Si j’étais mathématicien, mais Dieu m’en a préservé, je serais tenté de définir l’ego par l’équation qui décrit une asymptote. Une asymptote, c’est une courbe qui s’approche d’une droite, qui la frôle de plus en plus vers l’infiniment petit, qui donne effectivement l’impression qu’elle va finir par la toucher, mais qui en réalité ne la touche jamais, jamais. Elle y va, elle semble y croire, elle insiste, elle affine, elle se rapproche à l’infini, pourtant rien : la rencontre ultime est reportée à jamais. Et je me dis parfois que l’asymptote est la métaphore parfaite de l’ego qui voudrait s’éveiller ou atteindre la paix.
Mais puisque j’évoque ce que l’on nomme ego, de quoi s’agit-il en réalité ?
L’ego n’est pas une entité personnelle, auteure des pensées et des actes, dissimulée derrière les yeux, comme le croient la plupart des gens. C’est simplement une dynamique de pensée, un ensemble d’idées crues prises pour argent comptant, qui raconte une histoire qui semble très convaincante : « ce que tu cherches n’est pas ici et pas maintenant ».
Le bonheur, la paix et la vérité, oui, bien sûr, mais ailleurs, et surtout plus tard.
À cet instant-là, le corps s’ajuste à ces pensées comme si elles étaient vraies et se contracte en fonction d’elles, comme pour valider leur véracité. La plupart des humains ne se rendent nullement compte à quel point le corps est en permanence perclus de tensions inutiles, qui semblent essentiellement être là pour valider une identité illusoire, personnelle, et retenir sous la surface des émotions jamais vraiment accueillies. Une inquiétude ici, une attente ici, quelque chose à défendre par là, une crispation diffuse ici.
Et tu connais la chanson : dès que naît l’espoir, renaît le désespoir. L’espoir et le désespoir sont les piles et faces d’une seule et même pièce. On ne peut pas avoir l’un sans l’autre. Et l’ego est cet enfer pavé de bonnes intentions qui mise presque toujours sur l’espoir et crée ainsi un sentiment de séparation, en refoulant le désespoir.
C’est assez fascinant quand on y regarde de près, car tout est déjà là. Mais l’ego continue à nous vendre l’espoir.
Et pourtant, il suffit parfois de regarder très simplement, sans chercher à modifier quoi que ce soit. Voir que cette attente est elle-même vue. Que cette tension est ressentie. Que cette histoire, si convaincante soit-elle, apparaît et disparaît. Et que ce en quoi elle apparaît ne bouge pas.
Je me souviens qu’on m’avait raconté cette vieille histoire qui appartient à la tradition chinoise et qui illustre parfaitement ce que l’on nomme l’ego spirituel.
Un maître Chan avait un élève à qui il enseignait depuis des années. Un jour, l’élève doit partir vivre à l’autre bout du pays. Avant de se quitter, ils conviennent d’un petit rituel. Tous les six mois, l’élève enverra une lettre pour faire état de ses « progrès ».
Six mois passent. Une première lettre arrive. « J’ai vu que je suis le témoin de toutes choses. » Le maître lit. Et déchire.
Six mois plus tard, une autre lettre. « J’ai compris que ce que je suis ne peut être altéré ni souffrir. » Le maître lit. Et déchire encore.
Puis encore une autre. « J’ai réalisé que je suis le sans forme qui prend toutes les formes. » Le maître lit. Et déchire.
Les années passent. Une. Deux. Trois. Cinq. Puis plus rien. Silence.
Le maître finit par s’inquiéter. Il écrit à son ancien élève. « Je n’ai plus de nouvelles. Que se passe-t-il ? »
Quelque temps plus tard, une réponse arrive. Très simple. « Cher maître, qui s’en soucie ? »
Et là, le maître sourit. Tout simplement parce que l’asymptote vient de disparaître.
Que la paix et la joie resplendissent en toi et autour de toi. Amor Fati.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire