Il y a, en amont de toute pensée, une simplicité radicale : quelque chose en moi sait qu’une pensée vient d’apparaître. Quelque chose en moi reconnaît qu’une sensation se manifeste. Ce n’est pas la pensée elle-même qui se connaît, ni la sensation qui se sent elle-même. Elles sont connues. Ressenties. Illuminées par une lumière silencieuse, que rien ne peut atteindre, mais qui éclaire tout.
Ce n’est ni une métaphore ni un jeu conceptuel. C’est l’expérience la plus simple et la plus indiscutable : je sais que je suis. Quand je dis spontanément « j’existe », ce que je veux réellement dire est plus subtil. Le mot exister vient du latin ex-sistere, se tenir hors de, surgir hors de. Exister suppose une sortie, une projection. Mais dans l’expérience immédiate, je ne me vis pas comme “sorti de”. Je me vis comme en train d’être. En permanence il y a cette évidence silencieuse : être.
Je ne peux pas douter que je suis. Je peux douter de mes pensées, de mes perceptions, de mes souvenirs. Je peux remettre en question mes croyances, mon identité, mon histoire. Maintenant, quelque chose sait. Et si jamais quelqu’un fait le malin et prétend douter du fait d’être, même de ce doute qu’il affirme avoir, il en est conscient. Ce doute est connu. Il apparaît et il est connu.
Car la personne elle-même, le corps mental, apparaît au sein de la Conscience. La personne est perçue. Elle semble composée de pensée, de sensations, de sentiments et d’émotions. Mais elle n’est pas ce par quoi tout cela est su.
Et ce « je » n’est pas un objet parmi les autres. Ce « je » est cela par quoi tout est connu. Ce n’est pas une pensée, car toute pensée est vue. Ce n’est pas une sensation, car toute sensation apparaît en lui. Ce n’est même pas une conscience personnelle, car la personne est déjà un contenu.
Alors… qu’est-ce que ce « Je » ?
Les sages de l’Inde ont posé la question il y a des millénaires. Dans les premières lignes de la Kena Upanishad (l’Upanishad de « Ce par quoi »), on lit : « Par qui est dirigé l’esprit ? Par qui la pensée est-elle projetée ? Par qui la parole est-elle prononcée ? » Le mot Kena signifie littéralement : ce par quoi, ce par qui. Ce n’est pas une question pour accumuler une réponse. C’est une invitation à demeurer dans l’ouverture, à créer une brèche dans l’armure de nos prétentions à savoir. Car tout ce qui peut être connu est un objet, et Celui ou Cela qui connaît ne peut jamais être saisi comme un objet car il n’a tout simplement pas de caractéristiques objectives ( âge, taille, limite, couleur, son…).
Les pensées ne sont pas conscientes. Elles ne se connaissent pas elles-mêmes. Elles passent. Elles sont des formes très éphémères dans l’espace du pur connaître, comme des nuages dans le ciel. De même, une sensation corporelle n’est pas consciente : elle est perçue, mais elle-même ne perçoit rien. Même la mémoire du moi, ce récit intérieur auquel nous sommes si souvent attachés, n’est pas consciente par elle-même : elle est vue, entendue, et parfois, comme ici, contestée.
Alors qui ou quoi perçoit tout cela ?
Qu’est-ce qui est toujours là, immobile, silencieux, inaltérable ?
Qu’est-ce qui ne peut être pensé, mais sans quoi aucune pensée ne serait possible ?
Le Je dont il est question ici n’est pas un moi psychologique. C’est le pur fait d’être. Le Je qui ne peut être vu, car il est celui qui voit. Le Je qui ne peut être connu comme un objet, car il est la condition même de tout connaître.
Ce Je ne parle pas. Il ne formule rien. Il n’a pas de voix. Pourtant, si l’on devait imaginer qu’il puisse prononcer un mot, sa première parole serait la plus simple qui soit : « Je suis. »
Dans le livre de l’Exode, lorsque Moïse demande le nom de Dieu, la réponse est : « Ehyeh asher ehyeh », le plus souvent traduit par « Je suis celui qui suis » ou « Je suis celui qui est » (Exode 3,14). Avant tout attribut, avant toute qualification, il y a cette affirmation de l’être. Non pas « je suis ceci », non pas « je suis cela », mais simplement « Je suis ».
La Kena Upanishad poursuit : « Celui qui pense connaître Brahman ne le connaît pas. Celui qui ne prétend pas le connaître, le connaît. Il est inconnu de ceux qui le connaissent, et connu de ceux qui ne le connaissent pas. » Car ce Je ne peut être objet de connaissance. Il est le sujet absolu. Il est ce par quoi toute chose est connue, y compris l’idée de Dieu, y compris l’idée de soi.
Ramana Maharshi disait : « Le Soi brille toujours, mais vous ne le voyez pas à cause de l’obsession du non-soi. C’est le Soi seul qui doit dire : “Je suis le Soi.” » Cette parole ne vient pas d’une personne. Elle est la reconnaissance silencieuse de l’être par lui-même.
Ce n’est donc pas un savoir à obtenir. C’est un retournement. Une détente. Quand les pensées sont vues comme pensées, quand les sensations sont vues comme sensations, il reste cette évidence simple : être.
Et même cette phrase est encore de trop. Car ce Je est cela par quoi tout est connu, et qui seul se reconnaît lui-même.






