Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

samedi 7 février 2026

L’attente sans attente


Ramana Maharshi, disait à juste titre que le seul empêchement à réaliser le Soi était la croyance que je ne suis pas déjà le Soi. Malheureusement, la croyance de n’être pas déjà le Soi ne se manifeste pas comme un écrit sur une banderole traînée par un avion derrière lui et que l’on voit parfois sur la plage l’été. La croyance de n’être pas le déjà le Soi manifeste de mille et une façons grossières et subtiles et dans une multitude d’états d’être, de gestes, d’actions, de pensées et de façon de percevoir le monde d’entrer en relation avec les autres. La croyance de n’être pas déjà le Soi est reliée à une multitude d’arborescences de croyances sous-jacentes, qui disent d’une façon ou d’une autre, que le bonheur se trouve plus tard que maintenant et ailleurs qu’ici. 
L’attente est le poison.
 J’ai essayé de le formuler dans un poème nommé « Attente sans attente » en l’honneur de la formulation de Jean Klein. Il se trouve par le lien : https://www.bonjourpoesie.fr/vospoemes/poemes/dan_speerschneider/attente_sans_attente

Extrait du poème :

«  L’attente sans attente est une dérive joyeuse 
Dans l'azur sans songes.
Pendant ce temps, sur l’océan de nos incertitudes, 
Un vaisseau fantôme avec sa cargaison de rêves,
Dérive.
Lorsqu’une voix crie « terre », une autre, plus triomphante 
Encore, gronde en écho : "Fata Morgana".
L’espoir est le sel de l’eau des assoiffés.
L'attente, captieuse comme un poison sucré.
L’écheveau du désir, 
Pur,
Comme un ciel de cyanure. »


Dès qu’il y a attente de paix, ce qui apparaît et n’est pas paisible est vécu comme un obstacle.

Dès qu’il y a attente de joie, tout ce qui ne correspond pas à cette joie semble manquer ou gêner.

Dès qu’il y a attente d’amour, la moindre distance, le moindre silence de l’autre est perçu comme une absence.

Dès qu’il y a attente de bien-être, l’inconfort devient un problème à résoudre.

Dès qu’il y a attente de santé, le corps est regardé comme un ennemi potentiel.

Dès qu’il y a attente d’éveil, tout ce qui est ordinaire paraît insuffisant.

L’attente n’est jamais neutre. Elle crée une tension subtile,

une orientation vers autre chose que ce qui est là. età partir de cette attente, tout ce qui ne correspond pas à l’image attendue est vécu comme contraire, comme une résistance, comme un empêchement.

À l’inverse, lorsqu’il n’y a plus d’attente particulière, ce qui apparaît n’a plus besoin d’être comparé. Il n’y a plus à défendre un état, ni à atteindre un autre.

La contraction se relâche alors d’elle-même, non parce que tout devient conforme, mais parce qu’il n’y a plus d’exigence face à la vie telle qu’elle se présente.

L’attente crée un écart imaginaire entre ce qui se présente et ce qui devrait être. Cet écart n’existe pas dans le réel, il est entièrement fabriqué par la pensée, et pourtant il est vécu comme très réel. À partir de cet écart naît une tension subtile mais constante. On peut l’appeler résistance, ego ou souffrance, peu importe le mot, il s’agit toujours de la même contraction intérieure face à ce qui est. Cette tension engendre un sentiment de manque, et le manque nourrit la peur. Peur de ne pas avoir ce qu’il faudrait, peur de ne pas être à la hauteur, peur de perdre ce qui semble nécessaire à l’équilibre et à la sécurité.

À partir de là, les conflits apparaissent presque inévitablement. D’abord avec soi, puis avec les autres, et finalement avec la vie telle qu’elle se présente. Lorsqu’il y a l’impression qu’il manque quelque chose, il faut bien le trouver quelque part. Alors naissent les stratégies conscientes ou inconscientes, les comparaisons, les rivalités, les tentatives de se rassurer en prenant, en contrôlant, en accumulant. Cela peut prendre des formes très visibles ou au contraire très subtiles, dans les relations affectives, dans la quête d’amour, dans le besoin de reconnaissance, dans le pouvoir, dans l’argent ou dans l’accumulation d’expériences.

Rien de tout cela ne vient de la vie elle-même. Tout cela naît de cette attente première, de cette idée profondément ancrée qu’autre chose devrait être là à la place de ce qui se présente maintenant. Tant que cette attente n’est pas vue, la tension se maintient, même si les circonstances extérieures changent. Mais lorsque cette attente est simplement reconnue pour ce qu’elle est, sans être combattue ni justifiée, quelque chose se relâche naturellement. Non parce que la vie devient soudain conforme à un idéal, mais parce qu’il n’y a plus d’écart imaginaire à combler.

