Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

mardi 27 janvier 2026

Se reposer dans le vide

 


Maître Eckhart formule avec une radicalité désarmante une intuition que l’on retrouve au cœur de toutes les voies non duelles. « Pour que Dieu puisse se donner entièrement à l’âme, il faut que l’âme repose sur rien. » (Sermon allemand 52). Ce rien n’est pas un néant privatif, mais l’absence de tout appui intérieur, de toute image, de toute représentation, de toute appropriation mentale. Tant que le cœur se soutient de quelque chose, même d’une idée spirituelle, il demeure occupé. Lorsqu’il ne s’appuie plus sur rien, il devient l’espace même dans lequel le Réel peut se reconnaître sans obstacle.

Une image simple permet d’en saisir la portée. Si l’on retirait d’une pièce tous les objets, les personnes et même les murs qui semblent la délimiter, l’espace ne disparaîtrait pas. Ce qui apparaîtrait alors, c’est l’unique espace, sans frontière, le même espace qui traverse toutes les pièces, toutes les maisons, toutes les villes. Il n’était jamais enfermé dans la pièce, la pièce apparaissait en lui. De la même manière, lorsque l’on laisse tomber le contenu de l’expérience, pensées, images, souvenirs, émotions, récits personnels, ce qui demeure n’est pas un vide mort, mais ce par quoi tout était déjà connu.

C’est exactement ce que la tradition de l’Advaita Vedānta exprime par la voie du neti neti, ni ceci ni cela. La Brihadaranyaka Upanishad le dit sans détour : « Ce Soi n’est ni ceci ni cela. » (II, 3, 6). Il ne s’agit pas d’accéder à une expérience extraordinaire, mais de reconnaître ce qui demeure lorsque toute identification est vue pour ce qu’elle est. Adi Shankara (8e siècle, un des pères fondateurs de l’advaita Vedanta) chante cette reconnaissance avec une précision limpide dans le Nirvâna Shatkam : « Je ne suis ni le mental, ni l’intellect, ni la mémoire, ni l’ego. Je ne suis ni l’ouïe, ni le goût, ni l’odorat, ni la vue. Je suis conscience et félicité. Je suis Shiva. » (verset 1). Tout est retiré, et pourtant rien n’est perdu. Au contraire, ce qui reste est ce par quoi tout apparaissait depuis toujours.


Cette même humilité radicale traverse la parole de Socrate telle que rapportée par Platon : « Je sais que je ne sais rien. » (Apologie de Socrate, 21d). Ce non-savoir n’est pas une posture intellectuelle, mais un désencombrement intérieur. Tant que le savoir est possédé, l’accès à notre vraie nature nous est retiré. Lorsqu’il est déposé, un espace s’ouvre dans lequel la vérité peut apparaître sans se figer et sans briller sans besoin d’être réapprprié.

Chez Eckhart, Shankara et Socrate, le geste est identique. Il ne s’agit pas d’ajouter, mais de laisser tomber, non pas d’accumuler mais de soustraire, non pas apprendre mais désapprendre. 

Car c’est à partir de ce désencombrement du regard et de l’écoute que l’on peut se reposer… sur rien. 

En se tenant sur rien, l’être humain accède au royaume, à ce que maître Eckhart nomme la béatitude de la pauvreté en esprit qui est notre plus grande richesse, car c’est les retrouvailles avec le bonheur que l’on cherchait au dehors dans le monde.

 Il découvre soudain ce par quoi tout est connu, senti et vécu. Ce rien n’est pas un manque, mais la condition de possibilité de tout ce qui apparaît.

Frères et sœurs de lumière, je t’invite maintenant à une expérience très simple. Pour quelques instants, vide toi de toute pensée, de toute définition, de toute projection mentale du passé ou du futur. Vois qu’il est possible, ici même, de ne faire aucun effort pour soutenir une pensée, aucune tentative pour comprendre ou retenir quoi que ce soit. Laisse simplement tomber ce qui apparaît. Remarque alors que ce que tu es n’a pas besoin d’être fabriqué, amélioré ou atteint. C’est déjà là, silencieusement présent, avant toute pensée, avant tout savoir. Repose un instant sur rien, et reconnais que dans ce rien, il n’a jamais manqué quoi que ce soit.

