Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

vendredi 29 mai 2026

Retrouver le goût de vivre

 


Essayer de lutter contre l’agitation mentale par des stratégies mentales ou des tentatives d’analyse, c’est la plupart du temps ajouter du bruit au bruit. C’est comme vouloir calmer les vagues en remuant davantage l’eau.

Ce qui transforme réellement notre rapport au mental, ce n’est presque jamais une meilleure gestion des pensées, mais un déplacement de l’attention vers la vie sensorielle, vers la perception directe, vers ce qui est effectivement vécu ici et maintenant.

Quand l’expérience directe devient dense, vivante, intime, le bavardage intérieur perd naturellement de sa place. Non parce qu’il disparaît complètement, mais parce qu’autre chose occupe l’espace.

Regarde ce qui se passe quand tu te contentes de contempler vraiment le vol stationnaire d’une libellule. Quand tu deviens très intime avec une émotion sans immédiatement la commenter. Quand tu chantes, danses, aimes, jouis, regardes un paysage ou écoutes profondément quelqu’un. Remarque alors que les pensées ne disparaissent pas forcément totalement, mais qu’elles cessent souvent d’être le centre de gravité de l’expérience.

On pourrait dire que le silence mental n’apparaît pas par soustraction, mais par une forme d’accroissement de la plénitude. Ce n’est pas parce qu’il y a moins d’expérience. C’est parce qu’il y en a davantage.

Mais davantage de quoi ? Davantage de texture. Davantage de sensations. Davantage de présence vécue. C’est toute la puissance de la voie du sentir. L’art de vivre une vie sensorielle. Il nous faut peut-être réapprendre à apprécier, à savourer, à traverser l’expérience avant de la commenter. Quand j’étais enfant, mon père me répétait parfois : « Tu n’es pas obligé d’aimer la nourriture, mais goûte. » J’ai longtemps trouvé cette phrase anodine. Aujourd’hui, je la trouve profondément juste. Car goûter, ce n’est pas seulement manger. C’est se rendre disponible à l’expérience. C’est accepter de rencontrer avant de juger. Nietzsche faisait remarquer le lien ancien entre savoir, sagesse et saveur, rappelant que la racine latine sapere renvoie autant au goût qu’au savoir. Peut-être avons-nous oublié cela : qu’il existe une forme d’intelligence qui ne consiste pas d’abord à expliquer la vie, mais à la goûter. Sentir avant d’expliquer. Habiter avant d’interpréter. Goûter avant de conclure.

Il ne s’agit pas tant de diminuer l’agitation mentale que de retrouver cette capacité oubliée à sentir directement : la chaleur d’une tasse entre les mains, la vibration d’une émotion, le contact du vent sur la peau, le poids du corps sur une chaise, le simple fait de respirer, la présence sonore d’un oiseau, la densité d’un silence.

Car à force de commenter la vie, nous perdons parfois le goût de la vivre.

La plupart d’entre nous sommes tellement saturés de concepts (la plupart du temps inconscients ou implicites) et affamés de perceptions.

Alors peut-être qu’au lieu de chercher comment réduire l’agitation mentale, il vaut mieux se demander : suis-je, maintenant, à cet instant précis, en train d’habiter pleinement ce qui m’est donné dans l’expérience directe ?

Car lorsque le fait de sentir devient plus important, plus profond que le fait de commenter, l’identification aux pensées commence naturellement à perdre de sa force. Les pensées continuent peut-être leur danse, mais elles ne colonisent plus toute l’expérience. Le centre de gravité se déplace alors du commentaire vers l’expérience vécue. Le sentir reprend sa place.

Comme me l’enseignait mon maître, Frédéric Moreau : plus tu penses la vie, plus il y a de souffrance. Plus tu sens la vie, plus il y a de joie.

AMOR FATI


mercredi 27 mai 2026

Comment sortir de l’auto-hypnose ? Dé couvrir que Je suis Conscience



Découvrir la conscience que l’on est ne consiste pas à trouver un nouvel objet spirituel, une expérience extraordinaire ou un état spécial. C’est plutôt sortir progressivement d’une forme d’auto hypnose. Une hypnose très ordinaire. Celle qui consiste à croire automatiquement toutes les pensées, à prendre chaque émotion comme une définition de soi, à vivre absorbé dans le film du mental au point d’oublier ce qui rend toute expérience possible.

