Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

mardi 11 août 2026

Pourquoi j’aime le mot Satsang



Plusieurs amis qui communiquent sur la non-dualité m’ont dit qu’ils préféraient ne plus employer le mot « satsang ». Ils le trouvent trop galvaudé, trop chargé de représentations, parfois même enfermé dans une certaine forme de spiritualité exotique, avec ses codes, ses postures et ses figures d’autorité. Ils parlent alors de « rencontre informelle », de « réunion autour de la non-dualité » ou de « partage ». Pourquoi pas ? Il m’arrive moi-même de désigner le satsang comme un partage autour de la non-dualité. Chacun est libre de choisir les mots qui lui semblent les plus justes. Pourtant, pour ma part, j’aime toujours profondément le mot « satsang ».

Satsang est un mot sanskrit formé de sat, qui désigne ce qui est, l’être, le réel, la vérité, et de saṅga, qui signifie la compagnie, l’association, le fait de se rassembler. Le satsang est donc, littéralement, la compagnie de la vérité, ou le rassemblement autour de ce qui est réel. Je ne connais aucun mot français capable de restituer aussi simplement la beauté de cette rencontre. Nous nous rassemblons autour d’une vérité que personne ne possède, puisque cette vérité est l’essence même de chacun d’entre nous.

Bien sûr, le mot a pu être galvaudé. Mais quel mot important ne l’a pas été ? Le mot amour a été mêlé à la passion, à la possession, à l’attachement, au manque, à la jalousie et à toutes les projections possibles. Le mot Dieu a été utilisé pour justifier des dogmes, des exclusions, des guerres et des systèmes de pouvoir. Les mots présence, conscience, éveil, énergie et spiritualité sont aujourd’hui employés à tout propos, au point de perdre parfois leur profondeur. Même le mot non-dualité tend à devenir une étiquette, presque un produit spirituel, dont le sens s’émousse à mesure qu’il est utilisé pour désigner des approches très différentes, parfois même contradictoires. Faut-il pour autant renoncer à parler d’amour, de Dieu, de présence, de conscience ou de non-dualité ? À ce rythme, nous finirions par ne plus pouvoir nommer ce qui nous touche le plus profondément.

J’ai moi-même mis du temps à employer le mot amour, précisément parce qu’il avait été mêlé à tant de choses qui ne me semblaient pas être l’amour. J’ai mis encore plus de temps à utiliser le mot Dieu. Je ne savais pas que son histoire étymologique le rattachait à une ancienne racine évoquant le ciel lumineux et la lumière du jour. J’ai alors pu entendre ce mot autrement, comme une manière de désigner la lumière de la conscience, ce par quoi toute expérience est connue. Il ne s’agissait plus d’un être extérieur qui observerait le monde depuis quelque « arrière ciel », mais de cette lumière sans laquelle ni le monde, ni le corps, ni une pensée, ni la sensation même d’exister ne pourraient apparaître.

Il me semble important de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Abandonner un mot ne nous délivre pas automatiquement des travers qui lui ont été associés. On peut remplacer « satsang » par « rencontre informelle » et recréer exactement la même hiérarchie, la même fascination pour une personne, les mêmes croyances et les mêmes rapports de pouvoir. Le problème ne réside pas d’abord dans le mot. Il réside dans ce que nous en faisons, dans la manière dont nous nous rencontrons et dans la fidélité de cette rencontre à ce qu’elle prétend servir.

Un satsang véritable ne devrait appartenir à personne. Même lorsqu’une personne semble le conduire, elle ne détient pas la vérité autour de laquelle tous se rassemblent. Ses paroles n’ont de sens que si elles indiquent ce qui est déjà présent en chacun. Elles ne cherchent pas à ajouter une croyance, à fabriquer une expérience particulière ou à convaincre qui que ce soit d’adopter une nouvelle identité spirituelle. Elles invitent simplement l’attention à revenir vers sa source, vers cette évidence silencieuse qui précède nos histoires personnelles.