Dans cette absence d’écart, la paix, la joie, l’amour ou la liberté ne sont plus des objectifs à atteindre ni des états à maintenir. Ils apparaissent comme des qualités naturelles de l’expérience lorsque rien ne s’oppose à ce qui est. Il ne s’agit pas d’ajouter quelque chose à la vie, mais de cesser de lui demander d’être autre que ce qu’elle est déjà.

C’est pourquoi Mon invitation à redécouvrir, notre vrai, Nature passe souvent par une invitation à voir tout ce qui en nous attend quelque chose d’autre, de mieux, le plus grand de plus beau plus tard que maintenant et ailleurs qu’ici. Repérer nos attentes inconsciente, souvent implicits qui prolifèrent allègrement dans l’ombre de nos habitudes, nous illumine. En Anglais le mot enlightenment se traduit en francais par le mot illumination mais a un double sens : Light signifie à la fois lumière et légèreté en anglais. Ainsi, voir notre attente éclaire et nous allége d’illusions inutiles. 

Vivre sans pourquoi et sans attente est l’invitation ultime de la Vie afin qu’elle se reconnaisse Elle-même. 




Dès qu’il y a attente de paix,

ce qui apparaît et n’est pas paisible est vécu comme un obstacle.


Dès qu’il y a attente de joie,

tout ce qui ne correspond pas à cette joie semble manquer ou gêner.


Dès qu’il y a attente d’amour,

la moindre distance, le moindre silence de l’autre est perçu comme une absence.


Dès qu’il y a attente de bien-être,

l’inconfort devient un problème à résoudre.


Dès qu’il y a attente de santé,

le corps est regardé comme un ennemi potentiel.


Dès qu’il y a attente d’éveil,

tout ce qui est ordinaire paraît insuffisant.


L’attente n’est jamais neutre.

Elle crée une tension subtile,

une orientation vers autre chose que ce qui est là.


Et à partir de cette attente,

tout ce qui ne correspond pas à l’image attendue

est vécu comme contraire,

comme une résistance,

comme un empêchement.


À l’inverse,

lorsqu’il n’y a plus d’attente particulière,

ce qui apparaît n’a plus besoin d’être comparé.

Il n’y a plus à défendre un état,

ni à atteindre un autre.


La contraction se relâche alors d’elle-même,

non parce que tout devient conforme,

mais parce qu’il n’y a plus d’exigence face à la vie telle qu’elle se présente.



L’attente crée un écart imaginaire entre ce qui se présente et ce qui devrait être.

Cet écart n’existe pas dans le réel, il est fabriqué par la pensée.

Mais il est vécu comme très réel.


De cet écart naît une tension.

On l’appelle résistance.

On l’appelle ego.

On l’appelle souffrance.


Cette tension engendre un sentiment de manque.

Et le manque fait grandir la peur.

Peur de ne pas avoir,

peur de ne pas être,

peur de perdre ce qui semble nécessaire à notre équilibre.


À partir de là, les conflits apparaissent presque inévitablement.

Avec soi.

Avec les autres.

Avec la vie telle qu’elle est.


Car lorsque quelque chose semble manquer,

il faut bien le prendre quelque part.

Alors naissent les stratégies,

les comparaisons,

les rivalités,

les formes de prédation, parfois subtiles, parfois grossières,

dans les relations, dans l’amour, dans le pouvoir, dans l’accumulation.


Tout cela ne vient pas de la vie elle-même,

mais de cette attente première,

de cette idée qu’autre chose devrait être là

à la place de ce qui se présente.


Lorsque cette attente est vue pour ce qu’elle est,

non combattue mais reconnue,

la tension se relâche.

Non parce que tout devient conforme à un idéal,

mais parce qu’il n’y a plus d’écart à combler.


Et dans cette absence d’écart,

la paix, la joie, l’amour ou la liberté

ne sont plus des objectifs à atteindre,

mais ce qui affleure naturellement

quand rien ne s’oppose à ce qui est.



mardi 27 janvier 2026

Se reposer dans le vide

 


Maître Eckhart formule avec une radicalité désarmante une intuition que l’on retrouve au cœur de toutes les voies non duelles. « Pour que Dieu puisse se donner entièrement à l’âme, il faut que l’âme repose sur rien. » (Sermon allemand 52). Ce rien n’est pas un néant privatif, mais l’absence de tout appui intérieur, de toute image, de toute représentation, de toute appropriation mentale. Tant que le cœur se soutient de quelque chose, même d’une idée spirituelle, il demeure occupé. Lorsqu’il ne s’appuie plus sur rien, il devient l’espace même dans lequel le Réel peut se reconnaître sans obstacle.

