Quelques chapitres plus loin, Augustin nous invite pourtant à un retournement beaucoup plus radical : « Ne va pas au-dehors, rentre en toi-même ; c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité. » (De vera religione, XXXIX, 72). Il ne parle pas ici d’introspection psychologique. Il ne parle pas davantage d’un enfermement sur soi. Il pointe vers un déplacement de l’attention, vers ce qui est plus intime que nos pensées, plus proche que notre histoire, plus fondamental même que l’image que nous avons de nous-mêmes.
Ce mouvement du dehors vers le dedans traverse presque toutes les traditions contemplatives. Il ne s’agit pas de devenir quelqu’un d’autre. Il ne s’agit pas d’accumuler davantage de croyances. Il s’agit plutôt de retourner le regard. De découvrir ce qui regarde déjà.
Dans la Kena Upanishad, il est dit : « Ce n’est pas ce que l’œil voit, mais ce par quoi l’œil voit. Sache que cela est Brahman, et non ce que les gens adorent ici. » L’invitation est d’une simplicité déconcertante. Nous passons notre vie fascinés par ce qui est perçu. Plus rarement par cela grâce à quoi toute perception est possible.
La Katha Upanishad formule ce retournement avec une image magnifique : « Le Créateur perça les sens vers l’extérieur ; c’est pourquoi l’homme regarde au-dehors et non au-dedans de lui-même. Quelque sage, désireux de l’immortalité, détourna son regard et vit le Soi intérieur. » Le diagnostic est ancien et toujours actuel. Les sens courent vers le monde. L’attention se disperse. Puis, parfois, quelque chose se retourne.
Dans la tradition chrétienne, le mouvement est identique. Dans l’Évangile de Thomas, Jésus dit : « Le Royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous. Quand vous vous connaîtrez vous-mêmes, alors vous serez connus. » (Logion 3). Le Royaume n’est pas remis à plus tard. Il n’est pas situé ailleurs. Il est déjà ce dans quoi apparaissent ces mots, cette lecture, cette respiration.
Jean Tauler parle souvent du retour au fond de l’âme, à cette profondeur oubliée sous les préoccupations incessantes. Pour lui, l’être humain se disperse dans la multiplicité puis découvre un jour qu’il existe un fond silencieux qui n’a jamais été quitté. Maître Eckhart, lui, pousse encore plus loin cette intuition lorsqu’il écrit : « Il y a dans l’âme quelque chose qui est incréé et incréable. » Ou encore : « L’œil avec lequel je vois Dieu est le même œil avec lequel Dieu me voit. » Le retournement devient alors complet. Celui qui cherche et ce qui est cherché commencent à perdre leurs frontières.
Douglas Harding, avec son sens inné du maniement du paradoxe, formulait cela de façon très explicite et admirable (Quel génie…) : « Vous n’êtes pas ici ce que vous paraissez être là-bas. » Là-bas, dans les souvenirs, là-bas dans le miroir, dans les photographies, dans les récits, dans les pensées des autres, apparaît une personne. Une histoire. Un âge. Un caractère. Une identité. Quelqu’un que le monde semble regarder, nommer, définir.
Mais ici, à l’endroit d’où vous regardez maintenant, qu’y a-t-il réellement ? Une tête ? Une personne ?Une limite ? Ou bien cet espace transparent, conscient, ouvert, accueillant et accessible 24h/24 7j/7 dans lequel le monde apparaît ?
Douglas Harding nous invite précisément à cette expérience extraordinairement simple : cesser momentanément de regarder seulement ce qui apparaît pour revenir vers l’endroit d’où cela apparaît. Alors quelque chose d’étrange peut être découvert. Ici où l’on croyait trouver quelqu’un, il y a peut-être surtout de l’espace. Ici où l’on croyait trouver une identité fixe, il y a peut-être cette ouverture consciente sans forme précise qui accueille les sons, les sensations, les pensées et le monde entier.
Peut-être que tout le chemin spirituel tient dans ce déplacement de l’attention. Vers la source elle-même. Vers ce fond du cœur dont parlent les mystiques. Vers cette présence qui précède les récits sur soi. Puis découvrir quelque chose d’encore plus étrange : ce dedans vers lequel nous revenons n’est pas personnel. Ce n’est pas un petit espace privé enfermé dans un corps. C’est cet espace conscient, plus intime que l’intime et pourtant impersonnel, déjà présent avant les pensées, avant les identités, avant les croyances.
Le satsang commence exactement là où le secret ouvert se redécouvre, où l’attention se relâche dans sa propre source silencieuse.
Où ça ? Ici… Dans ce qui perçoit tout ceci y compris ce texte et ses mots et cette page blanche ou écran de téléphone ou d’ordinateur.
Le satsang, c’est maintenant. Le satsang a lieu en toi. Le satsang, c’est toi. Il apparaît en toi, il est connu par toi et il est fait de toi.
AMOR FATI