Il n’existe donc, dans l’essence du satsang, aucune hiérarchie réelle. Il peut y avoir une différence d’expérience, de maturité, de capacité à « formuler l’informulable » (ce que l’on nomme en sanskrit vidyāvṛtti). Il peut aussi y avoir une responsabilité particulière chez celui ou celle qui anime la rencontre. Mais personne n’est davantage le Soi qu’un autre. Personne ne possède plus de conscience, plus d’être ou plus de réalité. Ce serait aussi absurde qu’une vague prétende être davantage l’océan qu’une autre. Comme le formule Ibn ‘Arabî : « Dieu dort dans le rocher, Dieu rêve dans la plante, Dieu se meut dans l’animal et Dieu s’éveille dans l’homme. » Il n’y a donc partout qu’une seule réalité, une seule vie, une seule conscience, qui se manifeste sous une infinité de formes et qui, dans l’être humain, peut se reconnaître elle-même. Car, à proprement parler, l’être humain n’est pas conscient. Seule la conscience est consciente.

Même si certains communicants de la non-dualité, particulièrement dans le néo advaita, comme Tony Parsons, nous rappellent avec force que cette reconnaissance peut survenir aussi bien au cours d’une telle rencontre que dans un pub en buvant une bière, le satsang demeure tout de même un espace exclusivement dédié à cette possibilité. Il est cette rencontre au cours de laquelle, statistiquement pourrait on dire avec un sourire, cette révélation a davantage de chances d’avoir lieu. Tout y invite au retournement de l’attention, les paroles, les questions, le silence, la disponibilité du groupe et cette intention commune de regarder ce qui est réellement là. La conscience ne devient pas ce qu’elle n’était pas encore. Elle découvre simplement qu’elle est, depuis toujours, l’unique lumière de toute expérience.

Le satsang est un moment où l’on accepte de se mettre en jeu, de se mettre à nu. On ne vient pas seulement écouter des idées sur la non-dualité. On vient regarder ce qui, en soi, résiste encore à la vérité. On vient avec ses questions, ses peurs, ses blessures, ses certitudes et parfois son désarroi. Quelque chose se rend disponible, vulnérable, prêt à ne plus savoir. Et, dans cette disponibilité, il arrive que la conscience se reconnaisse elle-même, comme si ce qui cherchait depuis si longtemps découvrait soudain qu’il était déjà ce qu’il cherchait.

J’aime l’expression de Jésus : « En vérité, en vérité, je vous le dis. » Elle ne signifie pas nécessairement : « Moi, je sais et vous ne savez pas. » Elle peut être entendue comme un appel à reconnaître ensemble ce qui ne dépend d’aucune opinion. En vérité, regardons. En vérité, écoutons. En vérité, qu’est-ce qui est là, maintenant, avant toute interprétation ? Qu’est-ce qui pourrait être plus sacré que de se réunir autour de cette question ?

Le sacré ne se trouve pas dans une forme particulière, dans un décor, dans une posture, dans une musique, dans le silence d’une salle ou dans une expérience spectaculaire. Il se révèle dans ce retournement par lequel la conscience cesse un instant de se chercher dans ses propres apparitions et prend conscience d’elle-même. Alors, la séparation habituelle entre le sacré et le profane perd sa consistance. Tout peut redevenir sacré, puisqu’aucune expérience ne se trouve réellement en dehors de cette lumière.

Le satsang est simplement le temps que nous choisissons de consacrer à cette reconnaissance. Un temps pour découvrir, au sens presque littéral du mot, c’est à dire retirer ce qui couvre. Nous n’avons pas à produire la vérité. Nous regardons ce qui semble la voiler. Nous cessons, autant que possible, de recouvrir l’évidence par nos habitudes, nos croyances et notre savoir accumulé.

Voilà pourquoi je continue à employer ce mot. Je le trouve beau, simple et profondément respectueux. Il n’est pas réservé à une élite spirituelle. Tout être humain peut éprouver le désir de se retrouver en satsang, parce que tout être humain est déjà cette vérité autour de laquelle nous nous réunissons. Le mot pourra encore être déformé, récupéré ou vidé de son sens. Il nous appartient alors de lui rendre sa profondeur, par la qualité de notre présence et par notre manière de nous rencontrer.

C’est aussi pour cette raison que j’ai choisi d’appeler mon dernier double album de musique, consacré exclusivement à la redécouverte de la non-dualité à travers ses vingt deux chants et leurs textes, SAT SONGS. Ce titre réunit deux mots, sat, terme sanskrit qui désigne l’être, le réel, la vérité ultime, et songs, mot anglais qui signifie « chants » ou « chansons ». SAT SONGS pourrait ainsi se traduire par « chants de l’Être » ou « chants de l’Absolu ». Des chants qui passent par des styles dits « populaires », nés de ce désir profond de la conscience de se reconnaître elle-même à travers une mélodie, une voix, quelques mots et parfois même le silence qui les relie.

Les mots sont fragiles. Aucun ne peut contenir ce qu’il désigne. Pourtant, certains continuent d’ouvrir en nous une porte. Pour moi, « satsang » est l’un de ces mots. Il rappelle que nous ne nous réunissons pas autour d’une personne, d’une doctrine ou d’une expérience extraordinaire. Nous nous réunissons autour de ce qui est, et ce qui est ne manque à personne.


samedi 8 août 2026

QU’EST-CE QU’UN SAGE ?

 


QU’EST-CE QU’UN SAGE ?


Un sage est quelqu’un qui a atteint une lointaine possibilité humaine. Il est impossible de dire ce qu’est cette possibilité. Je pense que cela a un rapport avec l’énergie de l’amour. Le contact avec cette énergie résulte en l’exercice d’une sorte d’équilibre au sein du chaos de l’existence. Un sage ne dissout pas le chaos ; si c’était le cas, il y a longtemps que le monde aurait changé. Je ne pense pas qu’un sage dissolve le chaos, même pour lui-même, car il y a quelque chose d’arrogant et de belliqueux dans la posture d’un homme remettant l’univers en ordre. Sa gloire tient en une sorte d’équilibre. Il est une caresse sur la montagne. Sa trace est un dessin de la neige à un moment de son agencement par le vent et la roche. Quelque chose en lui aime tant la vie qu’il se livre aux lois de la gravité et du hasard. Loin de voler avec les anges, il trace avec la fidélité d’un sismographe l’état du paysage solide, dur et sanglant. Sa demeure est dangereuse et finie, mais il est chez lui dans le monde. Il peut aimer les formes des êtres humains, les formes superbes et tourmentées du cœur. Il est bon d’avoir parmi nous de tels hommes, de tels monstres d’amour et d’équilibre.


Leonard Cohen (dans Beautiful Losers)


———————————————————-


Une amie chère vient de me faire découvrir un texte de Leonard Cohen que je ne connaissais pas, et il m’a immédiatement touché. J’avais déjà consacré, le 22 mars 2018 sur ce blog, un article à Leonard Cohen, intitulé « Un chantre de la non dualité : Leonard Cohen ». J’y évoquais son long séjour auprès de son maître zen Joshu Sasaki Roshi au Mount Baldy, puis son départ pour Bombay, où il fréquenta l’enseignement de Ramesh Balsekar, disciple de Nisargadatta Maharaj. J’y voyais dans son parcours une sorte d’épuration, ou plutôt, pour reprendre son propre jeu sur le mot anglais enlightenment, un « allègement ».


J’avais surtout été frappé par sa chanson Love Itself, dans laquelle Cohen raconte une expérience d’une simplicité presque déroutante. La lumière entre dans sa chambre, les poussières dansent dans les rayons du soleil et, soudain, la frontière semble disparaître entre celui qui regarde et ce qui est regardé. Il ne reste alors plus rien entre le Sans Nom et le nom. Les particules de poussière flottent et dansent dans la lumière et lui même semble emporté avec elles, dans ce qu’il appelle « des circonstances sans forme ». Tout l’événement tient presque à rien : une chambre, un rayon de soleil, quelques poussières en suspension, et la disparition momentanée de celui qui croyait se tenir séparé du spectacle.


Huit ans plus tard, je retrouve quelque chose de cette même profondeur dans sa définition du sage. J’aime profondément cette idée du sage qui ne vient pas mettre de l’ordre dans le chaos, ni réparer le monde, ni s’élever au dessus de lui. Il reste là, au milieu de ce qui est, avec cette étrange capacité d’aimer la vie telle qu’elle se présente. Cohen parle d’équilibre, mais d’un équilibre vivant, fragile, toujours en mouvement, comme cette trace dans la neige dessinée ensemble par le vent et la roche.