Une image simple permet d’en saisir la portée. Si l’on retirait d’une pièce tous les objets, les personnes et même les murs qui semblent la délimiter, l’espace ne disparaîtrait pas. Ce qui apparaîtrait alors, c’est l’unique espace, sans frontière, le même espace qui traverse toutes les pièces, toutes les maisons, toutes les villes. Il n’était jamais enfermé dans la pièce, la pièce apparaissait en lui. De la même manière, lorsque l’on laisse tomber le contenu de l’expérience, pensées, images, souvenirs, émotions, récits personnels, ce qui demeure n’est pas un vide mort, mais ce par quoi tout était déjà connu.

C’est exactement ce que la tradition de l’Advaita Vedānta exprime par la voie du neti neti, ni ceci ni cela. La Brihadaranyaka Upanishad le dit sans détour : « Ce Soi n’est ni ceci ni cela. » (II, 3, 6). Il ne s’agit pas d’accéder à une expérience extraordinaire, mais de reconnaître ce qui demeure lorsque toute identification est vue pour ce qu’elle est. Adi Shankara (8e siècle, un des pères fondateurs de l’advaita Vedanta) chante cette reconnaissance avec une précision limpide dans le Nirvâna Shatkam : « Je ne suis ni le mental, ni l’intellect, ni la mémoire, ni l’ego. Je ne suis ni l’ouïe, ni le goût, ni l’odorat, ni la vue. Je suis conscience et félicité. Je suis Shiva. » (verset 1). Tout est retiré, et pourtant rien n’est perdu. Au contraire, ce qui reste est ce par quoi tout apparaissait depuis toujours.


Cette même humilité radicale traverse la parole de Socrate telle que rapportée par Platon : « Je sais que je ne sais rien. » (Apologie de Socrate, 21d). Ce non-savoir n’est pas une posture intellectuelle, mais un désencombrement intérieur. Tant que le savoir est possédé, l’accès à notre vraie nature nous est retiré. Lorsqu’il est déposé, un espace s’ouvre dans lequel la vérité peut apparaître sans se figer et sans briller sans besoin d’être réapprprié.

Chez Eckhart, Shankara et Socrate, le geste est identique. Il ne s’agit pas d’ajouter, mais de laisser tomber, non pas d’accumuler mais de soustraire, non pas apprendre mais désapprendre. 

Car c’est à partir de ce désencombrement du regard et de l’écoute que l’on peut se reposer… sur rien. 

En se tenant sur rien, l’être humain accède au royaume, à ce que maître Eckhart nomme la béatitude de la pauvreté en esprit qui est notre plus grande richesse, car c’est les retrouvailles avec le bonheur que l’on cherchait au dehors dans le monde.

 Il découvre soudain ce par quoi tout est connu, senti et vécu. Ce rien n’est pas un manque, mais la condition de possibilité de tout ce qui apparaît.

Frères et sœurs de lumière, je t’invite maintenant à une expérience très simple. Pour quelques instants, vide toi de toute pensée, de toute définition, de toute projection mentale du passé ou du futur. Vois qu’il est possible, ici même, de ne faire aucun effort pour soutenir une pensée, aucune tentative pour comprendre ou retenir quoi que ce soit. Laisse simplement tomber ce qui apparaît. Remarque alors que ce que tu es n’a pas besoin d’être fabriqué, amélioré ou atteint. C’est déjà là, silencieusement présent, avant toute pensée, avant tout savoir. Repose un instant sur rien, et reconnais que dans ce rien, il n’a jamais manqué quoi que ce soit.

Ce que tu es, par conséquent, est. Et cet être est plénitude, amour, liberté. Rien à ajouter, rien à retrancher. Je te souhaite de reconnaître ta vraie nature, ce rien de forme omniprésent qui semble moduler en tant que toute forme (tout l’univers) sans jamais céder d’être essentiellement vide de forme …

Amor Fati 


samedi 24 janvier 2026

L’éveil spirituel nous humanise et réenchante le monde



On dit souvent à juste titre que l’éveil n’est pas l’éveil de la personne. La personne n’est finalement qu’une dynamique de pensées qui désire autre chose que ce qui se présente et qui s’accompagne presque toujours de tensions, de contractions corporelles, de stratégies plus ou moins conscientes pour se protéger ou se compléter. Et ni une pensée ni une sensation ne sont conscientes. 