Nous sommes fascinés par le contenu de l’expérience. Fascinés par nos histoires, nos peurs, nos désirs, nos projections, nos souvenirs, nos interprétations. Et cette fascination agit comme une sorte de rêve éveillé. Une auto hypnose permanente. Pourtant tout ce qui apparaît dans l’expérience a un point commun : rien de cela n’est conscient.

Une pensée n’est pas consciente. Une émotion n’est pas consciente. Une sensation n’est pas consciente d’elle-même. Le corps n’est pas conscient de lui-même. Même l’image mentale du “moi” n’est qu’un objet perçu parmi d’autres.

Tout cela apparaît. Tout cela est connu. Mais rien de cela ne connaît.

Alors une question devient vivante, non plus philosophique mais existentielle : qu’est-ce qui connaît tout cela ? Qu’est-ce qui est conscient de cette pensée maintenant ? Qu’est-ce qui perçoit cette sensation dans le corps ? Qu’est-ce qui est conscient même du sentiment d’être une personne ?

Et c’est là qu’un retournement peut commencer. Car ce qui connaît ne peut pas lui-même être une chose connue parmi les choses. La conscience ne peut pas devenir un objet, puisque c’est elle qui illumine tous les objets. Comme l’œil ne peut se voir directement, sauf dans un reflet, la conscience se découvre indirectement, en réalisant que tout ce qui est perçu n’est pas elle.

Douglas Harding disait que partout où l’on cherche la conscience dans le monde, on ne trouve jamais qu’un contenu de conscience. Ramana Maharshi invitait sans cesse à retourner vers celui qui connaît. Non pas pour fabriquer un nouvel état spirituel, mais pour sortir de la fascination.

Car dès qu’une pensée est vue au lieu d’être automatiquement crue, quelque chose se détend. Dès qu’une émotion est ressentie sans être immédiatement transformée en identité, l’hypnose faiblit. Dès qu’une peur est observée comme un phénomène apparaissant dans la conscience, au lieu d’être vécue comme “moi”, un espace s’ouvre.

C’est un peu comme lorsqu’on devient lucide dans un rêve. Le rêve peut continuer quelque temps, mais la captivité psychologique commence à se dissoudre. La vie continue, les émotions continuent, les pensées continuent, mais elles ne possèdent plus entièrement l’attention.

Et cela conduit peu à peu à une paix très particulière. Non pas une paix fabriquée par le contrôle des circonstances. Une paix plus profonde, parce qu’elle ne dépend plus entièrement du contenu de l’expérience. La conscience ne dépend pas de ce dont elle a conscience.

Une pensée anxieuse apparaît, elle est connue. Une douleur apparaît, elle est connue. Une grande joie apparaît, elle est connue. Le calme comme l’agitation sont connus. Mais ce qui connaît demeure étonnamment intact.

Comme l’écran n’est pas brûlé par l’incendie du film. Comme le ciel n’est pas blessé par les nuages qui le traversent. Comme l’espace d’une pièce n’est pas encombré par les meubles qu’il contient.

Alors il devient possible de vivre autrement. Non plus hypnotisé par chaque mouvement du mental, mais enraciné dans cette présence consciente qui précède tous les contenus. C’est peut-être cela que pointaient les traditions lorsqu’elles parlaient de libération. Non pas devenir quelqu’un d’autre, mais cesser progressivement de se prendre exclusivement pour ce qui apparaît dans la conscience.

Dans l’Évangile de Thomas, Jésus dit : « Le Royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous. Quand vous vous connaîtrez vous-mêmes, alors vous serez connus. » Peut-être que se connaître soi-même commence très simplement ici : voir clairement que tout ce qui change est perçu, et découvrir silencieusement que ce qui perçoit ne change pas avec ce qu’il perçoit.

Amor Fati


vendredi 8 mai 2026

Le monde est-il en train de s’éveiller ?

