La découverte du Vijñāna Bhairava Tantra, il y a près d’une trentaine d’années, m’a véritablement émerveillé. À cette époque, avec mon maître Frédéric Moreau, ostéopathe à Aix-en-Provence, je pratiquais sans le savoir ce que l’on pourrait appeler la voie du sentir. Par son toucher, par sa présence, il m’amenait à entrer en intimité avec des zones de moi-même que j’avais longtemps évitées, des émotions refoulées, des tensions profondément inscrites dans le corps. Il ne s’agissait pas d’analyser, ni de comprendre, mais de sentir, pleinement, sans retrait, jusqu’à ce que quelque chose cède, non par effort, mais par évidence. À la fin de chaque séance, je sentais une transformation radicale, inouïe, et j’étais dans l’incapacité de comprendre ce qui m’arrivait. Je rentrais dans son cabinet avec une charge de frustration, d’impuissance, de souffrance, et j’en ressortais avec une joie irrépressible. C’était comme s’il m’avait vidé de tout ce que je portais, comme un neti neti d’amour, une traversée où toutes mes attentes tombaient d’elles-mêmes. En sa présence, quelque chose en moi se dépouillait sans effort. Et lorsque je sortais, il y avait cette unité immédiate avec tout ce qui apparaissait. Chaque perception était une, sans distance. Je vivais, à chaque sortie de son cabinet, une forme d’éveil à la véritable nature, même si à l’époque je n’aurais jamais utilisé ce mot.
Lorsque j’ai découvert ce texte, et que j’ai vu que des êtres humains avaient formulé cela il y a plus de mille ans en Inde, j’ai ressenti une reconnaissance immédiate. Ce n’était pas une découverte intellectuelle, mais la confirmation d’une intuition déjà bien vivante, d’une profondeur atemporelle.
Car ce texte affirme quelque chose de radical : la libération ne passe pas par le retrait de l’expérience, comme on le propose souvent dans le Jnana Yoga (Yoga de la connaissance où l’on passe de l’identification à « je suis quelqu’un », à la reconnaissance de n’être personne, puis de ce « je ne suis rien » à l’évidence que ce « je suis », pure conscience, prend déjà toute forme), mais en entrant entièrement dans l’expérience, sans distance. Il ne s’agit pas de se détourner de ce qui est vécu, mais d’y entrer sans réserve, jusqu’à ce que la séparation entre celui qui vit et ce qui est vécu se dissolve.
Lorsque cette présence devient complète, il se produit un basculement presque imperceptible. Ce qui était vécu comme une expérience personnelle, avec un centre, une histoire, une identité, se révèle comme une vibration sans propriétaire. L’émotion n’est plus à moi, elle est simplement là comme un mouvement de la vie elle-même. Et dans ce sentir sans distance, quelque chose se simplifie radicalement. La pensée, qui habituellement commente, interprète, juge, perd naturellement sa fonction. Elle peut continuer à apparaître, mais elle n’organise plus l’expérience. Ce qui reste, c’est une forme d’évidence silencieuse, une présence qui n’a pas besoin d’être définie. Mais cela suppose une chose très simple et en même temps extrêmement exigeante dans la vie quotidienne. Cesser de fuir, simplement cesser de fuir.
Car si l’on s’observe avec honnêteté, nous pouvons remarquer que nous fuyons presque en permanence ce qui est ressenti. Non pas forcément en nous distrayant extérieurement, mais beaucoup plus subtilement, en surimposant sur l’expérience une activité mentale continue. Dès qu’une émotion apparaît, le mental vient immédiatement la recouvrir d’étiquettes, de comparaisons, de jugements, de conclusions. Il dit “c’est bien”, “ce n’est pas bien”, “ça ne devrait pas être là”, “ça veut dire ceci”, “ça me rappelle cela”. Et ce mouvement est le plus souvent extrêmement fin, presque invisible. C’est une manière d’éviter la rencontre directe avec ce qui est là.
C’est cette surimposition mentale qui empêche la rencontre et la révélation non duelle. Tant que l’expérience est pensée, elle n’est pas pleinement sentie. On ne peut pas penser et sentir en même temps. Quand on sent, on ne pense pas. Quand on pense, on ne ressent pas. C’est pour cela que sentir est pleinement non duel. Et tant que l’expérience n’est pas pleinement sentie, cette reconnaissance dont parlent les textes du tantrisme shivaïte du Cachemire ne peut avoir lieu.