Ce que tu es, par conséquent, est. Et cet être est plénitude, amour, liberté. Rien à ajouter, rien à retrancher. Je te souhaite de reconnaître ta vraie nature, ce rien de forme omniprésent qui semble moduler en tant que toute forme (tout l’univers) sans jamais céder d’être essentiellement vide de forme …

Amor Fati 


samedi 24 janvier 2026

L’éveil spirituel nous humanise et réenchante le monde



On dit souvent à juste titre que l’éveil n’est pas l’éveil de la personne. La personne n’est finalement qu’une dynamique de pensées qui désire autre chose que ce qui se présente et qui s’accompagne presque toujours de tensions, de contractions corporelles, de stratégies plus ou moins conscientes pour se protéger ou se compléter. Et ni une pensée ni une sensation ne sont conscientes. 

Dans cette perspective, seule la conscience s’éveille et l’humain n’est pas conscient au sens où il ne serait pas le sujet de cette reconnaissance. Notre humanité, notre corps mental, la personne, bien qu’elle soit faite de conscience puisqu’il n’y a que la conscience, apparaît dans la conscience et non l’inverse, ce qui permet de dire que l’éveil ne bénéficie à personne. Le fameux éveil est en réalité une simple reconnaissance mais pour qui ? Car la Conscience ne se connaît-elle pas toujours Elle-même. Elle ne fait que sembler s’oublier. Ce qui fait dire à juste titre à Ramana Maharshi qui réitère à partir de son expérience directe ce que tous les grand textes traditionnels de non dualité disent depuis 3000 ans : Il n’y a ni éveil ni ignorance. 


Et pourtant, ne devons-nous pas admettre que même si ce que l’on nomme à tort ou à raison éveil et qui correspond en réalité à la fin du sentiment de séparation et des contractions liées à l’idée d’être un moi séparé, cette reconnaissance entraîne néanmoins des changements profonds et très concrets dans la manière dont l’humanité s’exprime ensuite au travers de ce corps mental-ci dans le monde. 

L’idée de la personne ne disparaît pas complètement mais elle cesse d’être imaginée comme étant au centre de l’expérience. Elle cesse d’être prise pour ce que nous sommes ultimement et devient une simple fonction, un outil au service de la vie, un outil qui se trouve progressivement allégé d’un poids considérable. Ce qui s’allège en premier, ce sont les frictions internes, cette lutte permanente avec ce qui est, ces dialogues mentaux incessants et ces scénarios répétés qui consommaient une énergie considérable. Le mental devient plus simple, plus fonctionnel, il sert à ce pour quoi il est fait puis se tait, tandis que le corps se détend peu à peu, que les gestes deviennent plus directs et que faire ce qui est à faire demande de  moins en moins d’effort, parce que l’énergie n’est plus dispersée dans la résistance.


Dans la vie quotidienne, cela se traduit de manière très tangible. L’attention est plus disponible, ce qui est essentiel se retient naturellement tandis que l’inessentiel est plus facilement oublié, sans effort particulier. Marcher, parler, écouter, travailler, créer se font avec plus de fluidité, dans un même mouvement, et en fin de journée il y a moins cette impression d’avoir été tiré dans tous les sens par ses propres pensées, moins de fatigue mentale inutile.


Dans la relation à l’autre, les changements sont tout aussi sensibles. L’autre n’est plus vécu comme une menace, un miroir ou un moyen de se sentir exister, mais comme quelqu’un qui est rencontré tel qu’il est. L’écoute devient plus réelle, moins parasitée par le besoin de répondre, de convaincre ou de se défendre, la parole se simplifie, parfois plus silencieuse, parfois plus ferme, avec beaucoup moins de violence intérieure. Dire oui ou dire non devient plus clair, et même si les conflits ne disparaissent pas, ils perdent une grande part de leur charge dramatique.


Cette manière d’être s’étend naturellement au monde vivant dans son ensemble. La nature n’est plus perçue comme un décor extérieur et les animaux ne sont plus relégués au rang d’objets secondaires. Il y a un sentiment de proximité évident, sans discours à tenir à ce sujet. Même la souffrance du monde, bien qu’elle soit pleinement ressentie, ne devient plus une charge personnelle écrasante, ce qui permet d’agir, d’aider ou de s’engager lorsque cela s’impose, sans se perdre dans la culpabilité ou le désespoir.


