Il existe un malentendu fréquent à propos de la non dualité. Certains imaginent que l’éveil consisterait à ne plus avoir aucune identité, à devenir une sorte de page blanche sans nom, sans personnalité, sans histoire. Pourtant, une identification minimale est non seulement normale, elle est indispensable.
Il faut bien savoir comment on s’appelle, où l’on habite, reconnaître ses enfants, se souvenir d’un rendez-vous, ne pas oublier votre belle-mère sur une aire d’autoroute, conduire une voiture ou exercer son métier. Cette identité fonctionnelle permet simplement à la vie de s’organiser. Elle ne pose aucun problème.
La souffrance ne naît pas de cette identité pratique.
Elle apparaît lorsque cette identité devient psychologique et que nous la prenons pour ce que nous sommes.
Je souffre parce que je crois être ultimement l’image que les autres ont de moi. Je souffre parce que je m’identifie fortement à mon succès ou à mon échec, à mon passé, à mes blessures, à mes pensées, à mes émotions, à mon âge, à mon corps, à mes croyances et vois le corps réagir en conséquence. Je souffre parce que je défends un personnage qui, en réalité, n’a jamais été stable.
À partir de ce moment, chaque événement est interprété comme une menace personnelle. Une critique devient une attaque contre « moi ». Un refus devient la preuve que je ne suis pas assez bien. Une émotion passagère devient « mon identité ». Une pensée devient « ma vérité ».
La vie continue de proposer des expériences, mais le mental les transforme aussitôt en histoire personnelle. C’est cette identification excessive qui produit une immense partie de la souffrance humaine. La non dualité ne nous invite donc pas à supprimer l’identité. Elle nous invite à lui redonner sa juste place.
L’identité apparaît dans la présence, mais elle n’est pas au centre. Le nom apparaît dans la présence. Les pensées apparaissent dans la présence. Les émotions apparaissent dans la présence. Le corps apparaît dans la présence. Même le sentiment d’être une personne apparaît dans la présence.
Mais la présence, elle, ne dépend d’aucune de ces apparitions. Elle est là avant chaque pensée, pendant chaque expérience et après chacune d’elles.
L’identité continue donc d’exister, mais elle cesse d’occuper le devant de la scène. Elle devient un simple outil de fonctionnement, un personnage utile, sans être confondue avec ce que nous sommes réellement.
C’est un peu comme un acteur qui connaît parfaitement son rôle. Il le joue avec sincérité, avec intensité même, mais il n’oublie jamais qu’il n’est pas le personnage.
De la même manière, la personnalité continue de vivre, d’aimer, de travailler, de rire, parfois de pleurer. Rien n’a besoin d’être supprimé. La différence est qu’elle n’occupe plus le centre.
Le centre, si l’on peut encore employer ce mot, est cette présence consciente qui accueille toutes les expériences sans jamais être blessée par elles.
Lorsque cette reconnaissance devient vivante, une grande partie de la souffrance psychologique perd naturellement sa raison d’être. Les circonstances agréables continuent d’être appréciées, les circonstances difficiles continuent parfois d’être douloureuses, mais elles ne viennent plus définir ce que nous sommes.
Il reste une identité fonctionnelle, légère, souple, parfaitement adaptée à la vie, tandis que la présence demeure libre, ouverte et inchangée.
C’est peut-être cela, la véritable liberté : utiliser pleinement l’identité lorsqu’elle est nécessaire, sans jamais oublier qu’elle apparaît dans la présence et qu’elle n’en est pas le centre. Je ne peux parler que de ma propre expérience et moins je m’identifie au corps et à l’histoire personnelle, à l’idée d’être séparé, de disposer d’un libre arbitre et plus je demeure éveillée à la nature elle de présence accueillante, infinie et atemporelle que je suis déjà, plus la singularité de la personne nommée Dan semble se déployer avec aisance, joie, amour et créativité.
Amor Fati