Le sage n’est justement pas quelque chose que l’on puisse figer dans une définition ou enfermer dans une forme. Dès que l’on désigne quelqu’un comme « le sage », quelque chose de la sagesse risque déjà de nous échapper. Le maître Chan Lin Tsi ne disait il pas : « Si tu rencontres le Bouddha, tue le Bouddha » ? Il ne s’agit évidemment pas de tuer qui que ce soit, mais de ne transformer aucune forme, aucune image, aucun maître en absolu. Les mots sont des pointeurs, mais des pointeurs à double tranchant. Ils peuvent nous conduire jusqu’au seuil, puis devenir eux mêmes ce qui nous empêche de voir. Dès que nous cherchons à donner une forme définitive à la sagesse, à la saisir ou à l’ériger en modèle, nous l’avons déjà figée.


Et puis il y a cette phrase extraordinaire de Cohen : « Il est une caresse sur la montagne. » Le sage ne cherche pas à changer la montagne. Il ne la domine pas. Il la caresse, au sens peut être où il ne fait plus deux avec elle. Il la contemple, la laisse être telle qu’elle est, épouse pour un instant sa forme, son silence, sa dureté, comme la neige épouse la roche sans vouloir la transformer.


Il fallait sans doute toute l’humilité et tout le génie de Leonard Cohen pour parler finalement de ces êtres comme de « monstres d’amour et d’équilibre ». Une expression étrange et magnifique. Peut être est ce cela qui relie si intimement les deux textes : dans Love Itself, il n’y a plus de distance entre le Sans Nom et le nom ; ici, plus rien peut être entre la caresse et la montagne. L’amour n’est plus une relation entre deux choses. Il est simplement ce qui demeure lorsque la distance tombe.

jeudi 6 août 2026

Le basculement ne ment pas

 



Dans un moment de présence totale, dans un moment de silence, dans un moment où rien n’est saisi ni rejeté, cela devient soudain évident. C’était là depuis toujours, attendant silencieusement.

La vérité est profondément respectueuse. Elle ne force rien, elle ne s’impose pas. Elle peut attendre une éternité. Tant que nous sommes occupés à la chercher, elle demeure là, jusqu’à ce que nous soyons prêts à nous dissoudre en elle, et à reconnaître que nous sommes cela.

Il ne s’agit pas d’une compréhension verbale ou intellectuelle. C’est un  basculement de la conscience, un changement de paradigme ultime. 

Au lieu de vivre comme un individu séparé qui aurait conscience du monde, nous découvrons soudain que nous sommes la conscience elle-même. 


mercredi 5 août 2026

On nous prend pour des cons alors qu’on est …



Ce soir, j’étais invité par mon neveu Mathias Zaoui, bassiste du groupe, à un concert de Natasha St Pier qui, avec une voix magnifique, a interprété quelques grands classiques de la chanson française.

Le plus beau moment, pour moi, fut sans doute « Foule sentimentale » d’Alain Souchon.

Petit détail amusant. Pendant des années, j’ai cru entendre : « On nous prend, faut pas déconner, dès qu’on est nés, pour des cons, alors qu’on est… » Et cela me semblait déjà une phrase complète. Je n’avais jamais vraiment entendu la suite : « …des foules sentimentales. »

Comme quoi, nous n’entendons pas seulement avec nos oreilles. Nous entendons aussi avec ce qui nous habite.

Ces trois mots, « alors qu’on est », résonnaient déjà comme une évidence. Avant d’être ceci ou cela, avant d’être un homme ou une femme, un gagnant ou un perdant, quelqu’un de reconnu ou d’oublié, nous sommes.

Puis viennent le prénom, l’histoire, les blessures, les réussites, les étiquettes, les croyances. Peu à peu, nous finissons par confondre ce personnage avec ce que nous sommes réellement.

La chanson d’Alain Souchon parle avec beaucoup de justesse d’une société qui nous fait croire que le bonheur se trouve dans ce que nous possédons. Mais elle laisse aussi entendre qu’au fond de chacun demeure une autre soif, bien plus profonde.

Dans l’expérience directe, avant même le sentiment d’être une personne, il y a simplement le fait d’être. Cette présence consciente qui ne vieillit pas, qui n’a rien à prouver et à laquelle rien ne manque.

C’est peut-être pour cela que rien de ce que nous acquérons ne nous satisfait durablement. Ce que nous cherchons n’est pas un objet de plus. Nous cherchons, souvent sans le savoir, à retrouver cette simplicité de l’être que nous n’avons pourtant jamais quittée.

