurs, sons, pensées, sensations, êtres, apparaître en toi et en tant que toi, c’est à dire laisser toute perception te regarder, te désirer, désirer communier avec toi, désirer rentrer en Toi, et ultimement être Toi, simplement retourner à l’espace transparent, sans forme, sans fond et sans âge de ton œil unique. 


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Charles Baudelaire — Le Chat


I


Dans ma cervelle se promène,

Ainsi qu’en son appartement,

Un beau chat, fort, doux et charmant.

Quand il miaule, on l’entend à peine,


Tant son timbre est tendre et discret ;

Mais que sa voix s’apaise ou gronde,

Elle est toujours riche et profonde.

C’est là son charme et son secret.


Cette voix, qui perle et qui filtre

Dans mon fonds le plus ténébreux,

Me remplit comme un vers nombreux

Et me réjouit comme un philtre.


Elle endort les plus cruels maux

Et contient toutes les extases ;

Pour dire les plus longues phrases,

Elle n’a pas besoin de mots.


Non, il n’est pas d’archet qui morde

Sur mon cœur, parfait instrument,

Et fasse plus royalement

Chanter sa plus vibrante corde,


Que ta voix, chat mystérieux,

Chat séraphique, chat étrange,

En qui tout est, comme en un ange,

Aussi subtil qu’harmonieux !


II


De sa fourrure blonde et brune

Sort un parfum si doux, qu’un soir

J’en fus embaumé, pour l’avoir

Caressée une fois, rien qu’une.


C’est l’esprit familier du lieu ;

Il juge, il préside, il inspire

Toutes choses dans son empire ;

Peut-être est-il fée, est-il dieu ?


Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime

Tirés comme par un aimant,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même,


Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.


Source : Les Fleurs du mal, poème “Le Chat” 

mercredi 23 septembre 2026

La Conscience n’est pas localisée



Bienvenue chez toi. Laisse cette phrase résonner longuement en toi : la Conscience n’est pas localisée. Ce n’est pas une idée compliquée, ce n’est pas une croyance spirituelle à adopter, ce n’est pas une théorie à défendre contre une autre. C’est une invitation à regarder très simplement ce qui est déjà là, avant que la pensée ne vienne expliquer, classer, et donner un sentiment d’appropriation.

Nous avons pris une très vieille habitude : nous croyons que la Conscience est quelque part. Quelque part dans la tête, derrière les yeux. Comme si nous étions un petit personnage installé dans une cabine de pilotage, regardant le monde à travers deux fenêtres, commandant le corps, observant les pensées, essayant de tenir ensemble cette étrange affaire qu’on appelle “ma vie”. Cette image est très puissante. Elle est presque automatique. Mais est-elle vraie ? Si l’on regarde vraiment, pas avec un ensemble de concepts, mais depuis l’expérience immédiate, directe, que trouve-t-on dans l’évidence de l’instant ?

Là, maintenant, il y a peut-être un son. Une voiture, une voix, un froissement, un silence. Où ce son apparaît-il ? La réponse habituelle dit : dehors. Mais “dehors” est déjà une idée, une interprétation, un filtre posé sur l’expérience. Dans l’expérience directe, sans faire référence à la pensée ni à la mémoire, le son apparaît simplement. Il est connu. Il est là, dans une ouverture qui ne demande aucun effort pour l’accueillir. Et cette ouverture, peux-tu vraiment dire qu’elle est enfermée dans ta tête ? Le son que tu entends apparaît-il dans ton crâne, comme un petit objet miniature, ou apparaît-il dans cette disponibilité vaste, simple, immédiate, où tout est déjà donné ?

Il y a peut-être aussi une sensation de chaleur dans la main. On inspire ou on expire. Une tension dans le dos, une pression dans la poitrine, une vibration dans le ventre, une zone plus dense, plus vivante, plus silencieuse. On dit que cette sensation est dans le corps. Mais le corps lui-même, comment le connais-tu ? Par des sensations, par des images, par des perceptions, par une pensée qui dit : “ceci est mon corps”. Autrement dit, le corps apparaît lui aussi dans la Conscience. La tête apparaît dans la Conscience. Le cerveau apparaît comme une idée, une image médicale, une connaissance apprise, mais toujours dans la Conscience. Même la croyance et l’impression d’être situé derrière les yeux apparaissent aussi dans la Conscience.

