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Paroles et musique de Dan Speerschneider
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mardi 11 août 2026

Pourquoi j’aime le mot Satsang



Plusieurs amis qui communiquent sur la non-dualité m’ont dit qu’ils préféraient ne plus employer le mot « satsang ». Ils le trouvent trop galvaudé, trop chargé de représentations, parfois même enfermé dans une certaine forme de spiritualité exotique, avec ses codes, ses postures et ses figures d’autorité. Ils parlent alors de « rencontre informelle », de « réunion autour de la non-dualité » ou de « partage ». Pourquoi pas ? Il m’arrive moi-même de désigner le satsang comme un partage autour de la non-dualité. Chacun est libre de choisir les mots qui lui semblent les plus justes. Pourtant, pour ma part, j’aime toujours profondément le mot « satsang ».

Satsang est un mot sanskrit formé de sat, qui désigne ce qui est, l’être, le réel, la vérité, et de saṅga, qui signifie la compagnie, l’association, le fait de se rassembler. Le satsang est donc, littéralement, la compagnie de la vérité, ou le rassemblement autour de ce qui est réel. Je ne connais aucun mot français capable de restituer aussi simplement la beauté de cette rencontre. Nous nous rassemblons autour d’une vérité que personne ne possède, puisque cette vérité est l’essence même de chacun d’entre nous.

Bien sûr, le mot a pu être galvaudé. Mais quel mot important ne l’a pas été ? Le mot amour a été mêlé à la passion, à la possession, à l’attachement, au manque, à la jalousie et à toutes les projections possibles. Le mot Dieu a été utilisé pour justifier des dogmes, des exclusions, des guerres et des systèmes de pouvoir. Les mots présence, conscience, éveil, énergie et spiritualité sont aujourd’hui employés à tout propos, au point de perdre parfois leur profondeur. Même le mot non-dualité tend à devenir une étiquette, presque un produit spirituel, dont le sens s’émousse à mesure qu’il est utilisé pour désigner des approches très différentes, parfois même contradictoires. Faut-il pour autant renoncer à parler d’amour, de Dieu, de présence, de conscience ou de non-dualité ? À ce rythme, nous finirions par ne plus pouvoir nommer ce qui nous touche le plus profondément.

J’ai moi-même mis du temps à employer le mot amour, précisément parce qu’il avait été mêlé à tant de choses qui ne me semblaient pas être l’amour. J’ai mis encore plus de temps à utiliser le mot Dieu. Je ne savais pas que son histoire étymologique le rattachait à une ancienne racine évoquant le ciel lumineux et la lumière du jour. J’ai alors pu entendre ce mot autrement, comme une manière de désigner la lumière de la conscience, ce par quoi toute expérience est connue. Il ne s’agissait plus d’un être extérieur qui observerait le monde depuis quelque « arrière ciel », mais de cette lumière sans laquelle ni le monde, ni le corps, ni une pensée, ni la sensation même d’exister ne pourraient apparaître.

Il me semble important de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Abandonner un mot ne nous délivre pas automatiquement des travers qui lui ont été associés. On peut remplacer « satsang » par « rencontre informelle » et recréer exactement la même hiérarchie, la même fascination pour une personne, les mêmes croyances et les mêmes rapports de pouvoir. Le problème ne réside pas d’abord dans le mot. Il réside dans ce que nous en faisons, dans la manière dont nous nous rencontrons et dans la fidélité de cette rencontre à ce qu’elle prétend servir.

Un satsang véritable ne devrait appartenir à personne. Même lorsqu’une personne semble le conduire, elle ne détient pas la vérité autour de laquelle tous se rassemblent. Ses paroles n’ont de sens que si elles indiquent ce qui est déjà présent en chacun. Elles ne cherchent pas à ajouter une croyance, à fabriquer une expérience particulière ou à convaincre qui que ce soit d’adopter une nouvelle identité spirituelle. Elles invitent simplement l’attention à revenir vers sa source, vers cette évidence silencieuse qui précède nos histoires personnelles.

Il n’existe donc, dans l’essence du satsang, aucune hiérarchie réelle. Il peut y avoir une différence d’expérience, de maturité, de capacité à « formuler l’informulable » (ce que l’on nomme en sanskrit vidyāvṛtti). Il peut aussi y avoir une responsabilité particulière chez celui ou celle qui anime la rencontre. Mais personne n’est davantage le Soi qu’un autre. Personne ne possède plus de conscience, plus d’être ou plus de réalité. Ce serait aussi absurde qu’une vague prétende être davantage l’océan qu’une autre. Comme le formule Ibn ‘Arabî : « Dieu dort dans le rocher, Dieu rêve dans la plante, Dieu se meut dans l’animal et Dieu s’éveille dans l’homme. » Il n’y a donc partout qu’une seule réalité, une seule vie, une seule conscience, qui se manifeste sous une infinité de formes et qui, dans l’être humain, peut se reconnaître elle-même. Car, à proprement parler, l’être humain n’est pas conscient. Seule la conscience est consciente.