Finalement, je ne suis plus certain de m’être trompé en entendant cette chanson.

Il arrive que nos erreurs d’audition nous conduisent, elles aussi, jusqu’à une vérité, peut-être même la Vérité ultime. 

Et puis petit détail à rajouter : ce ne sont pas les autres qui nous prennent pour des cons, c’est moi-même qui me suis pris les pieds dans le tapis de l’illusion de séparation alors que Je suis.

Quand ? Maintenant ! 

Où ? Ici !

Amor Fati 

Lien vidéo pour écouter la chanson Foule sentimentale : 




vendredi 31 juillet 2026

Le miracle ordinaire

 


Regarde cette feuille. Tu pourrais croire que c’est toi qui la regardes. Mais est-ce vraiment ton expérience ? Tourne ton attention de cent quatre vingt degrés. Au-dessus de tes épaules, trouves-tu un visage… ou une ouverture transparente où cette feuille apparaît ?

La feuille n’entre pas dans une tête. Elle apparaît dans un espace sans limites. Le ciel y apparaît. Les arbres y apparaissent. Les oiseaux, les pensées, les souvenirs y apparaissent aussi. Tout vient, tout repart. Et cet espace, lui, ne passe jamais.

Pareil pour ce texte que tu es en train de lire. Y a-t-il vraiment quelqu’un derrière les yeux qui lit ce texte, une personne ou une conscience séparée, ou est-ce que dans l’expérience directe sans faire référence à la mémoire ni à la pensée, le texte n’apparaît pas dans un espace vide, impersonnel, conscient, sans aucune distance réelle ? 

Peut-être que les plus beaux moments ne sont pas ceux où il arrive quelque chose d’exceptionnel. Pour moi ce sont simplement ceux où je cesse un instant de vouloir posséder le monde, pour le laisser simplement apparaître. Alors chaque feuille devient un miracle. Chaque couleur, sensation, son devient un cadeau. Chaque instant retrouve son éclat, simplement parce qu’il est enfin vu tel qu’il est. Voila le miracle ordinaire, l’extraordinaire dans l’ordinaire. C’est une vie émerveillée sans personne d’émerveillée… 

Ferme les yeux un instant. Puis ouvre-les. Le monde est revenu. Mais d’où est-il revenu ? Et où apparaît-il ? Ne surgit-il pas de cet espace déjà ouvert, transparent, conscient, tout accueillant, au dessus de tes épaules.

N’es tu pas cette ouverture transparente qui dit oui à toute expérience ? 

Bienvenue chez toi.

Amor Fati. »


mardi 28 juillet 2026

La fin de la fin et la fin du monde



 Écoute de la chanson The End of The End :

https://youtu.be/mWOXx8KnJ8M?is=anL-nJsYX8Zt3zo6

Oui, je pressens parfois, en regardant un simple emballage plastique emporté par le vent, la fin d’un monde, de notre monde, de cette civilisation bâtie sur une illusion initiale de séparation. Peut-être même, si nous persistons dans cette logique de séparation, la sixième extinction des espèces. Je ne cache pas que, lorsque je regarde l’état du monde avec les seuls outils de la raison, j’ai parfois du mal à entrevoir une véritable issue.

C’est ce pressentiment qui traverse cette chanson, issue de mon dernier double album SAT SONGS. Pourtant, au moment de lui donner un titre, quelque chose d’autre s’est imposé. Je ne pouvais pas l’appeler The End ni the End of the world. Je l’ai appelée The End of the End, la fin de la fin. Car ce qui me paraît essentiel n’est pas tant l’idée de la fin du monde que la fin de l’illusion qu’il pourrait y avoir une fin absolue. Les mondes naissent et disparaissent. Les civilisations apparaissent et s’effacent. Les espèces évoluent et parfois s’éteignent. Mais ce qui est conscient de tout cela ne naît pas avec elles et ne disparaît pas avec elles. Et c’est au fond aussi de cela que parle ce texte en anglais.

Cela n’enlève évidemment rien à notre responsabilité. Comme le petit colibri de la légende, chacun peut continuer à apporter sa goutte d’eau. Agir, aimer, protéger, créer demeurent des gestes profondément justes, même lorsque l’issue paraît incertaine.

Et puis, n’oublions pas que le mot apocalypse signifie révélation. Toute catastrophe est également auspicieuse en ce sens qu’elle permet à autre chose de naître.

