Maître Eckhart formule avec une radicalité désarmante une intuition que l’on retrouve au cœur de toutes les voies non duelles. « Pour que Dieu puisse se donner entièrement à l’âme, il faut que l’âme repose sur rien. » (Sermon allemand 52). Ce rien n’est pas un néant privatif, mais l’absence de tout appui intérieur, de toute image, de toute représentation, de toute appropriation mentale. Tant que le cœur se soutient de quelque chose, même d’une idée spirituelle, il demeure occupé. Lorsqu’il ne s’appuie plus sur rien, il devient l’espace même dans lequel le Réel peut se reconnaître sans obstacle.
Une image simple permet d’en saisir la portée. Si l’on retirait d’une pièce tous les objets, les personnes et même les murs qui semblent la délimiter, l’espace ne disparaîtrait pas. Ce qui apparaîtrait alors, c’est l’unique espace, sans frontière, le même espace qui traverse toutes les pièces, toutes les maisons, toutes les villes. Il n’était jamais enfermé dans la pièce, la pièce apparaissait en lui. De la même manière, lorsque l’on laisse tomber le contenu de l’expérience, pensées, images, souvenirs, émotions, récits personnels, ce qui demeure n’est pas un vide mort, mais ce par quoi tout était déjà connu.
C’est exactement ce que la tradition de l’Advaita Vedānta exprime par la voie du neti neti, ni ceci ni cela. La Brihadaranyaka Upanishad le dit sans détour : « Ce Soi n’est ni ceci ni cela. » (II, 3, 6). Il ne s’agit pas d’accéder à une expérience extraordinaire, mais de reconnaître ce qui demeure lorsque toute identification est vue pour ce qu’elle est. Adi Shankara (8e siècle, un des pères fondateurs de l’advaita Vedanta) chante cette reconnaissance avec une précision limpide dans le Nirvâna Shatkam : « Je ne suis ni le mental, ni l’intellect, ni la mémoire, ni l’ego. Je ne suis ni l’ouïe, ni le goût, ni l’odorat, ni la vue. Je suis conscience et félicité. Je suis Shiva. » (verset 1). Tout est retiré, et pourtant rien n’est perdu. Au contraire, ce qui reste est ce par quoi tout apparaissait depuis toujours.
Cette même humilité radicale traverse la parole de Socrate telle que rapportée par Platon : « Je sais que je ne sais rien. » (Apologie de Socrate, 21d). Ce non-savoir n’est pas une posture intellectuelle, mais un désencombrement intérieur. Tant que le savoir est possédé, l’accès à notre vraie nature nous est retiré. Lorsqu’il est déposé, un espace s’ouvre dans lequel la vérité peut apparaître sans se figer et sans briller sans besoin d’être réapprprié.
Chez Eckhart, Shankara et Socrate, le geste est identique. Il ne s’agit pas d’ajouter, mais de laisser tomber, non pas d’accumuler mais de soustraire, non pas apprendre mais désapprendre.
Car c’est à partir de ce désencombrement du regard et de l’écoute que l’on peut se reposer… sur rien.
En se tenant sur rien, l’être humain accède au royaume, à ce que maître Eckhart nomme la béatitude de la pauvreté en esprit qui est notre plus grande richesse, car c’est les retrouvailles avec le bonheur que l’on cherchait au dehors dans le monde.
Il découvre soudain ce par quoi tout est connu, senti et vécu. Ce rien n’est pas un manque, mais la condition de possibilité de tout ce qui apparaît.
Frères et sœurs de lumière, je t’invite maintenant à une expérience très simple. Pour quelques instants, vide toi de toute pensée, de toute définition, de toute projection mentale du passé ou du futur. Vois qu’il est possible, ici même, de ne faire aucun effort pour soutenir une pensée, aucune tentative pour comprendre ou retenir quoi que ce soit. Laisse simplement tomber ce qui apparaît. Remarque alors que ce que tu es n’a pas besoin d’être fabriqué, amélioré ou atteint. C’est déjà là, silencieusement présent, avant toute pensée, avant tout savoir. Repose un instant sur rien, et reconnais que dans ce rien, il n’a jamais manqué quoi que ce soit.
Ce que tu es, par conséquent, est. Et cet être est plénitude, amour, liberté. Rien à ajouter, rien à retrancher. Je te souhaite de reconnaître ta vraie nature, ce rien de forme omniprésent qui semble moduler en tant que toute forme (tout l’univers) sans jamais céder d’être essentiellement vide de forme …
Amor Fati

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