Nous nommons généralement intelligence la capacité de distinguer les choses entre elles, de comprendre leurs relations, de raisonner, de résoudre des problèmes. C’est dans ce domaine que les tests de quotient intellectuel évaluent certaines de nos capacités. On discrimine des formes, des nombres, des idées. On reconnaît leurs différences, leurs ressemblances, et l’on en tire des conclusions.
Mais tu peux être extrêmement intelligent dans ce domaine et vivre dans une profonde ignorance de ta vraie nature. Et qui dit ignorance de soi dit souffrance et conflit avec le monde et les autres. Tu peux comprendre les mécanismes les plus complexes de la nature, des atomes, des étoiles, de la biologie humaine, de la physique, des mathématiques, connaître les secrets de l’art et de la créativité, tout en demeurant prisonnier de tes peurs, de ton besoin de reconnaissance, de tout ce que tu crois être. L’habileté intellectuelle, physique ou artistique ne suffit pas à rendre sage.
Il existe une discrimination plus fondamentale, et c’est celle-là même qui est au cœur de l’enseignement de l’Advaita Vedanta, sur laquelle insiste toute cette tradition millénaire, et entre autres Atmananda Krishna Menon : la discrimination entre ce qui perçoit et ce qui est perçu.
Voilà la plus haute discrimination. Celle qui nous fait reconnaître notre vraie nature et nous libère de la souffrance liée à l’identification à ce que nous ne sommes pas. Tu peux accumuler indéfiniment les connaissances sans réellement te connaître, sans réellement te reconnaître. Ici, il s’agit de reconnaître ce à partir de quoi toute connaissance est possible.
« Connais-toi toi-même », disait déjà l’inscription du temple d’Apollon à Delphes. Cette connaissance de soi prend ici tout son sens : au-delà de tes caractéristiques personnelles, de ton histoire et de tes habitudes, reconnaître ce qui connaît tout cela.
Jésus invite aussi à séparer le bon grain de l’ivraie : « Enlevez d’abord l’ivraie », puis « quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier. » — Matthieu 13, 30.
Nous pouvons également y entendre une invitation au discernement intérieur : distinguer entre ce que nous sommes et ce que nous croyons être. Nous retrouvons alors cette même discrimination spirituelle entre le contenu de la Conscience et la Conscience elle-même, entre ce qui apparaît et disparaît, ce qui est éphémère, et ce qui est toujours là.
Car ici, nous ne discriminons plus les objets entre eux. Nous distinguons ce qui apparaît de la Conscience qui le connaît. Et par « objet », j’entends tout ce dont tu peux avoir conscience : une chose que tu vois, une pensée, une sensation corporelle, une émotion, un souvenir, jusqu’au sentiment intime d’être une personne particulière.
La Conscience, elle, ne peut jamais être perçue comme un objet. Et j’insiste vraiment sur ce point, c’est crucial : tout ce que tu perçois est connu par la Conscience. Si tu perçois une lumière intérieure, cette lumière est connue par la Conscience. Si tu ressens un espace immense, cet espace est connu par la Conscience. Même si tu éprouves une paix profonde, cette paix est également connue par la Conscience. Aucune de ces expériences n’est la Conscience qui les connaît.
Tu ne peux donc pas trouver la Conscience parmi ses contenus. Elle n’a ni forme, ni couleur, ni dimension que tu pourrais observer. Elle n’a pas de caractéristiques objectives. Pourtant, tu n’as aucun doute sur le fait d’être conscient, maintenant. Tu le sais sans avoir besoin de te regarder de l’extérieur. La Conscience n’a pas besoin de devenir un objet pour se connaître.
Cette reconnaissance est déjà présente dans la Brihadaranyaka Upanishad, une Upanishad majeure datant probablement d’il y a 2 700 ans, où Brahman est désigné par la formule « neti neti » : ni ceci, ni cela. C’est le fameux neti neti de la tradition de l’Advaita Vedanta. Aucune chose perçue, aucune chose conçue ne peut définir Brahman, la réalité absolue. Tout ce que tu pourrais désigner serait encore quelque chose de connu.
Une pensée apparaît : tu en as conscience. Une sensation corporelle apparaît : tu en as conscience. Même cette impression d’être quelqu’un qui observe, installé quelque part derrière les yeux, est connue. Elle aussi peut être reconnue comme une sensation, une image ou une pensée. Elle ne peut donc pas être ce qui connaît.
Tu ne peux jamais être ce dont tu as conscience. Voilà l’invitation essentielle de la non-dualité. Je ne te demande pas de me croire, ni de ranger ce savoir dans ta collection de belles phrases spirituelles, mais de le laisser entrer dans ton cœur et de regarder ce qu’il révèle dans ton expérience.
Quand ? Maintenant !
Où ? Ici !
Amor Fati

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire