Que désignons-nous lorsque nous parlons de l’ego dans le cadre d’une voie spirituelle non duelle, c’est-à-dire d’une voie d’éveil à notre vraie nature ? Nous l’imaginons souvent comme une sorte de personnage intérieur, une petite entité cachée quelque part en nous, qu’il faudrait combattre, diminuer ou faire disparaître. Pourtant, l’ego n’est ni une chose ni une entité autonome. L’ego, c’est une activité, une opération continuelle, une manière de « faire je ». Il apparaît chaque fois qu’une expérience est rapportée à un centre personnel. Une pensée surgit, puis presque aussitôt une autre pensée, plus subtile et généralement inaperçue, suggère : « Ceci est ma pensée. » La première pensée, qui était simplement apparue, devient alors « ma » pensée. Une émotion traverse le corps, puis le même mouvement d’appropriation se produit : elle devient « mon » émotion. Une action s’accomplit, et la pensée « c’est moi qui l’ai faite » apparaît. Ainsi se forme, instant après instant, le sentiment d’être celui qui pense, ressent, décide et agit.
Ce mécanisme est si rapide que nous n’en percevons habituellement que le résultat. Nous avons l’impression immédiate qu’un « moi » était présent avant la pensée et qu’il en est l’auteur, alors que, dans l’expérience directe, nous constatons seulement l’apparition d’une pensée, puis celle d’un commentaire qui se l’attribue. L’ego n’est donc pas une entité qui s’approprierait les expériences. Il est précisément ce mouvement d’appropriation. Il n’y a pas d’abord un ego, puis une appropriation effectuée par lui. Nous pourrions donc dire que l’ego est le nom que nous donnons à cette activité incessante, et la plupart du temps inconsciente, par laquelle ce qui apparaît devient « ce qui m’arrive ».
Dire « je » ne constitue évidemment pas une erreur. Nous avons besoin de ce mot pour communiquer, prendre rendez-vous, exprimer nos besoins ou raconter notre histoire. Le « je » pratique est une convention commode permettant de désigner une singularité corps mental. L’erreur commence lorsque cette convention semble désigner une réalité séparée, lorsque la conscience s’identifie exclusivement à ce corps, à ce visage, à cette personnalité et à l’ensemble de ses conditionnements. Je ne dis plus simplement : « Ce corps est fatigué » ou « une inquiétude apparaît ». Je conclus : « Je suis fatigué », « je suis inquiet », puis, plus profondément encore : « Je suis cette personne à laquelle tout cela arrive. »
L’ego naît de cette incessante appropriation. Les expériences sont rassemblées autour d’un centre imaginaire et signées du même nom. Le monde devient ce qui « m’entoure ». Les autres deviennent ceux qui « me » regardent, « m’aiment », « me » jugent, « me » reconnaissent ou « me » menacent. La vie entière paraît s’organiser autour de cette personne supposée centrale.
Chacun se vit spontanément comme le centre de son propre monde, comme le héros d’un film un peu particulier dont il serait à la fois le personnage principal et le spectateur privilégié. Où que j’aille, l’environnement paraît s’organiser autour de moi. Les objets sont devant moi, derrière moi, à « ma » gauche ou à « ma » droite. Mes souvenirs racontent « mon » passé et mes projets dessinent « mon » avenir. Tout semble confirmer que je suis situé ici, dans ce corps, tandis que le reste de l’univers se trouve là-bas. Si je ferme les yeux, le monde visible disparaît. Si je les ouvre, il réapparaît. Cela renforce l’impression que je me trouve derrière les yeux, à l’intérieur de la tête, regardant un monde extérieur à moi. Presque tout le monde traverse ainsi son existence sans remettre en question cette localisation imaginaire.
Mais une contradiction apparaît. Chaque être humain se considère lui aussi comme le centre de son monde. Il ne peut pourtant pas exister une multitude de centres absolument centraux. Si chacun se croit séparé, prioritaire et chargé de défendre son propre monde, la concurrence devient « inévitable et invivable ». « Mon » besoin de sécurité ne coïncide pas toujours avec « le tien ». « Mon » désir d’être reconnu rencontre « ton » propre désir de reconnaissance. « Mon » projet s’oppose à « ton » projet. Au bout du compte, « mon » monde finit par affronter « ton » monde. Un mode de fonctionnement fondé sur une multiplicité de centres séparés porte en lui la possibilité permanente du conflit. Il suffit de regarder l’histoire humaine, ou plus simplement nos relations quotidiennes, pour en constater les effets.
Pourtant, quelque chose de vrai se cache au cœur même de cette illusion. Si chacun se ressent comme absolument central, ce n’est pas seulement par vanité. Le sentiment d’être renvoie en profondeur à quelque chose de réel. L’erreur ne se trouve donc pas dans cette intuition d’être présente au fond de chaque être humain. Elle consiste à attribuer le caractère infini et atemporel de cet être à une personne particulière, revêtue d’un costume spécifique et engagée dans un scénario particulier.