Dans cette perspective, seule la conscience s’éveille et l’humain n’est pas conscient au sens où il ne serait pas le sujet de cette reconnaissance. Notre humanité, notre corps mental, la personne, bien qu’elle soit faite de conscience puisqu’il n’y a que la conscience, apparaît dans la conscience et non l’inverse, ce qui permet de dire que l’éveil ne bénéficie à personne. Le fameux éveil est en réalité une simple reconnaissance mais pour qui ? Car la Conscience ne se connaît-elle pas toujours Elle-même. Elle ne fait que sembler s’oublier. Ce qui fait dire à juste titre à Ramana Maharshi qui réitère à partir de son expérience directe ce que tous les grand textes traditionnels de non dualité disent depuis 3000 ans : Il n’y a ni éveil ni ignorance. 


Et pourtant, ne devons-nous pas admettre que même si ce que l’on nomme à tort ou à raison éveil et qui correspond en réalité à la fin du sentiment de séparation et des contractions liées à l’idée d’être un moi séparé, cette reconnaissance entraîne néanmoins des changements profonds et très concrets dans la manière dont l’humanité s’exprime ensuite au travers de ce corps mental-ci dans le monde. 

L’idée de la personne ne disparaît pas complètement mais elle cesse d’être imaginée comme étant au centre de l’expérience. Elle cesse d’être prise pour ce que nous sommes ultimement et devient une simple fonction, un outil au service de la vie, un outil qui se trouve progressivement allégé d’un poids considérable. Ce qui s’allège en premier, ce sont les frictions internes, cette lutte permanente avec ce qui est, ces dialogues mentaux incessants et ces scénarios répétés qui consommaient une énergie considérable. Le mental devient plus simple, plus fonctionnel, il sert à ce pour quoi il est fait puis se tait, tandis que le corps se détend peu à peu, que les gestes deviennent plus directs et que faire ce qui est à faire demande de  moins en moins d’effort, parce que l’énergie n’est plus dispersée dans la résistance.


Dans la vie quotidienne, cela se traduit de manière très tangible. L’attention est plus disponible, ce qui est essentiel se retient naturellement tandis que l’inessentiel est plus facilement oublié, sans effort particulier. Marcher, parler, écouter, travailler, créer se font avec plus de fluidité, dans un même mouvement, et en fin de journée il y a moins cette impression d’avoir été tiré dans tous les sens par ses propres pensées, moins de fatigue mentale inutile.


Dans la relation à l’autre, les changements sont tout aussi sensibles. L’autre n’est plus vécu comme une menace, un miroir ou un moyen de se sentir exister, mais comme quelqu’un qui est rencontré tel qu’il est. L’écoute devient plus réelle, moins parasitée par le besoin de répondre, de convaincre ou de se défendre, la parole se simplifie, parfois plus silencieuse, parfois plus ferme, avec beaucoup moins de violence intérieure. Dire oui ou dire non devient plus clair, et même si les conflits ne disparaissent pas, ils perdent une grande part de leur charge dramatique.


Cette manière d’être s’étend naturellement au monde vivant dans son ensemble. La nature n’est plus perçue comme un décor extérieur et les animaux ne sont plus relégués au rang d’objets secondaires. Il y a un sentiment de proximité évident, sans discours à tenir à ce sujet. Même la souffrance du monde, bien qu’elle soit pleinement ressentie, ne devient plus une charge personnelle écrasante, ce qui permet d’agir, d’aider ou de s’engager lorsque cela s’impose, sans se perdre dans la culpabilité ou le désespoir.


On parle parfois d’illumination, et je rappelle à souhait que le mot « enlightenment » en anglais évoque à la fois une mise en lumière et un allégement, light. Allégement du poids de l’histoire personnelle, du besoin d’avoir raison, de la peur de mal faire, de l’obsession de soi. Les émotions continuent d’apparaître, y compris les plus difficiles, mais elles traversent plus librement, sans être interprétées comme des échecs ou des menaces pour une identité.


Il y a aussi, dans cette reconnaissance, une dimension profondément tantrique, au sens le plus simple et le plus incarné du terme. Quand la vision sans tête est là, quand il n’y a plus ce centre qui se crispe pour interpréter ou s’approprier, le monde ne devient pas abstrait, il devient proche. Les couleurs gagnent en intensité, la lumière semble plus vivante, les formes plus présentes. Les sons ne sont plus seulement entendus, ils résonnent dans l’espace ouvert que nous sommes. Même le silence a une densité. La poésie du monde se révèle dans toute sa splendeur. 