On parle parfois d’illumination, et je rappelle à souhait que le mot « enlightenment » en anglais évoque à la fois une mise en lumière et un allégement, light. Allégement du poids de l’histoire personnelle, du besoin d’avoir raison, de la peur de mal faire, de l’obsession de soi. Les émotions continuent d’apparaître, y compris les plus difficiles, mais elles traversent plus librement, sans être interprétées comme des échecs ou des menaces pour une identité.


Il y a aussi, dans cette reconnaissance, une dimension profondément tantrique, au sens le plus simple et le plus incarné du terme. Quand la vision sans tête est là, quand il n’y a plus ce centre qui se crispe pour interpréter ou s’approprier, le monde ne devient pas abstrait, il devient proche. Les couleurs gagnent en intensité, la lumière semble plus vivante, les formes plus présentes. Les sons ne sont plus seulement entendus, ils résonnent dans l’espace ouvert que nous sommes. Même le silence a une densité. La poésie du monde se révèle dans toute sa splendeur. 


Le corps devient plus sensible, plus disponible. Le souffle s’approfondit, la peau perçoit davantage, et c’est un euphémisme, le mouvement se fait plus lent, plus doux plus libre, plus efficient s’il y a une pratique de bricolage artisanale ou artistique.

La chaleur, le froid, le contact du sol, le poids du corps, tout cela est senti plus pleinement, plus joyeusement. Il y a une sensualité évidente dans cette manière d’être, mais sans tension, sans recherche de plaisir particulier. Une sensualité naturelle, simple, qui traverse l’expérience ordinaire. La vie se goûte à travers les sens, sans commentaire, sans distance.


La vision sans tête ne m’a pas rendu plus distant ni plus savant. Elle m’a rendu plus ouvert. L’émerveillement revient là où l’habitude avait pris toute la place. Le monde cesse d’être un décor familier ou un problème à résoudre. Il est devenu un infini terrain de jeu vivant, changeant, offert. La danse de la vie se fait sentir dans les gestes les plus simples. Marcher, regarder, parler, créer prennent une saveur nouvelle. Il y a souvent une joie tranquille, parfois jubilatoire, qui ne dépend de rien de précis, simplement du fait d’être là. C’est ce que Jean Klein nommait la joie sans objet et que la tradition non duelle hindoue nomme ananda de SatChitAnanda. 


Cette vie impersonnelle n’est pas froide. Elle est profondément créative. Quand il n’y a plus l’obligation de se définir, de se protéger ou de réussir, quelque chose crée librement. Les mots, les gestes, le chant, l’écriture, l’amour surgissent plus facilement. La créativité n’est plus un moyen d’exister, elle devient une expression naturelle de la vie elle-même. Tout peut devenir matière à création, à jeu, à exploration. La vie n’est plus observée de l’extérieur, elle est vécue de l’intérieur, simplement, intensément, avec une sensation de présence pleine et vivante.


À mesure que cette reconnaissance se déploie, il devient évident que l’éveil n’est ni une expérience privée ni un accomplissement personnel. Il touche silencieusement la manière même dont l’humain habite le monde. Chaque geste, chaque relation, chaque choix (en l’absence de choisisseur) porte alors une autre qualité, plus simple, plus sensible, plus ajustée. Ce changement n’est pas spectaculaire, il n’a rien de démonstratif, et pourtant il imprègne tout. L’éveil ne transforme pas le monde comme un événement visible, il agit plus discrètement, en modifiant la source à partir de laquelle nous percevons, ressentons et agissons.


Au fond, quand on prend un peu de recul, il devient clair que l’éveil est ce qu’il y a de plus profondément positif pour l’humanité et pour la Terre dans son ensemble. Il ne propose pas une solution extérieure ni un programme à appliquer, il touche directement la racine de ce qui nourrit la violence, la prédation et l’aveuglement, cette croyance en un moi séparé qui cherche à se défendre, à posséder et à contrôler. Lorsque cette croyance s’affaiblit ou tombe, l’action humaine devient plus ajustée, plus sensible, plus respectueuse des équilibres du vivant, sans qu’il soit nécessaire de s’imposer une morale.


C’est sans doute pour cela que, lorsqu’on demandait à Ramana Maharshi et à Nisargadatta Maharaj ce qu’ils faisaient pour le monde, assis sur une peau de tigre, leur réponse était  toujours la même. 


