L’épisode de la madeleine de Proust est certainement l’un des passages les plus célèbres de toute la littérature française. Une conversation passionnante avec un ami écrivain, Jean-Marie Humbert, qui venait de relire les quelques milliers de pages de « La Recherche », m’a récemment donné envie de revenir à ce passage et de l’éclairer dans une perspective non-duelle. On présente généralement cette scène comme l’exemple par excellence de la mémoire involontaire, c’est-à-dire d’un souvenir qui resurgit spontanément sous l’effet d’une sensation, sans que nous ayons fait le moindre effort pour nous le rappeler. Cette lecture est évidemment juste d’un point de vue relatif. Mais à force de concentrer toute notre attention sur le mécanisme de la mémoire et sur la résurrection du passé, nous risquons de passer à côté d’un extraordinaire pointeur vers notre vraie nature intemporelle.
Lorsque, dans le roman, le narrateur porte à ses lèvres une cuillerée de thé dans laquelle s’est amolli un morceau de madeleine, il ne se souvient encore de rien. Aucun paysage de son enfance ne s’est reformé dans son esprit. Il y a seulement une sensation et, avec elle, une joie soudaine, puissante, irrépressible. Tout est là. Le bonheur éprouvé est, à cet instant précis, sans cause connue. Il ne dépend encore d’aucune histoire, d’aucun visage, d’aucun lieu retrouvé. Pendant un instant, rien ne manque, rien ne doit être obtenu, réparé ou retrouvé. Plus étonnant encore, Proust écrit : « cette essence n’était pas en moi, elle était moi ». Cette phrase semble tout droit sortie de l’Ashtavakra Gita ou d’un texte de la tradition non-duelle. Il ne dit pas seulement que cette joie a envahi le narrateur. Il affirme que l’essence même de cette joie était ce qu’il était.
C’est précisément ce que nous disent les grandes traditions spirituelles : notre vraie nature est joie. Dans l’Advaita Vedānta, bien que l’on ne puisse définir ce que nous sommes réellement, Brahman est traditionnellement évoqué par la formule Sat Cit Ānanda. Sat désigne l’être, Cit la conscience et Ānanda la béatitude, que l’on peut également comprendre comme la plénitude ou l’absence de manque. Il ne s’agit pas de trois qualités qui viendraient s’ajouter les unes aux autres, mais de trois manières d’indiquer une même réalité indivisible. La joie n’est donc pas un état accidentel qui surviendrait à l’être. Elle est inhérente à l’être que nous sommes. Durant cet instant, il n’y avait plus un homme séparé contemplant son propre bonheur. Il y avait seulement cette plénitude, cette absence de manque, cette conscience libérée pour quelques secondes de l’histoire qu’elle se raconte habituellement à elle-même.
C’est ici que commence ce que l’on pourrait appeler le dilemme de la madeleine. Le narrateur pourrait demeurer dans l’émerveillement, goûter cette joie sans chercher à la saisir ni tenter d’en découvrir la cause. Mais, n’ayant pas pleinement reconnu cette joie comme l’expression de sa vraie nature, il s’engage dans la recherche d’une cause située dans le temps. Il interroge la sensation, boit de nouveau, tente de reproduire l’expérience et mobilise toute son intelligence afin de retrouver l’événement passé auquel ce goût pourrait être associé.
Quelque chose de très intéressant se produit alors. Le narrateur boit une deuxième gorgée et n’y trouve rien de plus que dans la première. La troisième lui apporte encore un peu moins. La force de l’expérience diminue à mesure qu’il cherche à la reproduire. Nous connaissons tous ce phénomène. Un enfant mange un morceau de chocolat et éprouve un grand plaisir. Il va naturellement en reprendre un deuxième, puis un troisième, parce qu’il croit que le plaisir se trouve dans le chocolat et que chaque nouveau morceau lui procurera la même joie. Les adultes font d’ailleurs exactement la même chose, avec simplement des chocolats plus cacaotés et parfois plus chers. Je peux en témoigner en connaissance de cause. Le premier carré semble ouvrir les portes d’un paradis perdu. Le sixième commence à peser et, au dixième, ce qui devait nous rendre heureux nous oblige surtout à réfléchir à notre digestion et à ses conséquences prochaines.
Dans une autre vie, au cours de mes études de sciences politiques, j’avais appris que les économistes désignent ce phénomène par la notion d’« utilité marginale décroissante ». La satisfaction procurée par chaque unité supplémentaire d’un bien tend à diminuer jusqu’au point de satiété. Au-delà de ce point, une consommation supplémentaire peut devenir indifférente, désagréable ou même produire l’effet inverse de celui qui était recherché. La sagesse économique rejoint ici, sans le savoir, une intuition non-duelle profonde : aucun objet ne peut, par lui-même, produire le bonheur.
Ce que nous voyons clairement avec le chocolat se retrouve sous des formes plus complexes dans nos relations amoureuses et sexuelles. Nous avons peut-être tous connu ces histoires que nous imaginions sans fin, ces rencontres dans lesquelles le désir semblait devoir se renouveler éternellement. La présence de l’autre nous bouleversait. Une voix, un regard, un geste suffisait à nous rendre heureux. Puis, peu à peu, ce qui semblait autrefois provoquer l’émerveillement devient familier. L’intensité diminue et le désir réclame une répétition, une variation ou une confirmation toujours nouvelle. Nous faisons alors porter à l’autre et au monde la responsabilité de notre émerveillement. Le plaisir qui semblait devoir se perpétuer peut finir par produire de la lassitude, de l’agacement et parfois même du dégoût.
Cela ne signifie pas que le plaisir et l’amour devraient être abandonnés. Cela montre simplement que, par ignorance, nous demandons souvent à une personne de produire continuellement en nous un état qu’aucune personne ne peut fabriquer. Nous avons l’impression que l’autre provoque notre joie, de même que le narrateur a d’abord l’impression que le thé et la madeleine sont à l’origine de la sienne. En réalité, l’autre ou la madeleine ne font que suspendre momentanément notre attente d’autre chose. Or c’est précisément cette attente, cette tension vers un ailleurs ou un instant futur, qui nous empêche de sentir l’émerveillement déjà présent.
Lorsque le désir (qui se manifeste sensoriellement comme une tension vers autre chose que ce qui est déjà là) obtient ce qu’il cherchait, il se détend à l’instant. La barrière constituée par la recherche inconsciente tombe et laisse apparaître la joie inhérente à notre vraie nature. Comme nous pensons spontanément selon les lois de la causalité, nous attribuons cette joie à la personne, à l’objet ou à l’événement qui semble l’avoir précédée. Nous disons que cette personne nous rend heureux, que ce chocolat nous procure du plaisir ou que cette madeleine fait renaître en nous une joie ancienne. Pourtant, l’autre n’a pas créé cette joie. Il a momentanément interrompu le mouvement qui nous empêchait de la reconnaître. La joie inhérente à notre vraie nature était déjà là.
Dès que nous attribuons ce pouvoir à l’autre, nous chercherons fatalement à répéter l’expérience, à retenir la personne aimée et à retrouver le premier éblouissement. Nous passons alors insensiblement de l’amour à la consommation du plaisir, et la loi de satiété finit inévitablement par se manifester. Le narrateur pressent lui-même que la cause véritable ne se trouve ni dans la madeleine ni dans la tasse. Il constate que sa joie est liée au goût du thé et du gâteau, tout en comprenant qu’elle le dépasse infiniment et ne peut être de même nature. Cette observation est décisive. La madeleine a éveillé quelque chose qu’elle ne pouvait contenir. Si elle avait réellement été la cause de cette joie, chaque nouvelle gorgée aurait dû la reproduire avec une intensité comparable. Or cette intensité diminue. Le narrateur comprend donc que ce qu’il cherche n’est pas dans le gâteau, même s’il continue à chercher ce que le gâteau a réveillé.
Finalement, il écrit : « Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. » Il reconnaît alors le goût du petit morceau de madeleine que sa tante Léonie lui offrait autrefois à Combray, après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. Dès lors, la joie reçoit une explication. Elle venait, pense-t-il, de la résurrection soudaine de son enfance.