 


On entend souvent aujourd’hui que “le monde est en train de s’éveiller”, qu’un nombre croissant de personnes s’intéressent à la non dualité, à la méditation, à la pleine conscience, (des enseignants de la perspective non duelle comme Rupert Spira ont plus de 500000 abonnés sur leur chaîne YouTube ce qui est il est vrai inédit), et du coup on entend dire qu’à partir d’un certain seuil critique, l’éveil deviendrait presque une nouvelle norme collective. Cette idée peut sembler séduisante et semble donner de l’espoir. Mais au fond, elle ne donne souvent qu’un faux sentiment de sécurité, comme si l’on pouvait remettre la vérité à plus tard, attendre que l’humanité mûrisse collectivement, attendre qu’un mouvement global nous emporte enfin vers la paix.

Mais l’espoir lui-même mérite d’être interrogé. Comme je le dis dans ma chanson Le Grand Amour : « L’espoir est le sel de l’eau des assoiffés. Dès que naît l’espoir renaît le désespoir. » Tant qu’il y a projection vers un futur censé nous sauver, il y a implicitement l’idée qu’il manque quelque chose maintenant.

Puis autre chose d’encore plus fondamental : seule la Conscience s’éveille !


Ibn Arabi, le grand maître soufi disait : «  Dieu dort dans le rocher. Dieu, rêve dans la plante. Dieu bouge dans l’animal. Dieu s’éveille dans l’homme. »

Le monde (un ensemble de perceptions) ne s’éveille pas. Le monde apparaît dans la conscience. C’est une distinction essentielle. Il n’y a pas “le monde” d’un côté et “la conscience” de l’autre. Tout ce qui est perçu, pensé, ressenti, imaginé, espéré, redouté, apparaît dans la conscience. Dire que le monde s’éveille revient déjà à objectiver l’éveil, à le transformer en phénomène observable, mesurable, statistique. Mais l’éveil véritable n’est pas un événement localisé dans le monde. C’est la reconnaissance de ce qui est avant le monde tel qu’il est perçu.

Et surtout, il n’y a pas quelqu’un qui s’éveille. Il n’y a que la conscience qui se reconnaît elle-même. Dès qu’on commence à comptabiliser l’éveil, à parler de pourcentages de population éveillée, de seuils critiques, de basculement collectif, on est déjà revenu dans le rêve du mental, dans le scénario, dans une vision objectivante de la spiritualité.

La vraie question n’est donc pas : “Le monde s’éveille-t-il ?” La vraie question est beaucoup plus simple, beaucoup plus directe : as-tu, toi, un désir de vérité suffisamment profond pour aller jusqu’au bout de cette investigation ? As-tu le courage de regarder ce que tu es avant les récits sur toi-même ?

Parce que cette exploration demande une honnêteté radicale. Elle implique de distinguer ce qui apparaît dans la conscience, pensées, émotions, corps, histoire personnelle, identités, de la conscience elle-même.

Quand cette reconnaissance a lieu, la question du “réveil du monde” perd une grande partie de son importance. Non pas par cynisme ou indifférence, mais parce qu’on voit qu’il n’y a jamais eu “un monde séparé” attendant d’être sauvé. Il y a simplement ce qui apparaît et disparaît ici et maintenant dans la conscience.

Bien sûr, des actions peuvent surgir. L’enseignement, le partage, l’écoute, l’amour, le soin. Mais ils ne naissent plus d’un projet d’ego voulant améliorer le monde pour se rassurer lui-même ou se donner une identité spirituelle. Comme dit l’adage, “l’enfer est pavé de bonnes intentions”.

C’est aussi pour cela que la Bhagavad Gītā insiste tant sur le détachement des fruits de l’action : « Tu as droit à l’action, mais jamais à ses fruits. » (Bhagavad Gītā II.47). Le sage agit, mais ne cherche pas à posséder son action ni à en tirer un mérite personnel.

Car l’éveil n’est pas une amélioration du personnage. Ce n’est pas une optimisation du rêve. C’est la reconnaissance de ce qui est déjà libre avant le rêve lui-même.

Et peut-être que la vraie révolution spirituelle commence exactement là.

Où ?

Ici.

Et quand ?

Maintenant.