Comme l’écrivait René Guénon, « la fin d’un monde n’est jamais autre chose que la fin d’une illusion ».

C’est précisément le sens de ce titre. The End of the End ne parle pas d’un effondrement définitif. Il évoque la disparition d’une croyance, celle qu’il pourrait exister une fin absolue. Les formes passent, les mondes changent, mais ce qui est conscient de leur apparition et de leur disparition demeure.

Dans la Bhagavad Gita, Arjuna voit l’unité de toute chose, mais cela ne l’empêche pas de prendre position. Soutenu par Krishna, il se tient du côté des Pandavas qui soutiennent le Dharma, contrairement à leurs demi-frères les Kauravas qui n’ont cessé d’abuser du pouvoir et de mentir, comme dans l’épisode du jeu de dés. Au final, Arjuna n’agit pas par haine, mais par lucidité.

Alors peut-être que, comme dans The End of the End, nous sommes appelés à continuer de jouer, de chanter et de créer pendant que le monde tel que nous l’avons connu se fissure. Et cette reconnaissance nous évite la double peine. Les horreurs du monde traversent l’histoire, pas ce que nous sommes vraiment. Cela ne nie rien de ce qui doit être vu ou combattu, mais cela nous permet de garder le sourire, parce que sous toutes les formes qui naissent et qui meurent, ce que nous sommes demeure intact, libre et en paix.

Amor Fati 


vendredi 24 juillet 2026

Sentir la Vie avec Rimbaud

 


Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Mars 1870

Arthur Rimbaud, Poésies

Ce poème m’accompagne depuis l’adolescence… 

Ici, Rimbaud nous invite simplement à sentir. L’herbe sous les pieds, le vent sur la peau, la fraîcheur du soir. Et la poésie ne commence t-elle pas simplement quand on cesse un instant de penser la vie pour simplement la sentir ?

 Et dans ce sentir, où est celui qui sent ?

Amor Fati 

jeudi 23 juillet 2026

Rester éveillé en permanence


La plupart des chercheurs spirituels se demandent comment prolonger les moments de reconnaissance. En réalité, c’est beaucoup plus simple qu’on ne l’imagine. Il suffit de transformer chaque perception en flèche qui retourne vers ce qui perçoit.

Tu entends un oiseau chanter. Au lieu de t’intéresser à l’oiseau, demande-toi : à qui ce chant apparaît ?

Une moto passe. Même question. Un bébé pleure. Même question. Le périphérique gronde au loin. Même question. Tu sens l’odeur du café, le goût d’une pêche, une douleur dans le genou, une pensée qui dit : « Je n’y arrive pas. » À chaque fois, retourne l’attention. À qui cela apparaît ? Par quoi est-ce que c’est connu ?

En quelques secondes, le centre imaginaire commence à disparaître. Les perceptions continuent, mais celui qui prétendait les vivre devient introuvable. Il reste seulement un vaste espace conscient où tout apparaît.

Avec un peu d’entraînement, cela devient très naturel. Certains pratiquants avancés utilisent même les caisses automatiques des supermarchés comme support de méditation. À chaque bip : « À qui apparaît ce bip ? » Après cinquante articles, le samadhi est généralement bien installé.

Les bouchons sur le périphérique donnent également d’excellents résultats. Plus ça klaxonne, plus tu as d’occasions de retourner vers la conscience.

Les parents de jeunes enfants bénéficient d’un entraînement intensif. Un « Papaaaa ! » surgit toutes les trente secondes. C’est un rappel spirituel remarquable. Les maîtres zen avaient les cloches. Les parents ont les Playmobil.

Quant aux dessins animés, ils sont très sous-estimés dans les traditions contemplatives. Je soupçonne personnellement que Trotro est un immense maître non duel qui s’ignore.

Regarde quelques épisodes avec un enfant. Avec mon fils Orphée on se fait un shoot au moins plusieurs fois par jour. Observe bien. Tu ne regardes plus Trotro. Tu regardes celui à qui Trotro apparaît.

Au bout du sixième épisode, quelque chose bascule.

Au bout du dixième, le sentiment d’être une personne distincte commence sérieusement à vaciller.

Au bout du quinzième, tu découvres que Trotro te regarde.

Là, je te conseille de faire une petite pause.

Personne n’est obligé d’aller aussi loin.

