Il y a des textes qui prennent leur temps, qui racontent, qui expliquent, qui analysent, qui justifient, qui condamnent, qui se basent sur une accumulation de concepts. Et puis il y en a d’autres qui frappent directement au cœur, sans détour, presque sans prévenir. La Mandukya Upanishad fait partie de ceux-là. Elle est la plus courte de toutes les Upanishads, une douzaine de mantras à peine, et pourtant elle concentre une puissance rare. Un peu comme ce piment que j’avais croqué lors d’un voyage au Vietnam en 1989, en pensant manger un simple poivron, et qui s’était révélé d’une intensité presque insupportable. La communion était directe, mais mon corps mental avait besoin de temps pour digérer le piment. Ce petit texte a lui aussi cette capacité de brûler les apparentes évidences et de réveiller quelque chose de très profond. Mais peut-être qu’il faudra, comme devant tout texte sacré, le laisser résonner longuement pour que son imprégnation soit profonde.
Elle ne propose pas de croire à quoi que ce soit, mais nous invite à une enquête directe sur ce que nous sommes réellement. Parmi les 108 Upanishads répertoriées, une vingtaine sont considérées comme majeures parce qu’elles sont entièrement orientées vers la connaissance du Soi, vers l’Advaita Vedanta. Advaita signifie non-deux, et Vedanta signifie la fin de toute connaissance, ou la finalité de toute connaissance qui, in fine, est une reconnaissance de la Conscience par elle-même en elle-même. Ces Upanishads majeures sont donc exclusivement orientées vers la reconnaissance de notre véritable nature, laissant de côté les connaissances relatives pour s’intéresser uniquement à la reconnaissance du Soi. La Mandukya est sans doute la plus concise, la plus directe et la plus radicale.
Elle s’ouvre sur une déclaration d’une simplicité déroutante : « Om, ceci est tout ce qui est. Tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, tout cela est Om. Et ce qui est au-delà des trois temps est aussi Om » (Mandukya Upanishad, mantra 1). Il ne s’agit pas ici d’un symbole religieux, comme la spiritualité de pacotille le suggère, mais d’un pointeur vers la source de toute expérience ainsi que de son contenu.
Puis elle affirme : « Tout cela est en vérité Brahman. Ce Soi est Brahman. Ce Soi a quatre états » (Mandukya Upanishad, mantra 2). En quelques mots, tout est posé. Rien n’est en dehors de cela.
La Mandukya décrit ensuite les trois états familiers. L’état de veille, tourné vers l’extérieur, où l’attention se déploie vers les objets, les formes, les relations. L’état de rêve, tourné vers l’intérieur, où apparaissent images, souvenirs, projections. Et le sommeil profond, où il n’y a plus d’objets perçus, mais où une forme de présence demeure, puisque nous pouvons dire au réveil que nous avons dormi.
Puis vient le quatrième, Turiya, et tout bascule. « Ce n’est ni la conscience tournée vers l’intérieur, ni la conscience tournée vers l’extérieur, ni les deux à la fois, ni une masse de conscience, ni conscience, ni inconscience. Il est invisible, inconcevable, indéfinissable, dont l’essence est la certitude du Soi, dans lequel le monde cesse, paisible, bienheureux, non-duel. C’est cela le Soi, c’est cela qu’il faut connaître » (Mandukya Upanishad, mantra 7).
Ce n’est pas un état de plus. Ce n’est pas quelque chose qui vient et qui repart. C’est ce qui est présent dans tous les états, sans jamais être affecté par eux.
Certains parleront plus tard de turiata, comme d’un cinquième état au-delà du quatrième, on trouve cela notamment chez Ramana Maharshi, même si cela demanderait à être précisé. Mais c’est simplement une manière d’éviter que l’esprit, le mental humain, ne transforme cela en une expérience à atteindre.
