On dit souvent à juste titre que l’éveil n’est pas l’éveil de la personne. La personne n’est finalement qu’une dynamique de pensées qui désire autre chose que ce qui se présente et qui s’accompagne presque toujours de tensions, de contractions corporelles, de stratégies plus ou moins conscientes pour se protéger ou se compléter. Et ni une pensée ni une sensation ne sont conscientes.
Dans cette perspective, seule la conscience s’éveille et l’humain n’est pas conscient au sens où il ne serait pas le sujet de cette reconnaissance. Notre humanité, notre corps mental, la personne, bien qu’elle soit faite de conscience puisqu’il n’y a que la conscience, apparaît dans la conscience et non l’inverse, ce qui permet de dire que l’éveil ne bénéficie à personne. Le fameux éveil est en réalité une simple reconnaissance mais pour qui ? Car la Conscience ne se connaît-elle pas toujours Elle-même. Elle ne fait que sembler s’oublier. Ce qui fait dire à juste titre à Ramana Maharshi qui réitère à partir de son expérience directe ce que tous les grand textes traditionnels de non dualité disent depuis 3000 ans : Il n’y a ni éveil ni ignorance.
Et pourtant, ne devons-nous pas admettre que même si ce que l’on nomme à tort ou à raison éveil et qui correspond en réalité à la fin du sentiment de séparation et des contractions liées à l’idée d’être un moi séparé, cette reconnaissance entraîne néanmoins des changements profonds et très concrets dans la manière dont l’humanité s’exprime ensuite au travers de ce corps mental-ci dans le monde.
L’idée de la personne ne disparaît pas complètement mais elle cesse d’être imaginée comme étant au centre de l’expérience. Elle cesse d’être prise pour ce que nous sommes ultimement et devient une simple fonction, un outil au service de la vie, un outil qui se trouve progressivement allégé d’un poids considérable. Ce qui s’allège en premier, ce sont les frictions internes, cette lutte permanente avec ce qui est, ces dialogues mentaux incessants et ces scénarios répétés qui consommaient une énergie considérable. Le mental devient plus simple, plus fonctionnel, il sert à ce pour quoi il est fait puis se tait, tandis que le corps se détend peu à peu, que les gestes deviennent plus directs et que faire ce qui est à faire demande de moins en moins d’effort, parce que l’énergie n’est plus dispersée dans la résistance.
Dans la vie quotidienne, cela se traduit de manière très tangible. L’attention est plus disponible, ce qui est essentiel se retient naturellement tandis que l’inessentiel est plus facilement oublié, sans effort particulier. Marcher, parler, écouter, travailler, créer se font avec plus de fluidité, dans un même mouvement, et en fin de journée il y a moins cette impression d’avoir été tiré dans tous les sens par ses propres pensées, moins de fatigue mentale inutile.
Dans la relation à l’autre, les changements sont tout aussi sensibles. L’autre n’est plus vécu comme une menace, un miroir ou un moyen de se sentir exister, mais comme quelqu’un qui est rencontré tel qu’il est. L’écoute devient plus réelle, moins parasitée par le besoin de répondre, de convaincre ou de se défendre, la parole se simplifie, parfois plus silencieuse, parfois plus ferme, avec beaucoup moins de violence intérieure. Dire oui ou dire non devient plus clair, et même si les conflits ne disparaissent pas, ils perdent une grande part de leur charge dramatique.
Cette manière d’être s’étend naturellement au monde vivant dans son ensemble. La nature n’est plus perçue comme un décor extérieur et les animaux ne sont plus relégués au rang d’objets secondaires. Il y a un sentiment de proximité évident, sans discours à tenir à ce sujet. Même la souffrance du monde, bien qu’elle soit pleinement ressentie, ne devient plus une charge personnelle écrasante, ce qui permet d’agir, d’aider ou de s’engager lorsque cela s’impose, sans se perdre dans la culpabilité ou le désespoir.
On parle parfois d’illumination, et je rappelle à souhait que le mot « enlightenment » en anglais évoque à la fois une mise en lumière et un allégement, light. Allégement du poids de l’histoire personnelle, du besoin d’avoir raison, de la peur de mal faire, de l’obsession de soi. Les émotions continuent d’apparaître, y compris les plus difficiles, mais elles traversent plus librement, sans être interprétées comme des échecs ou des menaces pour une identité.
Il y a aussi, dans cette reconnaissance, une dimension profondément tantrique, au sens le plus simple et le plus incarné du terme. Quand la vision sans tête est là, quand il n’y a plus ce centre qui se crispe pour interpréter ou s’approprier, le monde ne devient pas abstrait, il devient proche. Les couleurs gagnent en intensité, la lumière semble plus vivante, les formes plus présentes. Les sons ne sont plus seulement entendus, ils résonnent dans l’espace ouvert que nous sommes. Même le silence a une densité. La poésie du monde se révèle dans toute sa splendeur.
