Je dis souvent que les histoires, notamment celles à propos de l’éveil, sont le principal obstacle à l’éveil, car elles ont tendance à entretenir une attention exclusivement tournée vers l’extérieur et oublieuse de sa propre source. Toutefois il y a des histoires susceptibles de nous rappeler à l’essentiel comme celle survenue en décembre 1849 à Dostoïevski qui a alors vingt-huit ans. Il a été condamné à mort pour avoir fréquenté le cercle de Petrachevski, où l’on discutait notamment d’idées socialistes et de livres interdits. Avec ses compagnons, il est conduit sur une place de Saint-Pétersbourg. On leur lit la sentence, on leur fait embrasser une croix, on les revêt de chemises blanches. Trois hommes sont attachés aux poteaux. Lui est le sixième. Il passera dans le deuxième groupe. Il croit qu’il lui reste à peine une minute à vivre.
Puis on annonce soudain que le tsar leur accorde la vie. La peine de mort est commuée, pour Dostoïevski, en quatre années de bagne, suivies du service militaire. Mais en réalité cette grâce avait été décidée à l’avance. Le Tsar Nicolas Ier avait ordonné qu’elle ne soit annoncée qu’après les préparatifs de l’exécution. Les condamnés devaient croire jusqu’au bout qu’ils allaient mourir. Une mise en scène d’une cruauté vertigineuse. Et, pour ceux qui la traversaient sans le savoir, une rencontre tout à fait réelle avec leur propre fin.
Dans la lettre qu’il écrit à son frère le jour même, Dostoïevski raconte ces derniers instants. Il pense à lui, à ceux qu’il aime, et surtout à tout ce temps qu’il a gaspillé en cette vie sans en reconnaître la valeur. La vie qui semblait aller de soi lui apparaît soudain comme un don. Chaque minute aurait pu contenir un siècle de bonheur. Quelque chose qu’il avait sous les yeux depuis toujours venait de lui être rendu.
Bien plus tard, dans son roman L’Idiot, il reviendra sur ces quelques minutes à travers le récit d’un condamné gracié. Cinq minutes lui restent. Cinq minutes qui lui semblent contenir une richesse immense. Il les partage : deux pour dire adieu à ses compagnons, deux pour se recueillir, une pour regarder encore autour de lui. Nous qui ne savons parfois que faire d’une soirée découvrons avec lui ce que peut contenir une minute.
Pourquoi est-ce que je te conte cette histoire extraordinaire ?
Parce qu’elle me rappelle une exploration que je partage souvent dans nos réunions, séances individuelles ou stages de 9 jours. Considère, là, maintenant, que tu n’as plus qu’une heure à vivre. Laisse vraiment cette possibilité imaginaire devenir un peu réelle. Une heure….Qu’est-ce qui compte encore ? Qu’est-ce qui alors tombe de lui-même ? Cette conversation que tu ressasses, cette reconnaissance que tu attends, cette inquiétude de savoir ce qu’on pense de toi… Où tout cela se trouve-t-il, maintenant ? Plus qu’une heure à vivre et à goûter le monde, à sentir le corps.
Puis plus que dix minutes. Sent ce que cela fait. Puis cinq… Puis une minute… Puis trente secondes… Tic tac tic tac …
Ne te précipite surtout pas pour répondre. Sens. Sens vraiment. Sens notre en intimité avec la sensorialité du corps.
Puis, regarde maintenant ce que devient « ton monde » lorsque tu n’as plus le loisir de t’en fabriquer un autre, plus tard, ailleurs, quand les choses iront mieux, quand tu auras enfin compris, obtenu, réparé, quand tu seras enfin aimé … Tout ce mouvement vers un instant qui n’existe pas encore peut soudain se suspendre en une sorte de point d’orgue miraculeux. Du coup, ce qui était recouvert par cette agitation se révèle avec une simplicité désarmante.
J’ai souvent rencontré cette évidence avec des personnes à qui je rendais visite en soins palliatifs. Pas chez toutes évidement, pas à chaque instant non plus. La mort peut aussi faire peur, et s’accomplir dans la douleur, et il n’y a rien à exiger de celui qui s’en approche. Mais très souvent, j’ai vu que lorsqu’il n’y avait plus de futur auquel se raccrocher, plus de capacité à se projeter, je voyais leurs yeux s’illuminer d’une lumière impersonnelle, reconnaissable entre mille. Il n’y avait plus cette tension pour devenir quelqu’un, pour maintenir ou défendre une histoire. Une présence connaissante connaissait tout ceci et se partageait avec une grâce étonnante.