Pour entrer plus profondément dans cette Upanishad, les Karika de Gaudapada sont un accompagnement précieux. Gaudapada, qui précède Shankaracharya dans la lignée de l’Advaita Vedanta (on dit souvent qu’il est le maître du maître de Shankaracharya), développe cette vision avec une radicalité étonnante. Il est généralement situé autour du VIIe siècle, mais il s’inscrit dans une tradition bien plus ancienne, transmise oralement pendant des siècles, peut-être des millénaires.
Dans ce contexte, une métaphore essentielle traverse toute la tradition non-duelle, celle de la corde et du serpent. Elle est probablement antérieure à Gaudapada lui-même, issue de cette transmission orale ancienne qui a nourri les Upanishads. Ces textes, mis par écrit il y a environ 2700 ans, pourraient remonter, dans leur essence, à des sources bien plus anciennes.
Gaudapada en donne une formulation d’une clarté remarquable :
Ces vers sont d’une puissance rare parce qu’ils parlent directement à l’expérience. Dans la pénombre, une corde est prise pour un serpent. La peur surgit, le corps réagit, tout devient réel autour de cette perception. Puis, à la lumière, on voit qu’il n’y avait qu’une corde. Le serpent n’a jamais existé en tant que tel, et pourtant la peur, elle, était bien réelle.
C’est ainsi que la tradition décrit notre perception du monde. Le monde tel que nous le percevons comme séparé, autonome, solide, est comme ce serpent. Il apparaît sur la base de quelque chose de réel, mais il est mal interprété. La réalité ne devient jamais autre chose qu’elle-même, mais elle est perçue à travers une erreur de vision.
Gaudapada le formule aussi autrement : « Il n’y a ni dissolution, ni création, ni personne enchaînée, ni aspirant à la libération, ni libéré. Telle est la vérité ultime » (Gaudapada Karika, II, 32). Et encore : « Ce monde est comme un rêve, comme une illusion, comme une ville vue dans les nuages » (Gaudapada Karika, II, 31). Ce n’est pas une négation de l’expérience, mais une invitation à voir sa nature dépendante de la conscience.
Ce que nous sommes profondément n’est pas pris dans ce jeu d’apparitions et de disparitions. « Le Soi ne naît pas, ne meurt pas, il ne change pas » (formulation fidèle à l’esprit des Karika, III, 48). Cela ne demande pas d’être cru, mais d’être vérifié dans l’expérience.
On sait que Jean Klein s’est profondément imprégné de la Mandukya Upanishad auprès d’un de ses maîtres Advaita en Inde. Mais on peut aussi la fréquenter toute une vie, revenir à une phrase, la laisser résonner, voir comment elle éclaire l’instant présent, se laisser toucher, imprégner, infuser. C’est ce que je fais de temps en temps.
La traduction de Martine Buttex, publiée chez Dervy en 2012, qui rassemble l’ensemble des Upanishads en français, accompagnée ici des Karika de Gaudapada, est un travail précieux. Elle permet d’entrer dans ces textes avec une grande fidélité et une grande clarté.
Il y a dans la Mandukya une saveur particulière. Elle ne raconte pas d’histoire. Elle ne propose pas un chemin progressif. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle montre, directement, que ce que nous cherchons est déjà là.
On peut la lire en quelques minutes. Mais on peut aussi la fréquenter toute une vie. Revenir à une phrase, la laisser résonner, voir comment elle éclaire l’instant présent.
Comme ce piment croqué au Vietnam en 1989, qui semblait anodin et qui s’est révélé d’une intensité presque insupportable, la Mandukya Upanishad est un texte bref, mais d’une puissance rare. Elle ne rajoute rien. Elle enlève. Elle simplifie. Elle ramène à ce qui, en nous, n’a jamais bougé.
Et peut-être que c’est cela, au fond, le rôle de ces textes. Non pas nous donner quelque chose de plus, mais nous aider à reconnaître que notre véritable nature de paix, de joie et d’amour est omniprésente au cœur de chaque expérience.

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