Mais ici, je vous invite à renverser complètement cette perspective dualiste pour dé-couvrir (cesser de couvrir) que la joie ne venait pas réellement du passé, puisque le souvenir de Combray s’est présenté après elle. Ce souvenir lui a donné une forme, une couleur, un visage et une histoire, mais le premier instant était libre de tout cela. Avant que la pensée ne dise : « C’est la madeleine de mon enfance », il y avait seulement la disparition momentanée de la croyance illusoire en un moi séparé de la vie. La madeleine a certes déclenché l’expérience, mais elle n’en était pas la source. Durant quelques secondes, la recherche est interrompue. Voilà tout. La joie sans cause s’est alors spontanément révélée comme ayant toujours été là.
Chercher l’origine de ce bonheur dans le passé revient presque à chercher dans l’interrupteur l’origine de la lumière. L’interrupteur permet à la lumière d’apparaître, mais il ne la produit pas. De même, la madeleine a permis à une joie déjà présente de se révéler, mais le narrateur l’attribue ensuite au souvenir qui l’accompagnait.
Après avoir compris que la joie ne se trouvait pas dans la madeleine elle-même, le narrateur en recherche la cause dans l’enfance. Ce déplacement est naturel pour quelqu’un qui s’identifie à un corps né dans le temps et appelé à mourir, et qui croit par conséquent être lui-même un être inscrit dans le temps. Mais, en réalité, nous ne voulons pas nécessairement retrouver les événements précis de cette époque. Nous voulons retrouver une certaine manière d’être au monde.
L’enfant n’a pas encore construit une identité personnelle aussi solide que celle de l’adulte. Il vit souvent sans le savoir ce que la voie de la vision sans tête nous invite à redécouvrir consciemment. Il n’y a pas quelqu’un ici, enfermé derrière un visage, qui regarderait un monde situé là-bas. Il y a une ouverture dans laquelle le monde apparaît. La fleur, le goût, le son et le regard de l’autre ne sont pas tenus à distance par un commentaire permanent. L’enfant est encore en intimité avec les choses parce que la frontière entre lui-même et le monde n’a pas acquis toute la rigidité qu’elle aura plus tard.
Ce que nous appelons la nostalgie de l’enfance est plus profondément la nostalgie de cette non-séparation. Nous croyons regretter une maison, une odeur, un jardin ou la voix d’une personne proche aujourd’hui disparue. À travers eux, nous cherchons cette expérience dans laquelle personne ne se tenait encore à distance de la vie. L’âge d’or n’est pas une période heureuse du passé. C’est cette ouverture sans personne dans laquelle ce texte apparaît en cet instant même.
Cette ouverture n’appartient pas à l’enfance. Elle est présente maintenant. Ce qui a changé, c’est que l’identité personnelle s’est installée au premier plan. Nous avons appris un nom, reconnu un visage dans le miroir, construit une histoire et trouvé notre place dans le monde. Nous avons fini par croire que nous étions exclusivement cette personne. Pourtant, en cet instant même, le monde entier et ce texte apparaissent dans un espace ouvert, silencieux et sans âge. Le narrateur cherche dans le passé ce qui n’a jamais quitté l’intemporelle présence de notre vraie nature.
Le véritable âge d’or n’est pas derrière nous. Il est cette disponibilité de la conscience, avant qu’une pensée ne vienne raconter l’expérience, se l’approprier et faire naître un sentiment de possession. L’enfant vit cette ouverture sans le savoir. L’adulte peut la reconnaître consciemment. Ce qui semblait perdu dans le temps se révèle alors comme ce qui n’a jamais été absent.
La même madeleine permet de formuler ce dilemme d’une autre manière. Rupert Spira, un enseignant de non-dualité que j’affectionne particulièrement, reprend souvent une expression anglaise bien connue : « You cannot have your cake and eat it. » Littéralement, on ne peut pas conserver son gâteau et le manger en même temps. L’image tombe particulièrement bien ici, puisque la madeleine est elle aussi un gâteau. Tant que le gâteau se trouve devant nous, nous pouvons le connaître comme un objet, mais nous ne l’avons pas encore mangé. Une fois mangé, il n’existe plus à distance de nous comme une chose séparée.