C’est là que quelque chose peut se retourner très doucement. Tout ce que tu peux connaître apparaît dans la Conscience. Mais la Conscience elle-même, où apparaît-elle ? Peux-tu la mettre à droite, à gauche, en haut, en bas, dans le front, derrière le visage ? Tu peux trouver des sensations dans la tête, une pression, des pensées, une image de toi, une contraction qui semble dire : “Moi, je suis ici.” Mais au final, cette contraction aussi est connue. Elle apparaît. Elle est vue. Elle est constatée. Et elle n’est donc pas celle qui voit.

La Conscience n’est pas un objet dans le monde. Elle n’est pas une petite lumière cachée dans le corps. Elle n’est pas un point lumineux enfermé dans la boîte crânienne. Elle est ce dans quoi le monde apparaît. Et cela ne veut pas dire que le monde n’existe pas. Cela veut dire que tout ce qui existe pour toi apparaît toujours comme expérience : une perception, une sensation, une pensée, une émotion, une image, un souvenir. Tout cela est connu. Tout cela est donné dans la Conscience. Rien de ce que tu connais ne peut être trouvé en dehors de ce fait premier : il y a connaissance de quelque chose.

Tu ne rencontres jamais un arbre en dehors de la vision de l’arbre. Tu ne rencontres jamais un son en dehors de l’écoute du son. Tu ne rencontres jamais une pensée en dehors de la Conscience qui la connaît. On pourrait dire : “La Conscience est toujours et partout.” Mais ce serait encore trop vite en faire une chose immense, une sorte de brouillard cosmique. On pourrait dire : “Elle n’est nulle part.” Mais ce serait encore trop sec, trop abstrait. Le plus simple serait peut-être de dire ceci : la Conscience n’a pas de lieu, parce que les lieux apparaissent dans la Conscience. Pour dire “ici”, il faut déjà qu’il y ait Conscience. Pour dire “là-bas”, il faut déjà qu’il y ait Conscience. Pour dire “mon corps”, il faut déjà qu’il y ait Conscience. Pour dire “le monde”, il faut déjà qu’il y ait Conscience.

La Conscience n’est donc pas localisée comme un objet est localisé. Une chaise est ici, une main est là, une pensée semble passer, une émotion semble monter dans la poitrine. Mais ce qui connaît la chaise, la main, la pensée, l’émotion, peux-tu vraiment le saisir comme une chose parmi les choses ? Peux-tu vraiment l’attraper ? Peux-tu en faire un objet ? Dès que tu dis : “La voilà”, ce que tu montres est encore quelque chose qui apparaît dans la Conscience.

C’est très simple et c’est bouleversant, parce que toute notre souffrance ordinaire repose souvent sur cette impression d’être un petit centre séparé, contracté derrière le visage, enfermé dans un corps, entouré par un monde immense qui menace sans cesse notre survie, qui juge, qui désire, qui nous échappe au final. Mais si l’on regarde de plus près, ce petit centre n’est lui-même rien d’autre qu’une sensation, une pensée, une tension, une habitude, ou un mélange de tout cela. Cette croyance et cette impression de centre apparaissent dans l’ouverture. Elles ne sont pas ce qui contient l’ouverture.

Comme le ciel n’est pas contenu dans les nuages, la Conscience n’est pas contenue dans les pensées. Comme l’espace n’est pas enfermé dans les meubles, la Conscience n’est pas enfermée dans le corps. Le corps apparaît, magnifique, fragile, vivant, parfois handicapé, sensible. Les pensées apparaissent, parfois utiles, parfois absurdes, parfois répétitives. Les émotions apparaissent : la peur, la joie, la fatigue, la jalousie, la tristesse, l’avidité, l’amour. Mais tout cela apparaît dans une ouverture qui ne peut ni être réduite à ce qui apparaît, ni se confondre réellement avec ce qui apparaît.

Et cela change quelque chose dans la manière d’être vivant, d’entrer en relation avec les autres et le monde. Quand cela est réalisé, on cesse un peu de vivre comme un locataire anxieux dans quelques centimètres de crâne. On cesse peu à peu de croire que tout repose sur ce moi personnel, crispé, qui devrait contrôler l’expérience. Les sons ne sont plus simplement dehors, les sensations ne sont plus simplement dedans. Le monde et le corps ne sont plus deux blocs séparés. Tout apparaît dans le même espace vivant, immédiat, indivisible.

Cela ne demande pas de se couper du corps. Au contraire, quand la Conscience n’est plus imaginée comme enfermée dans la tête, le corps peut enfin être senti autrement. Il n’est plus une prison. Il n’est plus un objet qu’un moi séparé pourrait posséder ou qu’un moi individuel devrait perfectionner. Il devient une danse de sensations dans l’ouvert. Une sorte de modulation dans la Conscience. Une forme provisoire, sensible, vibrante, au sein de ce Rien majuscule qui accueille tout.