Amor Fati 


dimanche 3 mai 2026

Faire un choix n’est pas avoir le choix

 


Quand tu entends cette phrase de Ramana Maharshi, « Tout ce qui doit arriver arrivera, quoi que tu fasses pour l’éviter. Tout ce qui ne doit pas arriver n’arrivera pas, quoi que tu fasses pour que cela arrive. Ainsi, le plan d’action, c’est de te tenir tranquille », quelque chose en toi reconnaît immédiatement une forme de paix. Non pas une résignation, mais un relâchement de la tension à vouloir contrôler ce qui ne l’a jamais été.

Alors la recherche de liberté change de direction. Elle cesse de se projeter dans le film des événements, des choix, des résultats, et elle se retourne vers ce qui est déjà libre de tout cela. Comme l’écran n’est pas affecté par les images qui le traversent, ce que tu es réellement n’est pas limité par les choix qui apparaissent.

Et dans cette reconnaissance, il n’y a plus personne à libérer. Il y a simplement la liberté elle-même, déjà là, silencieuse, évidente, et profondément paisible.


Je te souhaite de reconnaître que tu es la liberté même. La liberté qui est en-deçà de la notion de liberté et de contrainte, de connaissance et d’ignorance, d’illusion et de réalité… 


Amor Fati 


Une pratique non duelle quotidienne

 


On pense souvent que dans la Perspective Non Duelle il n’y a aucune pratique à faire. Au contraire, en ce qui me concerne, depuis que l’espace ouvert s’est redécouvert lui-même, la vie n’est devenue que pratique, c’est à dire jeu de reconnaissance, occasion de retrouvailles, de partage et de celebration. 

Toute perception est toute expérience, me renvoie  vers Ce par quoi c’est connu, comme si le monde les perceptions, les couleurs, les sons, les sensations et les êtres ne demandaient qu’à être reconnus par la présence.

Lorsque j’évoque le mot pratique ici, il ne s’agit pas d’une pratique que l’on fait pour faire quelque chose en vue d’obtenir quelque chose ou pour devenir autre chose que ce que l’on est déjà. Par pratique, j’entends une sorte de jeu de révélation, c’est-à-dire l’exploration, joyeuse et presque - oserai-je dire - amoureuse de la réalité, une sorte de yoga joyeux du sentiment de manque à la plénitude. 

Au réveil, avant même de me lever, je remarque qu’il y a ce moment très simple que l’on traverse souvent sans le remarquer. Quand les yeux s’ouvrent, le monde revient, les pensées recommencent à s’organiser, et presque immédiatement la journée s’élance. Et pourtant, juste là, dans ce frêle intervalle, quelque chose est déjà présent, avant même toute intention, avant même toute histoire.

Je prends le temps de ne pas bouger tout de suite. Juste rester allongé quelques instants, sans chercher à faire, ni chercher à comprendre. Sentir simplement ce qui est là. La chaleur du corps, l’impression de poids dans le lit, la respiration qui va et vient sans effort. Peut-être une émotion diffuse, une tension subtile ou grossière, ou une impression d’ouverture. Mais il n’y a là absolument rien à corriger, rien à orienter. Juste sentir c’est à dire être avec ce qui se présente sans pensée. 


C’est une de mes pratiques presque quotidiennes depuis plus de vingt-cinq ans. Parfois cela ne dure que quelques  minutes, parfois cela s’étire jusqu’à une demi-heure. La durée importe peu. Ce qui compte, c’est cette disponibilité à ce qui est déjà là, avant que le corps se mette en activité. Je le fais en général allongé dans mon lit mais cela peut aussi se faire assis. 


Je m’adonne alors à cette joie très simple de sentir, sans jugement, sans comparaison, sans justification l’état qui et le mien, les émotions du moment, les résidus mentaux, les sensations.


Il n’y a rien à améliorer, rien à transformer. Et, de façon presque étonnante, une joie apparaît dans le simple fait de sentir, indépendamment même de ce qui est senti. Qu’il y ait de la douceur ou de l’inconfort, de l’ouverture ou de la résistance, cela ne change rien à cette qualité de présence.