Rupert Spira donne à cette expression un sens non-duel très profond : nous ne pouvons pas à la fois être ce que nous sommes et le connaître comme un objet. Pour connaître objectivement quelque chose, il faut s’en séparer. Il faut un sujet qui connaît et un objet qui est connu. Or l’Être ne peut pas sortir de lui-même pour se regarder. La Conscience ne peut pas se placer en face de la Conscience. Elle se connaît autrement, simplement en étant consciemment elle-même.
Le narrateur se trouve exactement au cœur de ce paradoxe. Tant qu’il goûte la joie, il est cette joie. Dès qu’il cherche à la comprendre, une distance semble apparaître. Il y a désormais un sujet qui observe une sensation, recherche sa cause et tente de la transformer en connaissance. Il quitte en quelque sorte l’immédiateté de l’Être pour entrer dans l’aventure de son explication. C’est ici que naît la dualité : d’un côté celui qui cherche, de l’autre l’expérience qu’il cherche à saisir.
Mais cette sortie est impossible au sens absolu. La Conscience ne quitte jamais ce qu’elle est. Elle ne devient jamais réellement un sujet séparé placé face à un objet. Même la recherche du passé apparaît en elle. Même l’interprétation, la mémoire et le désir d’expliquer sont encore des formes prises par la Présence. Rien ne se trouve jamais à l’extérieur de la Conscience. Il y a seulement un déplacement de l’attention, qui se porte désormais sur les souvenirs, les images et les explications, et ne reconnaît plus ce dans quoi tout cela apparaît.
On pourrait dire que Proust passe à côté de la Présence, mais ce serait à la fois juste et injuste. Il passe à côté de la simplicité de la révélation en voulant l’expliquer. Pourtant, cette méprise magnifique donne naissance à l’une des œuvres les plus riches de la littérature. S’il était demeuré silencieusement dans la joie sans cause, nous aurions peut-être eu un sage, mais nous n’aurions peut-être pas eu « La Recherche ».
Toute création naît probablement de cette tension. L’artiste entrevoit quelque chose qui ne peut être pensé, puis il tente malgré tout de le traduire. Il reçoit une intuition qui n’a pas de mots et passe parfois toute une vie à chercher la phrase qui pourrait lui donner une forme. La phrase ne sera jamais l’expérience elle-même, mais elle pourra en porter le parfum.
Proust choisit en quelque sorte de manger la madeleine et de vouloir la conserver. Il veut vivre l’éblouissement et, en même temps, comprendre d’où il vient. Il veut être la joie et la transformer en connaissance. Cette impossibilité nourrit son œuvre entière. « La Recherche » devient la tentative prodigieuse de retrouver par les mots ce qui, dans l’instant initial, était antérieur aux mots.
Il ne faudrait donc pas juger trop sévèrement cette « erreur ». Elle est l’erreur féconde de l’écrivain, peut-être même de tout artiste. Quelque chose d’infini se révèle, puis la pensée veut lui construire une demeure. Chez Proust, cette demeure devient une cathédrale. Ses phrases sont longues, sinueuses, pleines de détours et d’incises, parce qu’elles essaient d’embrasser simultanément la sensation, le souvenir, la pensée et la conscience de penser. Elles veulent retenir ce qui ne cesse de disparaître dès qu’on cherche à le saisir.
La leçon de la madeleine de Proust, c’est que chaque fois qu’un plaisir ou une sensation agréable est éprouvé, nous pouvons nous rappeler que la joie qui se révèle alors ne vient pas de l’objet lui-même. L’objet semble en être la cause parce que sa rencontre interrompt momentanément la recherche et détend le désir. La joie jusque-là recouverte devient alors perceptible. Le plaisir peut ainsi devenir une porte vers la reconnaissance de notre vraie nature. C’est l’une des intuitions profondes du tantrisme shivaïte du Cachemire, qui nous invite à entrer pleinement dans la sensation agréable, sans chercher à la retenir ni à la reproduire. Lorsque le plaisir est accueilli sans appropriation, l’objet passe au second plan et il reste cette joie sans cause, cette plénitude qui ne vient de rien parce qu’elle est ce que nous sommes.
Amor Fati