Et ce Rien n’est pas un néant froid. Ce Rien est assez vaste pour contenir les visages aimés, les enfants qui rient, les larmes, la fatigue, les matins difficiles, les chants, les deuils, les élans du cœur. Le Rien avec un grand R n’est pas l’absence de vie. C’est l’ouverture même dans laquelle la vie surgit. Le Tout avec un grand T apparaît en lui, sans distance.

Alors, au lieu de chercher la Conscience comme une chose cachée quelque part, on peut se reposer dans cette évidence : il y a Conscience. Il y a présence. Il y a. Point. Être. Point. Avant même que tu saches qui tu es, avant ton histoire, avant ton âge, avant tes blessures, avant tes réussites, avant tes rôles, il y a cette clarté simple dans laquelle tout cela apparaît.

La pensée demandera encore : oui, mais où est-elle ? Et la réponse la plus honnête sera peut-être un silence. Il y a cette histoire, racontée dans différentes traditions, d’un disciple qui vient trouver un maître et lui demande : “Qui es-tu ?” Le maître reste silencieux. Le disciple attend, puis répète sa question : “Qui es-tu ?” Le maître demeure encore en silence. Une troisième fois, le disciple insiste : “Mais enfin, qui es-tu ?” Le maître ne répond toujours pas. Alors le disciple finit par s’agacer : “Je t’ai posé la question trois fois, et tu ne m’as pas répondu.” Et le maître lui dit : “Trois fois je t’ai répondu, mais tu n’as pas écouté.”

Ce silence n’est pas un refus. Ce n’est pas une absence de réponse. C’est peut-être la réponse la plus directe, parce qu’elle ne transforme pas immédiatement le mystère en concept. Qui es-tu, avant ton nom, avant ton visage, avant ton histoire, avant même la pensée “moi” ? Si l’on répond trop vite, on répond toujours avec un objet : je suis ceci, je suis cela, je suis un corps, une personne, une mémoire, une fonction, une blessure, une réussite. Mais la Conscience qui connaît tout cela, elle, ne peut pas être enfermée dans une définition.

Dans le langage spirituel, on a souvent appelé cela Dieu. Mais il faut entendre ce mot avec beaucoup de délicatesse, sans l’enfermer trop vite dans une image religieuse. L’origine du mot Dieu renvoie à l’idée du jour, de la lumière, de ce qui brille. Dieu, au fond, dans ce langage-là, c’est la lumière de la Conscience. Non pas un être séparé quelque part au-dessus du monde, mais cette clarté même dans laquelle le monde apparaît. Ce que certaines traditions nomment Dieu, la non-dualité peut l’appeler Conscience. Non pas pour réduire le mystère, mais pour le ramener à l’évidence vivante de l’instant.

Au Moyen Âge, on disait magnifiquement : “Dieu est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part.” On pourrait dire la même chose de la Conscience. Son centre est partout, parce que chaque point de l’expérience apparaît ici, immédiatement, sans distance avec ce qui connaît. Et sa circonférence n’est nulle part, parce qu’on ne peut jamais trouver son bord. Où finit la Conscience ? Où commence ce qui serait hors d’elle ? Tout ce que l’on pourrait désigner comme une limite serait encore une perception, une pensée, une sensation, donc encore quelque chose qui apparaît dans la Conscience.

Tu n’as donc pas à devenir cette Conscience. Tu n’as pas à la fabriquer. Tu n’as pas à l’atteindre. Même l’impression d’en être loin apparaît déjà dans la Conscience. Même le sentiment d’être séparé apparaît déjà dans l’inséparable. Même la contraction qui dit “je suis enfermé ici” flotte dans l’ouvert qu’elle ne peut pas enfermer.

Voilà peut-être la douceur de cette reconnaissance : tu n’as jamais été enfermé dans quoi que ce soit. Oui, il y a eu l’impression d’enfermement. Oui, il y a eu la peur, la fatigue, la souffrance, l’identification, cette vieille chanson qui nous a séparés. Mais tout cela apparaissait dans ce qui, déjà, était libre. La Conscience n’est pas dans la tête. La tête apparaît dans la Conscience. Le monde n’est pas en face de toi comme un objet mort. Il apparaît dans cette ouverture vivante que tu es, avant même de pouvoir le dire.

Ce que tu cherchais comme un lieu à atteindre était déjà l’espace même depuis lequel tu cherchais. Et dans cette reconnaissance très simple, quelque chose peut enfin se déposer ici, maintenant, sans centre, sans bord, sans effort.

Bienvenue chez toi.

Amor Fati