Le corps devient plus sensible, plus disponible. Le souffle s’approfondit, la peau perçoit davantage, et c’est un euphémisme, le mouvement se fait plus lent, plus doux plus libre, plus efficient s’il y a une pratique de bricolage artisanale ou artistique.
La chaleur, le froid, le contact du sol, le poids du corps, tout cela est senti plus pleinement, plus joyeusement. Il y a une sensualité évidente dans cette manière d’être, mais sans tension, sans recherche de plaisir particulier. Une sensualité naturelle, simple, qui traverse l’expérience ordinaire. La vie se goûte à travers les sens, sans commentaire, sans distance.
La vision sans tête ne m’a pas rendu plus distant ni plus savant. Elle m’a rendu plus ouvert. L’émerveillement revient là où l’habitude avait pris toute la place. Le monde cesse d’être un décor familier ou un problème à résoudre. Il est devenu un infini terrain de jeu vivant, changeant, offert. La danse de la vie se fait sentir dans les gestes les plus simples. Marcher, regarder, parler, créer prennent une saveur nouvelle. Il y a souvent une joie tranquille, parfois jubilatoire, qui ne dépend de rien de précis, simplement du fait d’être là. C’est ce que Jean Klein nommait la joie sans objet et que la tradition non duelle hindoue nomme ananda de SatChitAnanda.
Cette vie impersonnelle n’est pas froide. Elle est profondément créative. Quand il n’y a plus l’obligation de se définir, de se protéger ou de réussir, quelque chose crée librement. Les mots, les gestes, le chant, l’écriture, l’amour surgissent plus facilement. La créativité n’est plus un moyen d’exister, elle devient une expression naturelle de la vie elle-même. Tout peut devenir matière à création, à jeu, à exploration. La vie n’est plus observée de l’extérieur, elle est vécue de l’intérieur, simplement, intensément, avec une sensation de présence pleine et vivante.
À mesure que cette reconnaissance se déploie, il devient évident que l’éveil n’est ni une expérience privée ni un accomplissement personnel. Il touche silencieusement la manière même dont l’humain habite le monde. Chaque geste, chaque relation, chaque choix (en l’absence de choisisseur) porte alors une autre qualité, plus simple, plus sensible, plus ajustée. Ce changement n’est pas spectaculaire, il n’a rien de démonstratif, et pourtant il imprègne tout. L’éveil ne transforme pas le monde comme un événement visible, il agit plus discrètement, en modifiant la source à partir de laquelle nous percevons, ressentons et agissons.
Au fond, quand on prend un peu de recul, il devient clair que l’éveil est ce qu’il y a de plus profondément positif pour l’humanité et pour la Terre dans son ensemble. Il ne propose pas une solution extérieure ni un programme à appliquer, il touche directement la racine de ce qui nourrit la violence, la prédation et l’aveuglement, cette croyance en un moi séparé qui cherche à se défendre, à posséder et à contrôler. Lorsque cette croyance s’affaiblit ou tombe, l’action humaine devient plus ajustée, plus sensible, plus respectueuse des équilibres du vivant, sans qu’il soit nécessaire de s’imposer une morale.
C’est sans doute pour cela que, lorsqu’on demandait à Ramana Maharshi et à Nisargadatta Maharaj ce qu’ils faisaient pour le monde, assis sur une peau de tigre, leur réponse était toujours la même.
« Le plus grand service que l’on puisse rendre au monde est de demeurer dans le Soi. »
Source : Entretiens avec Sri Ramana Maharshi (Talks with Sri Ramana Maharshi), entretien n°272.
« En demeurant dans l’état naturel, j’aide le monde plus efficacement que par toute action. »
Source : Je suis (I Am That), dialogues traduits en français chez Les Deux Océans, entretien n°64.
Ils parlaient de l’éveil lui-même comme de ce qu’il y a de plus juste et de plus bénéfique, comme d’un changement silencieux à la source même de l’expérience humaine.
L’éveil ne promet pas de sauver le monde et n’offre aucune garantie visible. Il transforme néanmoins progressivement la qualité de la présence humaine sur Terre. Lorsque cette présence devient plus claire, plus sensible, plus ouverte, sans centre à défendre, les relations, les gestes, les choix quotidiens et la manière d’habiter le monde se transforment d’eux-mêmes. Peut-être est-ce là, finalement, la contribution la plus profonde que l’on puisse offrir à l’humanité et à la Terre : humaniser les humains et réenchanter le monde.
Que la paix et la joie règnent en toi et imprègnent ton environnement.
Amor Fati