Amor Fati.


Nota bene : 

Pour visionner Trotro pointer vers l’ouvert voici l’accès direct ! 

https://youtu.be/PylB9BVxesY?feature=shared


lundi 20 juillet 2026

La Kena Upanishad ou le paradoxe de l’éveil



En ce moment, je relis, pour une énième fois, la Kena Upanishad. Et, comme toujours avec les grands textes sacrés, j’ai le sentiment de ne pas relire le même livre. À chaque lecture, de nouvelles facettes du diamant résonnent et me révèlent avec une vigueur vivifiante la beauté du mystère. 


Le mot « Upanishad » signifie traditionnellement « s’asseoir auprès du maître ». Il évoque cette proximité où la vérité ne se transmet pas seulement par les mots, mais par une reconnaissance directe.


« Kena » signifie littéralement « par qui ? » ou « par quoi ? ». Toute l’Upanishad est construite autour de cette interrogation fondamentale : quel est « ce par quoi » je pense, « ce par quoi » je vois, « ce par quoi j’entends », « ce par quoi » toute expérience est connue ? Quelle est cette réalité grâce à laquelle tout apparaît, sans qu’elle puisse jamais, elle-même, apparaître comme un objet ?


C’est cette investigation qui fait de la Kena Upanishad l’un des sommets de la tradition non duelle. Elle ne cherche pas à nous donner une nouvelle croyance. Elle nous invite à reconnaître ce qui, en cet instant même, est conscient de ces mots et donc a produire en chaque UN ce que l’on nomme parfois le basculement de la conscience vers Elle-même. 


L’un des paradoxes les plus subtils de la voie spirituelle directe surgit dès que l’on tente de parler de l’éveil. Comment dire l’indicible sans le réduire à un objet ? Comment témoigner sans renforcer l’idée qu’il existerait une personne séparée qui aurait atteint ou reconnu quelque chose ?


Toutes les traditions non duelles rencontrent cet écueil. Affirmer : « Je suis éveillé » risque de renforcer précisément ce qui s’est dissous. Le mental s’approprie l’événement et un ego, souvent plus subtil, réapparaît. Cet ego spirituel n’est rien d’autre que la tentative du personnage de posséder ce qui ne peut appartenir à personne.


À l’inverse, le silence peut lui aussi devenir un piège. Par peur d’être jugé, d’être mal compris ou de nourrir un ego spirituel, certains préfèrent ne rien dire. Pourtant, si personne ne témoignait de cette possibilité, combien soupçonneraient seulement qu’elle existe ?


La question n’est donc pas de parler ou de se taire. La véritable question est beaucoup plus subtile : d’où surgit la parole ? Vient-elle d’une personne qui revendique une réalisation ? Ou naît-elle librement, comme une simple invitation à regarder, sans rien réclamer pour elle-même ?


La Kena Upanishad éclaire ce point avec une profondeur extraordinaire :


« Celui qui pense connaître Brahman ne le connaît pas. Celui qui pense ne pas le connaître, celui-là le connaît. Il est inconnu de ceux qui croient le connaître, et connu de ceux qui ne pensent pas le connaître. » (Kena Upanishad, II.3)


Ces quelques lignes comptent parmi les plus déconcertantes de toute la littérature spirituelle. Elles ne condamnent pas la parole. Elles dénoncent l’appropriation.


Qui pourrait être éveillé ?


Le personnage apparaît dans la conscience. Son histoire apparaît dans la conscience. Même la pensée : « J’ai réalisé le Soi » apparaît dans la conscience.


La conscience, elle, n’a jamais eu besoin de devenir consciente. Elle ne s’éveille pas. Elle est ce grâce à quoi toute expérience est connue.


C’est pourquoi les grands maîtres parlent souvent avec une étonnante simplicité. Ramana Maharshi rappelait qu’il n’y avait jamais eu d’ignorance, seulement l’idée d’être quelqu’un. Nisargadatta Maharaj répétait que la personne est une apparition dans la conscience. Douglas Harding invitait simplement à regarder au-dessus des épaules. Aucun d’eux ne construisait une identité autour de l’éveil.


L’orgueil spirituel ne réside donc pas seulement dans l’affirmation : « Je suis éveillé. » Il réside surtout dans l’idée que cet éveil m’appartient. Toute possession suppose un propriétaire. Or c’est précisément ce propriétaire imaginaire que l’investigation du soi met en question.