« Le plus grand service que l’on puisse rendre au monde est de demeurer dans le Soi. »

Source : Entretiens avec Sri Ramana Maharshi (Talks with Sri Ramana Maharshi), entretien n°272.


« En demeurant dans l’état naturel, j’aide le monde plus efficacement que par toute action. »

Source : Je suis (I Am That), dialogues traduits en français chez Les Deux Océans, entretien n°64.


Ils parlaient de l’éveil lui-même comme de ce qu’il y a de plus juste et de plus bénéfique, comme d’un changement silencieux à la source même de l’expérience humaine.


L’éveil ne promet pas de sauver le monde et n’offre aucune garantie visible. Il transforme néanmoins progressivement la qualité de la présence humaine sur Terre. Lorsque cette présence devient plus claire, plus sensible, plus ouverte, sans centre à défendre, les relations, les gestes, les choix quotidiens et la manière d’habiter le monde se transforment d’eux-mêmes. Peut-être est-ce là, finalement, la contribution la plus profonde que l’on puisse offrir à l’humanité et à la Terre : humaniser les humains et réenchanter le monde. 


Que la paix et la joie règnent en toi et imprègnent ton environnement.


Amor Fati 

mardi 20 janvier 2026

La compassion n’exclut pas l’action

 


Voir une structure psychique défensive, constamment en guerre, qui ne sait exister qu’en écrasant ou en humiliant, peut naturellement faire naître de la compassion. Non pas une compassion sentimentale ou naïve, mais une compréhension claire de la source de la violence. La violence ne surgit jamais du vide ou de l’ouverture consciente et transparente au dessus de tes épaules que l’on nome la vision sans tête. Elle est toujours l’expression d’une erreur identitaire et d’une peur extrême, d’un sentiment d’insécurité radical, d’une incapacité à se sentir exister sans s’imposer. L’amour du Soi étant ignoré on le cherche désespérément à l’extérieur comme un vampire exigeant l’attention des autres. En ce sens, oui, la violence est presque toujours le signe d’une souffrance extrême. Ça il faut le voir, le comprendre, le sentir, en soi d’abord puis en chaque personne. Cette compréhension si elle descend dans le cœur génère de la compassion. 

Mais, et c’est là le point essentiel, cette compassion n’implique en rien la passivité. Elle n’implique ni l’excuse, ni la tolérance de l’abus, ni le renoncement à l’action. Au contraire. Lorsqu’elle est réelle, la compassion clarifie l’action. Elle empêche la haine, mais elle n’empêche pas la fermeté. Elle ne confond pas compréhension et permissivité.


Dans une perspective non duelle, agir contre l’abus de pouvoir n’est pas un acte de rejet de l’autre, mais un acte de protection du vivant. Comme on retient un enfant qui frappe, tout simplement parce que laisser faire serait une autre forme de violence. L’action juste ne naît pas de la colère, mais de la lucidité. Et la lucidité peut dire non sans haine, poser des limites sans déshumaniser.


C’est un point crucial, souvent mal compris. La non-dualité n’est pas une anesthésie morale. Elle n’est pas un “tout est égal”. Elle voit que la souffrance est à l’origine de la violence, et précisément pour cela, elle ne la laisse pas se déployer sans réponse. La compassion authentique inclut la responsabilité. Elle inclut le refus clair de l’abus. Elle inclut l’action, parfois très ferme, quand elle est nécessaire.


On pourrait presque dire ceci. La haine combat la personne. La lucidité protège le réel. Et c’est seulement depuis cette lucidité que l’action peut être à la fois juste, efficiente et profondément humaine.


Etre humain comme on dit c’est au final reconnaître notre nature divine…


Que la joie et la paix de ta nature divine rayonnent en toi et autour de toi..