Le corps devient plus sensible, plus disponible. Le souffle s’approfondit, la peau perçoit davantage, et c’est un euphémisme, le mouvement se fait plus lent, plus doux plus libre, plus efficient s’il y a une pratique de bricolage artisanale ou artistique.

La chaleur, le froid, le contact du sol, le poids du corps, tout cela est senti plus pleinement, plus joyeusement. Il y a une sensualité évidente dans cette manière d’être, mais sans tension, sans recherche de plaisir particulier. Une sensualité naturelle, simple, qui traverse l’expérience ordinaire. La vie se goûte à travers les sens, sans commentaire, sans distance.


La vision sans tête ne m’a pas rendu plus distant ni plus savant. Elle m’a rendu plus ouvert. L’émerveillement revient là où l’habitude avait pris toute la place. Le monde cesse d’être un décor familier ou un problème à résoudre. Il est devenu un infini terrain de jeu vivant, changeant, offert. La danse de la vie se fait sentir dans les gestes les plus simples. Marcher, regarder, parler, créer prennent une saveur nouvelle. Il y a souvent une joie tranquille, parfois jubilatoire, qui ne dépend de rien de précis, simplement du fait d’être là. C’est ce que Jean Klein nommait la joie sans objet et que la tradition non duelle hindoue nomme ananda de SatChitAnanda. 


Cette vie impersonnelle n’est pas froide. Elle est profondément créative. Quand il n’y a plus l’obligation de se définir, de se protéger ou de réussir, quelque chose crée librement. Les mots, les gestes, le chant, l’écriture, l’amour surgissent plus facilement. La créativité n’est plus un moyen d’exister, elle devient une expression naturelle de la vie elle-même. Tout peut devenir matière à création, à jeu, à exploration. La vie n’est plus observée de l’extérieur, elle est vécue de l’intérieur, simplement, intensément, avec une sensation de présence pleine et vivante.


À mesure que cette reconnaissance se déploie, il devient évident que l’éveil n’est ni une expérience privée ni un accomplissement personnel. Il touche silencieusement la manière même dont l’humain habite le monde. Chaque geste, chaque relation, chaque choix (en l’absence de choisisseur) porte alors une autre qualité, plus simple, plus sensible, plus ajustée. Ce changement n’est pas spectaculaire, il n’a rien de démonstratif, et pourtant il imprègne tout. L’éveil ne transforme pas le monde comme un événement visible, il agit plus discrètement, en modifiant la source à partir de laquelle nous percevons, ressentons et agissons.


Au fond, quand on prend un peu de recul, il devient clair que l’éveil est ce qu’il y a de plus profondément positif pour l’humanité et pour la Terre dans son ensemble. Il ne propose pas une solution extérieure ni un programme à appliquer, il touche directement la racine de ce qui nourrit la violence, la prédation et l’aveuglement, cette croyance en un moi séparé qui cherche à se défendre, à posséder et à contrôler. Lorsque cette croyance s’affaiblit ou tombe, l’action humaine devient plus ajustée, plus sensible, plus respectueuse des équilibres du vivant, sans qu’il soit nécessaire de s’imposer une morale.


C’est sans doute pour cela que, lorsqu’on demandait à Ramana Maharshi et à Nisargadatta Maharaj ce qu’ils faisaient pour le monde, assis sur une peau de tigre, leur réponse était  toujours la même. 


« Le plus grand service que l’on puisse rendre au monde est de demeurer dans le Soi. »

Source : Entretiens avec Sri Ramana Maharshi (Talks with Sri Ramana Maharshi), entretien n°272.


« En demeurant dans l’état naturel, j’aide le monde plus efficacement que par toute action. »

Source : Je suis (I Am That), dialogues traduits en français chez Les Deux Océans, entretien n°64.


Ils parlaient de l’éveil lui-même comme de ce qu’il y a de plus juste et de plus bénéfique, comme d’un changement silencieux à la source même de l’expérience humaine.


L’éveil ne promet pas de sauver le monde et n’offre aucune garantie visible. Il transforme néanmoins progressivement la qualité de la présence humaine sur Terre. Lorsque cette présence devient plus claire, plus sensible, plus ouverte, sans centre à défendre, les relations, les gestes, les choix quotidiens et la manière d’habiter le monde se transforment d’eux-mêmes. Peut-être est-ce là, finalement, la contribution la plus profonde que l’on puisse offrir à l’humanité et à la Terre : humaniser les humains et réenchanter le monde. 


Que la paix et la joie règnent en toi et imprègnent ton environnement.


Amor Fati