C’est, d’une certaine manière, une sorte de neti neti d’amour. Non pas en rejetant ce qui apparaît, mais en le laissant être pleinement senti, sans s’y accrocher, sans s’y définir. Chaque sensation, chaque mouvement intérieur est accueilli puis laissé libre, et ce qui demeure n’est plus une expérience particulière, mais une intimité sans centre.


Sentir ainsi amène une proximité très profonde avec ce qui est là, au point que la séparation habituelle entre un sujet qui observe et un objet observé ne tient plus vraiment. Peu à peu, cette distance se dissout. Il n’y a plus quelqu’un d’un côté et quelque chose de l’autre.


C’est comme un bain d’intimité silencieuse, qui ne dépend de rien et qui, pourtant, imprègne tout. Et de ce bain naît une disponibilité simple pour la journée à venir. Rien à forcer, rien à réussir. Juste laisser la vie se déployer à partir de cette évidence déjà là. Quand le corps est redevenu pure transparence je sais qu’il est temps de me lever et de commencer ma journée

vendredi 1 mai 2026

Qu'est-ce que le mal en deux mots ?



Si je regarde vraiment, pas avec des idées, mais dans l’expérience directe comment se manifeste ce que l'on nomme le mal ?… 
Le mal apparaît toujours comme une contraction, comme quelque chose qui se ferme. Quelque chose qui résiste à ce qui est. Il y a une peur, souvent et donc une sensation de séparation. Comme si “moi” était isolé… menacé… obligé de se défendre. 

Et à partir de là, les gestes, les paroles, les pensées peuvent devenir durs, violents, inadaptés car coupés de l'environnement et de l'autre. Mais si l'on regarde plus profondément que découvre-t-on ? Cette contraction, elle apparaît où ? Elle apparaît dans quelque chose qui, lui, ne se contracte pas. Quelque chose d’ouvert… de silencieux… Qui accueille... Même le mal. 

 Alors ce n’est évidemment pas une excuse. Ce n’est pas dire que "tout se vaut" et que “tout est bien”. C’est juste reconnaître que le mal naît toujours d’un oubli. L’oubli de ce que nous sommes vraiment. L'oubli de l'Ëtre, l'oubli de ma vraie nature.

Quand je me crois séparé, limité, enfermé dans un corps et une histoire, une famille, un pays, un clan, un scénario quelconque… je lutte, je me protège, je projette. Et quand cette illusion se relâche, même un peu… il y a plus d’espace… plus de justesse.  

Peut-être que la vraie réponse au mal n’est pas seulement de le combattre sur le plan relatif -  même si cela peut évidemment s'imposer momentanément - mais de voir clairement d’où il surgit. Et reconnaître que le mal apparaît toujours dans un espace de présence et de conscience, illimité et sans âge qui lui ne souffre pas et ne sait rien, ne veut rien et qui par conséquent est en paix en joie et naturellement en intimité avec chaque perception, chaque expérience.

Et revenir… encore et encore… à cet espace en toi qui n’est jamais blessé et qui n’exclut rien...

Le mal naît toujours d'une vision étriquée, et in fine d'une erreur identitaire. Le mot pêché vient étymologiquement en grec (hamartia) du mot rater la cible. Et le mot en hébreux signifie la même chose : rater la cible, mal regarder, regarder à partir non pas de l'ouvert mais d'un regard encombré de croyances erronées. 

Cher(e) ami(e) ne rate pas la cible. N'oublie pas qui tu es vraiment vraiment. Et en simplement vivant à partir de ta vraie nature tu contribueras naturellement à partager la paix de ton être dans le monde et à « diminuer le mal ». Tu feras ta part comme l’histoire du colibri qui amène des gouttes d’eau pour éteindre l’incendie. Et tout ça se fera naturellement, sans chercher à tirer profit des fruits de ton action. 