Amor Fati 


lundi 19 janvier 2026

Réalisation et imprégnation progressive du nouveau paradigme

 


Merci les amis pour toutes vos contributions sous forme de commentaire. Je vois que ce sujet passionne un certain nombre d’entre nous. Les réactions et les commentaires nous montrent à quel point ce questionnement peut nous toucher et ainsi contribuer à affiner notre établissement dans la présence. Quand il y a reconnaissance de notre vraie nature, l’autre apparaît comme une expression de la même conscience que moi. Faire du mal à l’autre revient alors à se faire du mal à soi-même. C’est cela que l’on appelle la compassion. Cela ne signifie pas l’inaction ni la naïveté face à la violence ou à l’abus de pouvoir, mais que toute parole ou tout « acte juste » ne peut pas naître de la haine, de la vengeance ou d’un ego blessé. La non-dualité inclut tout, y compris les comportements destructeurs, mais inclure ne veut pas dire cautionner. Reconnaître que tout est fait de la même conscience n’efface pas la responsabilité dans la manière d’agir et de parler dans le monde. Ce que j’interroge ici, en m’incluant pleinement, c’est l’origine intérieure de chacune de nos prises de position : viennent-elles d’un espace ouvert, ou sont-elles encore informées par nos habitudes, nos peurs ou notre passé ? Cette vigilance et cette humilité sont pour moi du simple bon sens spirituel, pas un jugement moral. Ma vie se rappelle à l’humilité de Maître Eckhart : « On ne peut se quitter soi-même qu’on puisse se quitter davantage ».

Ainsi il me semble pour ma part que l’intégration de ce changement de paradigme auquel m’invite la réalisation que Je suis le Sans Forme prend toute forme dans ma vie quotidienne pour imprégner actes pensées et paroles et, qui sur un plan essentiel ne dépend d’aucun temps particulier peut paradoxalement prendre un temps infini.

Belles explorations à toi l’ami

Que la paix et la joie soient en toi et autour de toi.  

jeudi 15 janvier 2026

Paix intérieure et lucidité dans le monde

 


Je vais résumer un long questionnement par mail que j’ai reçu récemment  : « Comment se fait-il que certains enseignants non duels soutiennent ouvertement des dictateurs agressant d’autres pays et des récits manifestement outranciers ou voire complètement mensongers ? »

Je ne suis pas ici ce que les autres voient là-bas. Seul l’Ici se reconnaît. Et je ne distribue pas comme certains des certificats d’éveil. Que ceux qui ont des oreilles entendent. 


Mais quand quelqu’un, dans un discours, défend activement des figures de pouvoir violentes, mensongères ou autoritaires, ce n’est manifestement pas à partir de la reconnaissance de la Présence qu’il parle. C’est une pensée, une idéologie, un conditionnement qui a repris le volant. La reconnaissance de l’être peut avoir eu lieu, momentanément, peut-être, mais elle n’est pas en train de s’exprimer dans ce moment-là.


Cela révèle presque toujours une identification encore active, souvent d’ailleurs avec l’idée d’être du côté des éveillés contre les moutons, des lucides contre les endormis. C’est évidemment une forme d’ego ou de contournement spirituel. Il se nourrit de la même énergie que le fanatisme politique, même s’il parle le langage de l’absolu.


C’est pour cela que l’on peut voir chez certains enseignants de non dualité une grande clarté quand ils parlent du Soi, ou écrivent des livres sur la non dualité et une grande confusion quand ils parlent du monde. Ce n’est pas une hypocrisie volontaire, d’ailleurs ils ont toujours raison et ne supportent en général pas des avis contraires qui mettraient leur construction idéologique imaginaire en question. C’est le signe que l’absolu a peut-être été momentanément reconnu, mais que le relatif n’a pas été pleinement intégré dans la même lucidité.


C’est aussi pour cela que la non dualité authentique n’est jamais froide ni cynique. Elle est naturellement du côté de la vie, de la vérité, de la vulnérabilité. Elle ne se met pas au service de la domination ou de l’abus de pouvoir, parce que la domination suppose toujours un moi qui se croit séparé et supérieur.


 Ne t’en afflige pas. Tu peux comme moi discerner entre le bon grain et l’ivraie et résister à cette fâcheuse tendance que nous avons parfois de jeter le bébé avec l’eau du bain. 

C’est juste la trace d’une réalisation très partielle qui n’a pas encore traversé toutes les couches de l’humain. Le relatif n’a pas été guéri. Et c’est peut être là l’un des vrais critères d’authenticité que tu cherches et que pressens chez certains. Tu as compris que ce n’est pas tant ce que quelqu’un dit de l’unité, mais comment il traite au quotidien la complexité du monde, la vérité des faits et la souffrance des autres sans les dissoudre dans un simple concept.