Il est essentiel de constater que le sentiment « Je suis », le pur et simple sentiment d’être, est toujours notre première connaissance. Avant de savoir qui je suis, avant de dire mon nom, mon âge, ma profession ou mon histoire, il y a cette évidence silencieuse : je suis. La première connaissance de chaque être humain est celle d’être. L’enfant la reconnaît avant même de pouvoir la formuler. Elle demeure présente à travers tous les changements de l’existence. Le corps se transforme, les pensées passent, les émotions se succèdent, les rôles sociaux apparaissent et disparaissent, mais l’évidence d’être reste étrangement inchangée.
Dans notre manière habituelle de parler, nous transformons facilement l’ego en une sorte de coupable intérieur. Nous disons qu’il s’empare de nos expériences, qu’il cherche à se protéger, qu’il veut dominer ou qu’il refuse de lâcher prise. Ces expressions peuvent être commodes, et on les retrouve souvent dans les cercles non duels et au cours des satsangs, mais elles finissent par donner une existence autonome à ce que nous cherchons précisément à comprendre. Or, il n’existe nulle part en nous une entité appelée « ego » qui déciderait de s’approprier l’évidence d’être. Il y a simplement un mécanisme de pensée, une association devenue automatique entre le fait d’être conscient et l’image d’une personne particulière.
Lorsque nous disons « il pleut », il n’y a personne qui pleut. Lorsque nous disons « il fait beau », il n’y a personne qui fabrique le beau temps. Le mot « il » est simplement imposé par la construction de la phrase. De la même manière, lorsque nous disons que « l’ego s’approprie une pensée », nous employons une formulation pratique, mais trompeuse si nous la prenons au pied de la lettre. Il y a seulement l’apparition d’une pensée, puis l’apparition d’une autre pensée qui affirme : « Cette pensée est à moi. »
Mais revenons à cette intuition très profonde de permanence qui existe en chacun de nous. Malgré les transformations du corps et les bouleversements de notre histoire, nous avons le sentiment d’être toujours le même. Cette intuition est juste en ce qu’elle renvoie au fait d’être conscient, toujours présent. Mais cette permanence est attribuée par erreur à ce qui apparaît dans la conscience. Nous croyons que la personne est demeurée la même, alors que son corps, ses opinions, ses croyances, ses émotions, ses désirs et sa manière de voir le monde ont constamment changé.
Le fait d’être conscient, lui, est toujours là. Il ne vieillit pas avec les images qu’il éclaire. Il était présent devant les perceptions de l’enfant, il est présent devant celles de l’adulte et il sera présent devant les expériences de la vieillesse. Mais autour de cette impression d’être viennent s’aimanter des pensées, des croyances, des souvenirs, des émotions et des situations. Cet ensemble finit par former l’image apparemment cohérente d’une personne permanente. Il y a là une fausse association, une confusion entre la conscience toujours présente et les contenus changeants qui apparaissent en elle.
Cette confusion ressemble au tour d’un prestidigitateur. On croit voir un objet apparaître ou disparaître, alors qu’un enchaînement extrêmement rapide de gestes a simplement échappé à notre attention. De même, on croit qu’un penseur produit les pensées parce que l’apparition de la pensée et son appropriation sont presque simultanées. Lorsque le mécanisme est observé plus attentivement, le tour de prestidigitation perd une partie de son pouvoir. Les pensées continuent d’apparaître, mais l’existence d’un penseur séparé devient beaucoup moins évidente. À force de lucidité, celui-ci est de moins en moins cru comme étant réel.
L’ego est donc une indication déformée du Soi. Le sentiment d’être est réel, mais il est confondu avec une personne particulière. Cela ressemble à une fenêtre qui prétendrait être la source de la lumière qu’elle laisse passer. La lumière est bien présente, mais la fenêtre affirme : « Cette lumière est à moi. » Pourtant, elle ne produit pas la lumière. Elle lui offre seulement une forme, une orientation et une couleur particulières.
La question essentielle n’est donc plus de savoir comment détruire l’ego. Qui voudrait le détruire, sinon le même sentiment d’identité personnelle cherchant à devenir plus spirituel, plus pur ou plus éveillé ? Le désir de ne plus avoir d’ego peut paradoxalement devenir l’entreprise la plus raffinée de l’ego, même si celui-ci ne dispose, bien entendu, d’aucune intention réelle. Ne tombons pas nous-mêmes dans le piège. Reconnaissons toute la difficulté qu’il y a à le déjouer, car l’écriture même de cet article exige une attention de chaque instant. À chaque phrase, nous risquons de transformer l’ego en une entité agissante, alors que nous cherchons précisément à montrer qu’il n’en est pas une. Une image idéale de soi peut ainsi se construire autour de la disparition supposée du moi : « Un jour, je pourrai enfin dire que je n’ai plus d’ego. »
On rencontre parfois, dans certains milieux de la non-dualité, des personnes qui répètent comme des perroquets : « Je ne suis personne », « il n’y a personne ». Ces phrases peuvent désigner une découverte réelle. Mais elles peuvent aussi devenir de nouvelles croyances ou une manière plus subtile de se distinguer. Le besoin d’être reconnu dans cette découverte, d’avoir raison contre ceux qui n’auraient pas encore compris, ou d’être confirmé comme celui qui a vu qu’il n’y avait personne, montre simplement que la répétition d’une formule ne suffit pas à dissoudre le mécanisme d’appropriation. Il est toujours possible de construire une identité autour de l’idée de n’avoir aucune identité.