C’est pour ça que je dis toujours, il y a à chaque instant de la vie une option radicale : soit sentir la vie, soit penser la vie. Plus tu penses la vie, plus tu te sens malheureux et séparé, plus tu sens la vie directement, plus il y a de plénitude, de joie, de paix.
C’est ici qu’intervient une notion centrale de cette tradition, souvent associée au Vijñāna Bhairava Tantra, la pratyabhijñā, que l’on peut traduire par reconnaissance. Cette voie de la reconnaissance a été élaborée de manière magistrale par Abhinavagupta, grand philosophe du shivaïsme du Cachemire, notamment dans son œuvre majeure, le Tantrāloka, et elle a été reprise et synthétisée par son disciple Kshemaraja. Elle désigne la reconnaissance directe de notre véritable nature comme conscience.
Kshemaraja écrit dans le Pratyabhijñāhṛdayam : « La reconnaissance est la prise de conscience de sa propre nature essentielle comme étant la conscience universelle. »
Il ne s’agit pas d’acquérir quelque chose de nouveau, ni d’atteindre un état particulier, mais de reconnaître ce qui est déjà là, ce qui n’a jamais cessé d’être présent, et qui pourtant reste voilé tant que l’on se tient à distance de l’expérience vivante. Lorsque cette distance disparaît, lorsque le sentir est total, la conscience se reconnaît elle-même, non pas comme un objet, mais comme l’évidence même de toute expérience.
C’est, au fond, ce que je partage depuis 1998 en séance de thérapie non duelle. Il s’agit d’accompagner un mouvement à contre-courant de notre réflexe habituel. Car notre intuition ordinaire nous pousse à fuir. Nous avons appris, très tôt, à éviter ce qui dérange. À nous détourner de l’émotion désagréable, à contracter face à la peur, à esquiver la panique, le désespoir, l’impuissance, la tristesse. Nous avons appris à ne pas rester avec la jalousie, la honte, la culpabilité, comme si ces expériences menaçaient ce que nous sommes.
Et pourtant, c’est exactement là que se trouve la porte.
Lorsque l’on ne fuit plus, lorsque l’on accepte de plonger dans l’émotion, non pas pour s’y perdre mais pour la sentir entièrement, quelque chose de très simple et de très profond se révèle. L’émotion cesse d’être un problème à résoudre. Elle devient un passage. Et dans ce passage, la conscience se libère de la grille mentale qui la recouvrait. Elle n’est plus enfermée dans des interprétations, des histoires, des identifications. Elle se reconnaît elle-même comme présence vivante.
Ce qui apparaît alors n’est pas une expérience extraordinaire, mais quelque chose de fondamentalement familier. Une paix qui ne dépend pas des circonstances, une ouverture sans séparation que l’on appelle amour, une absence de manque que l’on reconnaît comme joie.
Et il y a là une beauté particulière dans le fait de partager cela avec un autre être humain. Car ce qui se transforme n’est pas seulement l’émotion, mais la qualité même de la relation à elle. Une colère pleinement sentie ne conduit pas à la dureté, elle s’ouvre en profondeur. Une intensité traversée sans fuite donne naissance à une douceur qui n’est pas fabriquée.
Cette douceur-là ne vient pas d’un évitement, ni d’un contrôle. Elle naît de la traversée, d’une colère transmuée, et elle a une densité, une vérité et une humanité qui ne peuvent pas être imitées.
Et c’est peut-être là l’un des paradoxes les plus étonnants. L’une des philosophies les plus complètes et les plus subtiles jamais élaborées sur la nature de la conscience, celle du shivaïsme du Cachemire, celle d’Abhinavagupta, du Tantrāloka, de la pratyabhijñā, nous ramène finalement à quelque chose d’une simplicité désarmante : sentir directement, sans détour, sans commentaire.
Comme si toute cette élaboration, toute cette finesse conceptuelle, n’avait pour fonction que de nous reconduire à l’évidence la plus immédiate.
Et en même temps, il n’est pas nécessaire d’avoir lu le Tantrāloka, ni de connaître la philosophie de la reconnaissance, pour que cela soit goûté.
Car sentir est déjà là, toujours déjà là.
Et c’est peut-être cela, le plus grand renversement : ce que les plus grands textes de non dualité pointent avec une extrême précision est, en réalité, immédiatement accessible à chacun, dans l’instant même où il cesse de fuir et commence simplement à sentir.
Sur la paix et l’amour règnent en toi et autour de toi.
Amor Fati