L’humilité véritable est d’une nature tout à fait différente de celle que nous imaginons. Ce n’est pas une personne qui se rabaisse. Ce n’est pas quelqu’un qui répète, comme on l’entend parfois dans certains milieux non duels : « Je ne suis personne » ou « Il n’y a personne », tout en espérant secrètement être reconnu pour sa profondeur ou sa prétendue absence d’ego. L’humilité véritable n’a rien à prouver. Elle apparaît lorsque le centre imaginaire cesse simplement d’être pris pour réel. Alors disparaissent le supérieur, l’inférieur et même l’idée d’être humble. Il ne reste que la simplicité de ce qui est. Une humilité sans personne de humble. 


Mais la Kena Upanishad nous conduit aussitôt vers un second paradoxe. Si celui qui dit : « Je connais Brahman » ne le connaît pas, faut-il alors garder le silence ?


Un vieux récit zen raconte qu’un moine est invité à donner un enseignement. Il s’assied devant l’assemblée et dis en prélude « si je parle je trahis la vérité » et demeure assis en gardant le silence pendant près d’une heure. Puis il ouvre soudain les yeux et dit simplement : « Si j’en parle, je trahis la vérité. Mais si je n’en parle pas, je suis un lâche. »


Je ne sais pas si cette histoire est authentique. En revanche, elle exprime admirablement le cœur de la Kena Upanishad.


Oui, parler de Brahman, c’est déjà, dans une certaine mesure, le trahir. Les mots découpent ce qui est indivisible. Ils donnent presque inévitablement l’impression qu’il existe quelque chose à connaître, à atteindre ou à posséder. Ils instaurent un connaisseur face à un objet connu, alors que toute la Kena Upanishad nous conduit précisément à reconnaître que Brahman est le connaissant lui-même, ce par quoi toute connaissance est possible.


Mais le silence possède lui aussi son ombre. Car comment ne pas partager cette découverte lorsque nous voyons tant d’êtres humains souffrir d’une erreur d’identification ? Comment ne pas tendre la main lorsque nous reconnaissons que la plupart de nos souffrances naissent de la croyance d’être une personne séparée, incomplète, toujours en quête de ce qu’elle est déjà ?


Le mot « Évangile » signifie « bonne nouvelle ». Quelle bonne nouvelle pourrait être plus grande que celle-ci ? De savoir que ce que tu cherches est déjà présent. Tu n’es pas séparé de la paix. Tu n’es pas séparé de l’amour. Tu n’es pas séparé de la conscience. Tu es déjà cela, même lorsque tu crois l’avoir perdu.


Alors la parole retrouve sa juste place. Elle ne cherche plus à convaincre. Elle ne cherche plus à convertir. Elle ne cherche plus à fabriquer des disciples. Elle ne cherche plus à démontrer que quelqu’un est éveillé. Elle devient simplement une invitation à regarder. Une invitation à vérifier par soi-même. Au fond ça dit plutôt  : « Ne me crois pas. Regarde. Découvre par toi-même et en toi-même ce qui, en cet instant même, est conscient de ces mots. »


Peut-être est-ce là la véritable résolution du paradoxe. Le problème n’est ni de parler ni de se taire. Le problème est de croire qu’une personne possède ce dont elle parle. Lorsque cette illusion disparaît, le silence et la parole cessent de s’opposer. Le silence devient la source. La parole en devient une expression naturelle.


La Kena Upanishad ne nous appelle ni au mutisme ni au prosélytisme. Elle nous invite à une parole sans propriétaire, une parole qui ne prétend jamais connaître Brahman, mais qui oriente inlassablement le regard vers ce qui connaît déjà. C’est peut-être la seule manière de parler de l’éveil sans trop le trahir, et de partager cette bonne nouvelle sans nourrir celui qui voudrait s’en déclarer le propriétaire.


Pour dire l’indicible, pour partager l’art du « vidya vritti » qui en sanscrit signifie « la formulation de l’informulable », il faut accepter de danser sur la vague périlleuse et vivifiante des mots et des concepts paradoxaux, oser mettre le mental au service du cœur et la pensée au service du vivant. 


Que la paix et le joie régent en toi et rayonner de toi vers le monde et les autres …


Amor Fati