Quand Jésus est interrogé sur le commandement le plus important, il répond par ce double mouvement très simple et très profond, aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même. Dans une lecture non duelle, ce Dieu n’est pas une entité extérieure, mais la source même de l’être, la présence vivante qui est notre vraie nature. Aimer Dieu de tout son être, c’est se retourner vers cette paix, cette conscience, cette réalité sans forme qui est déjà là. C’est par exemple dans la perspective de la vision sans tête reconnaître l’espace ouvert transparent dans forme et sans âge, au-dessus des épaules. 

Ce retournement peut être immédiat, fulgurant, parfois même bouleversant. Mais Jésus ajoute aussitôt aimer l’autre comme soi même, ce qui signifie que la reconnaissance de cette présence en soi ne peut rester enfermée dans une intériorité séparée. Si ce que je suis est cette même présence, alors l’autre est aussi cela, et l’amour n’est plus une vertu mais une évidence.


Pourtant, dans l’expérience humaine, cette évidence ne « s’incarne » pas toujours d’un seul coup. Beaucoup découvrent momentanément une paix intérieure réelle, une sorte de silence, de recul par rapport au mental, mais cette paix peut encore être vécue comme un refuge, comme un espace où l’on se protège du monde, au lieu d’être un espace où le monde est inclus. Il y a alors une subtile ou pas si subtile séparation qui demeure, un dedans paisible et un dehors encore perçu comme menaçant, confus ou indigne de cette paix. Je suis en paix mais le monde est en guerre. Ce sont les autres qui sont violents. 

C’est une sorte d’étape. La reconnaissance de l’être peut être vraie, mais l’intégration de cette reconnaissance dans toutes les zones de la vie, dans le corps, dans l’histoire, dans les peurs, dans les relations, dans les blessures anciennes, dans les opinions, demande en général du temps.


Il est très rare que tout se dissolve d’un seul coup, sauf peut être dans des trajectoires exceptionnelles comme celle de Ramana Maharshi, qui est resté des années immergé dans le samadhi ?Pour la plupart d’entre nous, la vérité est entrevue, parfois profondément, parfois fugitivement, puis la vie quotidienne continue, avec ses réflexes, ses peurs, ses fidélités anciennes, ses angles morts. L’amour découvert au cœur de l’être doit alors peu à peu descendre dans ces zones de contraction. Et cela n’est pas automatique. Cela demande la plupart du temps une forme de maturité, de lucidité, parfois même de goût pour l’exploration de t la confrontation intérieures. 


Il peut donc y avoir des réalisations authentiques momentanées et, en même temps, apparemment, des zones d’ombre actives, des opinions violentes, des aveuglements politiques ou affectifs, des défenses identitaires. Cela ne nie pas la réalité de la reconnaissance, mais cela montre qu’elle n’a pas encore été pleinement intégrée. L’unité a été vue, mais elle n’est pas encore devenue une manière d’habiter le monde. Et c’est peut être là que se joue la vraie incarnation de la non dualité, non pas dans des expériences extraordinaires, mais dans la lente et parfois difficile inclusion de tout ce que nous sommes, et de tous ceux que nous rencontrons, dans la même lumière.

dimanche 11 janvier 2026

Un oiseau monte haut


Un oiseau monte haut 


Un oiseau monte haut 

Et le ciel devient chant

Tout désir tombe à l’eau

D’où vient ce feu vivant


La mer parle tout bas

D’un bleu si transparent

Que mon cœur reste là

À goûter l’océan


C’est la poupée de sel

Qui s’en va dans la mer

Un vieux nœud se défait

Sans même se défaire


La nuit veille en moi

C’est mouvant, émouvant

Rien ne pleure en soi

C’est Lui seul s’éprouvant 


Mais Qui rêve de qui

Dans ce grand clair obscur

Où tout chant est un cri

De l’unique blessure


Et nul ne sait vraiment

Qui se voit vivre en qui

Tout naît d’un tremblement

Au bord de l’infini


On ne sait jamais quand 

Ce rêve s’éteindra 

Mais je sais que le temps 

Est dans de drôles de draps 


Un nuage s’égare

Dans un ciel sans avant

Un mirage se prépare

À mourir maintenant


Chaque battement d’aile

Traverse le néant

Et l’eau redevient ciel

Dans un même courant


Depuis la nuit des temps

Avant qu’Abraham ne fut

Je suis le cœur battant

D’un silence absolu