Il est plus simple de regarder ce qui se passe maintenant. Une pensée apparaît. A-t-elle besoin d’un penseur séparé pour apparaître ? Une sensation traverse le corps. Trouve-t-on, à l’intérieur de cette sensation, quelqu’un qui la possède ? Une décision se forme. Peut-on observer l’instant précis où une entité autonome en deviendrait l’auteur ?
En regardant honnêtement, nous rencontrons des pensées, des sensations, des émotions et des actions, mais nous ne trouvons jamais l’entité séparée qui prétendrait les produire. L’ego est présent comme pensée, comme habitude d’appropriation, comme commentaire intérieur, mais jamais comme sujet indépendant. Nous pouvons dire « l’ego pense » de la même manière que nous disons « il pleut », à condition de ne pas imaginer quelqu’un derrière la pluie ni une entité cachée derrière les pensées.
Et pourtant, il y a bien conscience de tout cela. Les pensées sont connues, les sensations sont connues, le corps est connu, le monde est connu. Cette conscience est-elle enfermée dans le corps, ou le corps apparaît-il lui-même dans la conscience ? Possède-t-elle un âge, une forme, un visage ou une histoire ? Est-elle située quelque part dans l’espace que nous percevons, ou l’espace apparaît-il lui-même en elle ?
Le Je véritable n’est peut-être pas le personnage que nous pouvons décrire. Il est cette conscience dans laquelle le personnage, son corps et son monde apparaissent. Il ne dit pas : « Je suis seulement ceci. » Il accueille ceci et cela, l’intérieur et l’extérieur, le proche et le lointain, sans être limité par aucune de ces distinctions.
Lorsque cela est reconnu, la personne, c’est-à-dire la singularité corps mental ainsi que son fonctionnement, ne disparaît pas. Elle continue à être, travailler, aimer, décider et répondre à son prénom. Le mot « je » demeure parfaitement utilisable. Ce qui commence à s’effacer, c’est la conviction qu’il désigne une conscience séparée, enfermée dans un corps et opposée au reste du monde.
Le « petit je » n’a pas besoin d’être « détruit ». Il suffit de voir qu’il est une convention pratique, une manière de désigner cette singularité corps mental au sein de l’expérience. Comme une vague n’a pas à disparaître pour découvrir qu’elle est l’océan, la personne n’a pas à être supprimée pour que soit reconnue la conscience qui la constitue.
Le problème n’est ni le mot « je », ni le fonctionnement particulier de la personne. Il commence lorsque cette convention est prise pour la preuve qu’un auteur séparé dirige ce qui se produit.
Ce qui peut disparaître n’est donc pas le « petit je », mais la méprise qui consiste à prendre la singularité corps mental pour une entité autonome, propriétaire de la conscience et auteur de ses pensées et de ses actes. Les pensées d’appropriation peuvent continuer d’apparaître sans être crues.
La liberté ne consiste pas à ne plus dire « moi », mais à ne plus être dupe de ce que ce mot semble désigner. La personne continue de vivre et d’agir, tandis que la croyance en un centre séparé perd peu à peu son évidence.
Cette lucidité ne nous conduit pas vers une compréhension seulement intellectuelle. Elle révèle les qualités mêmes de notre véritable nature : la paix, qui est absence d’agitation intérieure, la joie, qui est absence de manque, l’amour, qui est absence de séparation, et la liberté, qui est absence d’entrave. Ces qualités ne sont pas des états extraordinaires qu’il faudrait fabriquer ou atteindre. Elles deviennent perceptibles lorsque la croyance en un moi séparé cesse d’occuper tout l’espace.
Reconnaître cela pour soi ne signifie pas se retirer du monde ni devenir indifférent aux autres. Au contraire, lorsque la séparation est moins crue, la paix, la joie, l’amour et la liberté peuvent naturellement se partager. La reconnaissance de notre véritable nature transforme alors notre manière d’écouter, de rencontrer, d’aimer et d’accompagner. Ce que nous découvrons au plus intime de nous-mêmes, nous apprenons aussi à le reconnaître chez l’autre et à le laisser circuler dans la relation.
Je te souhaite de tout cœur que tu reconnaisses que tu es la paix, la joie et l’amour que tu cherchais auparavant dans le monde et auprès des autres, afin que tu puisses partager cette reconnaissance avec ton environnement.
Amor Fati