Ainsi nous pourrions dire que le mal est une simple contraction inutile au service d’une croyance illusoire…

Que la paix et la joie soient en toi,

Amor fati

mercredi 29 avril 2026

La Mandukya Upanishad, un trésor condensé de la non-dualité



Il y a des textes qui prennent leur temps, qui racontent, qui expliquent, qui analysent, qui justifient, qui condamnent, qui se basent sur une accumulation de concepts. Et puis il y en a d’autres qui frappent directement au cœur, sans détour, presque sans prévenir. La Mandukya Upanishad fait partie de ceux-là. Elle est la plus courte de toutes les Upanishads, une douzaine de mantras à peine, et pourtant elle concentre une puissance rare. Un peu comme ce piment que j’avais croqué lors d’un voyage au Vietnam en 1989, en pensant manger un simple poivron, et qui s’était révélé d’une intensité presque insupportable. La communion était directe, mais mon corps mental avait besoin de temps pour digérer le piment. Ce petit texte a lui aussi cette capacité de brûler les apparentes évidences et de réveiller quelque chose de très profond. Mais peut-être qu’il faudra, comme devant tout texte sacré, le laisser résonner longuement pour que son imprégnation soit profonde.


Elle ne propose pas de croire à quoi que ce soit, mais nous invite à une enquête directe sur ce que nous sommes réellement. Parmi les 108 Upanishads répertoriées, une vingtaine sont considérées comme majeures parce qu’elles sont entièrement orientées vers la connaissance du Soi, vers l’Advaita Vedanta. Advaita signifie non-deux, et Vedanta signifie la fin de toute connaissance, ou la finalité de toute connaissance qui, in fine, est une reconnaissance de la Conscience par elle-même en elle-même. Ces Upanishads majeures sont donc exclusivement orientées vers la reconnaissance de notre véritable nature, laissant de côté les connaissances relatives pour s’intéresser uniquement à la reconnaissance du Soi. La Mandukya est sans doute la plus concise, la plus directe et la plus radicale.


Elle s’ouvre sur une déclaration d’une simplicité déroutante : « Om, ceci est tout ce qui est. Tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, tout cela est Om. Et ce qui est au-delà des trois temps est aussi Om » (Mandukya Upanishad, mantra 1). Il ne s’agit pas ici d’un symbole religieux, comme la spiritualité de pacotille le suggère, mais d’un pointeur vers la source de toute expérience ainsi que de son contenu.


Puis elle affirme : « Tout cela est en vérité Brahman. Ce Soi est Brahman. Ce Soi a quatre états » (Mandukya Upanishad, mantra 2). En quelques mots, tout est posé. Rien n’est en dehors de cela.


La Mandukya décrit ensuite les trois états familiers. L’état de veille, tourné vers l’extérieur, où l’attention se déploie vers les objets, les formes, les relations. L’état de rêve, tourné vers l’intérieur, où apparaissent images, souvenirs, projections. Et le sommeil profond, où il n’y a plus d’objets perçus, mais où une forme de présence demeure, puisque nous pouvons dire au réveil que nous avons dormi.


Puis vient le quatrième, Turiya, et tout bascule. « Ce n’est ni la conscience tournée vers l’intérieur, ni la conscience tournée vers l’extérieur, ni les deux à la fois, ni une masse de conscience, ni conscience, ni inconscience. Il est invisible, inconcevable, indéfinissable, dont l’essence est la certitude du Soi, dans lequel le monde cesse, paisible, bienheureux, non-duel. C’est cela le Soi, c’est cela qu’il faut connaître » (Mandukya Upanishad, mantra 7).


Ce n’est pas un état de plus. Ce n’est pas quelque chose qui vient et qui repart. C’est ce qui est présent dans tous les états, sans jamais être affecté par eux.


Certains parleront plus tard de turiata, comme d’un cinquième état au-delà du quatrième, on trouve cela notamment chez Ramana Maharshi, même si cela demanderait à être précisé. Mais c’est simplement une manière d’éviter que l’esprit, le mental humain, ne transforme cela en une expérience à atteindre.


Pour entrer plus profondément dans cette Upanishad, les Karika de Gaudapada sont un accompagnement précieux. Gaudapada, qui précède Shankaracharya dans la lignée de l’Advaita Vedanta (on dit souvent qu’il est le maître du maître de Shankaracharya), développe cette vision avec une radicalité étonnante. Il est généralement situé autour du VIIe siècle, mais il s’inscrit dans une tradition bien plus ancienne, transmise oralement pendant des siècles, peut-être des millénaires.