Même si certains communicants de la non-dualité, particulièrement dans le néo advaita, comme Tony Parsons, nous rappellent avec force que cette reconnaissance peut survenir aussi bien au cours d’une telle rencontre que dans un pub en buvant une bière, le satsang demeure tout de même un espace exclusivement dédié à cette possibilité. Il est cette rencontre au cours de laquelle, statistiquement pourrait on dire avec un sourire, cette révélation a davantage de chances d’avoir lieu. Tout y invite au retournement de l’attention, les paroles, les questions, le silence, la disponibilité du groupe et cette intention commune de regarder ce qui est réellement là. La conscience ne devient pas ce qu’elle n’était pas encore. Elle découvre simplement qu’elle est, depuis toujours, l’unique lumière de toute expérience.

Le satsang est un moment où l’on accepte de se mettre en jeu, de se mettre à nu. On ne vient pas seulement écouter des idées sur la non-dualité. On vient regarder ce qui, en soi, résiste encore à la vérité. On vient avec ses questions, ses peurs, ses blessures, ses certitudes et parfois son désarroi. Quelque chose se rend disponible, vulnérable, prêt à ne plus savoir. Et, dans cette disponibilité, il arrive que la conscience se reconnaisse elle-même, comme si ce qui cherchait depuis si longtemps découvrait soudain qu’il était déjà ce qu’il cherchait.

J’aime l’expression de Jésus : « En vérité, en vérité, je vous le dis. » Elle ne signifie pas nécessairement : « Moi, je sais et vous ne savez pas. » Elle peut être entendue comme un appel à reconnaître ensemble ce qui ne dépend d’aucune opinion. En vérité, regardons. En vérité, écoutons. En vérité, qu’est-ce qui est là, maintenant, avant toute interprétation ? Qu’est-ce qui pourrait être plus sacré que de se réunir autour de cette question ?

Le sacré ne se trouve pas dans une forme particulière, dans un décor, dans une posture, dans une musique, dans le silence d’une salle ou dans une expérience spectaculaire. Il se révèle dans ce retournement par lequel la conscience cesse un instant de se chercher dans ses propres apparitions et prend conscience d’elle-même. Alors, la séparation habituelle entre le sacré et le profane perd sa consistance. Tout peut redevenir sacré, puisqu’aucune expérience ne se trouve réellement en dehors de cette lumière.

Le satsang est simplement le temps que nous choisissons de consacrer à cette reconnaissance. Un temps pour découvrir, au sens presque littéral du mot, c’est à dire retirer ce qui couvre. Nous n’avons pas à produire la vérité. Nous regardons ce qui semble la voiler. Nous cessons, autant que possible, de recouvrir l’évidence par nos habitudes, nos croyances et notre savoir accumulé.

Voilà pourquoi je continue à employer ce mot. Je le trouve beau, simple et profondément respectueux. Il n’est pas réservé à une élite spirituelle. Tout être humain peut éprouver le désir de se retrouver en satsang, parce que tout être humain est déjà cette vérité autour de laquelle nous nous réunissons. Le mot pourra encore être déformé, récupéré ou vidé de son sens. Il nous appartient alors de lui rendre sa profondeur, par la qualité de notre présence et par notre manière de nous rencontrer.

C’est aussi pour cette raison que j’ai choisi d’appeler mon dernier double album de musique, consacré exclusivement à la redécouverte de la non-dualité à travers ses vingt deux chants et leurs textes, SAT SONGS. Ce titre réunit deux mots, sat, terme sanskrit qui désigne l’être, le réel, la vérité ultime, et songs, mot anglais qui signifie « chants » ou « chansons ». SAT SONGS pourrait ainsi se traduire par « chants de l’Être » ou « chants de l’Absolu ». Des chants qui passent par des styles dits « populaires », nés de ce désir profond de la conscience de se reconnaître elle-même à travers une mélodie, une voix, quelques mots et parfois même le silence qui les relie.

Les mots sont fragiles. Aucun ne peut contenir ce qu’il désigne. Pourtant, certains continuent d’ouvrir en nous une porte. Pour moi, « satsang » est l’un de ces mots. Il rappelle que nous ne nous réunissons pas autour d’une personne, d’une doctrine ou d’une expérience extraordinaire. Nous nous réunissons autour de ce qui est, et ce qui est ne manque à personne.


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