C’était comme si Dieu qui regardait à travers leurs yeux. Et ce regard me transperçait de transparence.
J’ai moi-même frôlé la mort à trois reprises. Et j’ai connu à chaque fois cet étonnant arrêt fulgurant du mental, ce silence auquel rien ne m’avait préparé. Ce fut notamment le cas un matin de juillet 1992, à l’Opéra de la Maestranza, à Séville. Nous répétions Otello, avec Plácido Domingo et mes collègues de l’Opéra. Lors de cette première répétition, le décor s’est effondré. Nous étions une quarantaine, à une dizaine de mètres de hauteur. Et nous sommes tombés sur le ciment au travers des structures métalliques.
Après une courte perte de connaissance, je me suis extirpé de ce tas de quarante corps humains entassés sur dix mètres carrés au sol complètement illuminé. Je n’ai pas d’autre mot. Et en vision sans tête, sans le savoir. Le monde était là, extraordinairement présent, les blessés, les coulisses, la stupeur des régisseurs… Mais Je ne me sentais plus enfermé derrière un visage, à regarder la vie depuis mon petit poste d’observation habituel. Un silence foudroyant s’était révélé. Un silence d’arrière-plan, mais qui était en même temps partout, qui imprégnait toute la scène. Les sons pouvaient apparaître, les gestes se faire, la vie continuer : rien ne semblait pouvoir déranger ce silence omniprésent.
Ce point d’orgue a duré environ trois mois.
Trois mois d’une profondeur, d’une paix dont je n’avais pas soupçonné l’existence. Je cherchais jusque-là, comme nous cherchons presque tous le bonheur à travers des objets : une réussite, une rencontre, une reconnaissance, une expérience qui viendrait enfin me combler. Et voilà qu’au milieu d’un accident terrible dans lequel une collègue est décédée et une dizaine d’autres ont été très gravement blessés, sans l’avoir voulu, sans l’avoir mérité le moins du monde, je découvrais une paix que toutes mes recherches n’avaient jamais pu me donner. D’une seconde à l’autre elle était là, sans que rien n’ait besoin de venir la compléter.
Enfin… je la découvrais, mais je ne savais pas vraiment ce que je découvrais. Je n’avais pas à ce moment-là un maître auprès de moi pouvant m’accompagner dans cette reconnaissance spontanée de ma vraie nature. Personne avec qui éclairer ce bouleversement. Je ne pouvais le comparer à rien. J’avais reçu le pressentiment de quelque chose d’immense, sans reconnaître clairement que cette conscience sans bornes, cette non-séparation, était ma propre nature.
Alors j’ai fait ce que le mental sait si bien faire : j’ai objectivé cette non-expérience. J’en ai fait une expérience qui m’était arrivée, à moi. Une expérience extraordinaire, certes, mais avec un début, une durée, et bientôt une fin. Et, dès lors, quelque chose à retrouver.
Tu vois le petit tour de passe-passe ? Ce qui se révélait sans propriétaire devenait « mon » expérience. Puis mon souvenir. Puis ce qui allait « me » manquer. Et aussi in fine, servir à intensifier la quête d’un je-ne-sais-quoi…
Il existe aussi une histoire de condamné à mort que j’ai entendue, dont je ne connais pas l’origine. Peut-être a-t-elle été inspirée par celle de Dostoïevski. Je te la transmets comme une parabole. Un homme est conduit au supplice dans une diligence. Il sait qu’il va mourir et, de ce fait arrête de penser au futur et pendant le trajet, toute résistance s’effondre. Du coup une joie irrésistible le saisit. Il voit le ciel, les arbres, les visages. Tout lui paraît soudain miraculeux. Il n’y a plus personne pour réclamer une autre vie que celle-ci. Tout manque a soudainement complètement disparu.
Il arrive devant le billot et y pose tranquillement la tête, encore tout émerveillé. Le bourreau lève sa hache. Et quelqu’un crie soudain que le souverain a révoqué sa condamnation. Il est miraculeusement gracié au dernier instant.
Le voilà libre de rentrer chez lui. Mais l’histoire raconte qu’il retrouve peu à peu ses attentes, ses inquiétudes, ses lendemains. Il sombre dans la dépression et dans l’alcool. Le futur lui a été rendu, et avec lui son ancien fonctionnement, son ancienne manière de s’y perdre. Ce qui s’était ouvert pendant le trajet vers son lieu d’exécution devient alors un souvenir dont il va désormais souffrir à nouveau de se sentir séparé, devenir alcoolique et mourir dépressif.
Je ne sais pas si cette histoire est arrivée à quelqu’un. Mais je connais cette tentation d’objectiver le mystère, de s’approprier l’impensable, de vouloir saisir l’insaisissable. Peut-être Dostoïevski a-t-il connu quelque chose de cet ordre. Je ne peux pas le savoir. Sa lettre témoigne pourtant d’une intensité bouleversante.
Et c’est là que l’exploration directe devient précieuse. As-tu besoin réellement d’attendre un accident, une sentence, les dernières heures de ton corps pour découvrir ce qui est présent lorsque tu cesses de te projeter ? Peux-tu laisser mourir, maintenant, cette exigence de devenir enfin quelqu’un d’accompli ? Même quelques secondes. Sans chercher à réussir ni à atteindre quoi que ce soit parce que tout simplement il n’y a plus de futur à atteindre.
Shido Bunan le formulait ainsi : « Meurs de ton vivant, meurs complètement ; puis fais ce que tu veux, tout est bien. » Mourir, ici, à cette crispation sur soi. À cette idée que notre être serait suspendu à ce qui nous est arrivé ou à ce qui pourrait nous arriver. Quelle liberté lorsque cette emprise se desserre. Il reste certes des rendez-vous à prendre, des enfants à aimer, des choses à réparer. Mais nous ne dépendons plus des circonstances extérieures pour reconnaître notre nature de paix et d’amour.
Et les pensées peuvent revenir. Heureusement, d’ailleurs. Nous en avons besoin pour retrouver nos clés et préparer le dîner. Leur présence ne nous chasse pas de notre nature véritable. Le silence que j’avais découvert à Séville n’avait pas besoin que je le protège contre chaque pensée. C’est en voulant le retrouver comme un état particulier que j’ai cessé, à maintes reprises, de reconnaître sa simplicité, sa disponibilité toujours présente. Il n’avait jamais cessé d’être accessible, ici même.
Nous sommes tous condamnés à mourir. « Condamnés à la grâce », ai-je envie de dire. Sans faire de la mort une promesse d’éveil : personne ne peut promettre cela. Mais parce que notre fin prochaine peut nous mettre au pied du mur de l’évidence que la plupart d’entre nous avons passé notre vie à éviter. Nous ne possédons pas la vie. Nous n’avons jamais possédé cette minute, cette précieuse seconde. Et pourtant, un temps nous est donné afin que le miracle inouï de la reconnaissance se produise.
Une heure… dix minutes… cinq minutes… trente secondes
Tic tac tic tac
Regarde encore. Écoute. Peut-être y a-t-il quelqu’un près de toi que tu n’as pas vraiment regardé depuis longtemps, que tu n’as pas apprécié à sa juste valeur, que tu n’as pas aimé autant que maintenant ? Un voisin ou un proche ?
Ta maman, ton père, ton fils, ton frère. Ton frère humain ?
Cet objet-là, ce tableau, cette fleur, cette herbe entre les briques du mur, ce nuage qui passe, cette peur ou ce désir qui grouille dans ton ventre ?
En écrivant ces quelques lignes, je vois mon fils Orphée, bientôt trois ans, couché à côté de moi, les bras étendus comme un ange paisible, avec ses boucles blondes et son visage serein. Peut-être as tu des objets autour de toi, des murs, des formes ou des couleurs ? Peut-être y a t il des souvenirs, des images, des sensations, des émotions qui se déploient en toi en cet instant ?
Vis comme si cette minute était la dernière minute de ta vie et tu laisseras Dieu contempler la beauté de sa propre création !
Toutes ces perceptions, présentes ici maintenant, toutes ces expériences n’ont pas besoin d’attendre ton dernier jour pour devenir infiniment précieuses. Et l’avènement de cet éveil n’a pas besoin de temps pour advenir.
Il ne peut survenir que …
Quand ?
Maintenant !
Où ?
Ici !
Amor Fati