Dans ce contexte, une métaphore essentielle traverse toute la tradition non-duelle, celle de la corde et du serpent. Elle est probablement antérieure à Gaudapada lui-même, issue de cette transmission orale ancienne qui a nourri les Upanishads. Ces textes, mis par écrit il y a environ 2700 ans, pourraient remonter, dans leur essence, à des sources bien plus anciennes.


Gaudapada en donne une formulation d’une clarté remarquable :


« De même qu’une corde, aperçue indistinctement,
Dans l’obscurité, suscite une image erronée,
Celle d’un serpent ou celle d’un filet d’eau,
De même l’Atman suscite des images erronées. »
(Gaudapada Karika, II, 18)


« Et de même que, une fois la corde distinctement reconnue
Et l’Imagination erronée rejetée,
Seule demeure la corde,
Et uniquement elle,
De même, une fois distinctement perçue,
Seul demeure l’Atman. »
(Gaudapada Karika, II, 19)


« Lorsque l’Atman nous apparaît comme souffle de vie,
Ainsi que comme totalité des multiples objets que nous percevons,
Ce n’est alors que la pure et simple illusion
Par laquelle le Dieu suprême se leurre lui-même. »
(Gaudapada Karika, II, 20)


Ces vers sont d’une puissance rare parce qu’ils parlent directement à l’expérience. Dans la pénombre, une corde est prise pour un serpent. La peur surgit, le corps réagit, tout devient réel autour de cette perception. Puis, à la lumière, on voit qu’il n’y avait qu’une corde. Le serpent n’a jamais existé en tant que tel, et pourtant la peur, elle, était bien réelle.


C’est ainsi que la tradition décrit notre perception du monde. Le monde tel que nous le percevons comme séparé, autonome, solide, est comme ce serpent. Il apparaît sur la base de quelque chose de réel, mais il est mal interprété. La réalité ne devient jamais autre chose qu’elle-même, mais elle est perçue à travers une erreur de vision.


Gaudapada le formule aussi autrement : « Il n’y a ni dissolution, ni création, ni personne enchaînée, ni aspirant à la libération, ni libéré. Telle est la vérité ultime » (Gaudapada Karika, II, 32). Et encore : « Ce monde est comme un rêve, comme une illusion, comme une ville vue dans les nuages » (Gaudapada Karika, II, 31). Ce n’est pas une négation de l’expérience, mais une invitation à voir sa nature dépendante de la conscience.


Ce que nous sommes profondément n’est pas pris dans ce jeu d’apparitions et de disparitions. « Le Soi ne naît pas, ne meurt pas, il ne change pas » (formulation fidèle à l’esprit des Karika, III, 48). Cela ne demande pas d’être cru, mais d’être vérifié dans l’expérience.


On sait que Jean Klein s’est profondément imprégné de la Mandukya Upanishad auprès d’un de ses maîtres Advaita en Inde. Mais on peut aussi la fréquenter toute une vie, revenir à une phrase, la laisser résonner, voir comment elle éclaire l’instant présent, se laisser toucher, imprégner, infuser. C’est ce que je fais de temps en temps.


La traduction de Martine Buttex, publiée chez Dervy en 2012, qui rassemble l’ensemble des Upanishads en français, accompagnée ici des Karika de Gaudapada, est un travail précieux. Elle permet d’entrer dans ces textes avec une grande fidélité et une grande clarté.


Il y a dans la Mandukya une saveur particulière. Elle ne raconte pas d’histoire. Elle ne propose pas un chemin progressif. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle montre, directement, que ce que nous cherchons est déjà là.


On peut la lire en quelques minutes. Mais on peut aussi la fréquenter toute une vie. Revenir à une phrase, la laisser résonner, voir comment elle éclaire l’instant présent.


Comme ce piment croqué au Vietnam en 1989, qui semblait anodin et qui s’est révélé d’une intensité presque insupportable, la Mandukya Upanishad est un texte bref, mais d’une puissance rare. Elle ne rajoute rien. Elle enlève. Elle simplifie. Elle ramène à ce qui, en nous, n’a jamais bougé.


Et peut-être que c’est cela, au fond, le rôle de ces textes. Non pas nous donner quelque chose de plus, mais nous aider à reconnaître que notre véritable nature de paix, de joie et d’amour est omniprésente au cœur de chaque expérience.