QU’EST-CE QU’UN SAGE ?
Un sage est quelqu’un qui a atteint une lointaine possibilité humaine. Il est impossible de dire ce qu’est cette possibilité. Je pense que cela a un rapport avec l’énergie de l’amour. Le contact avec cette énergie résulte en l’exercice d’une sorte d’équilibre au sein du chaos de l’existence. Un sage ne dissout pas le chaos ; si c’était le cas, il y a longtemps que le monde aurait changé. Je ne pense pas qu’un sage dissolve le chaos, même pour lui-même, car il y a quelque chose d’arrogant et de belliqueux dans la posture d’un homme remettant l’univers en ordre. Sa gloire tient en une sorte d’équilibre. Il est une caresse sur la montagne. Sa trace est un dessin de la neige à un moment de son agencement par le vent et la roche. Quelque chose en lui aime tant la vie qu’il se livre aux lois de la gravité et du hasard. Loin de voler avec les anges, il trace avec la fidélité d’un sismographe l’état du paysage solide, dur et sanglant. Sa demeure est dangereuse et finie, mais il est chez lui dans le monde. Il peut aimer les formes des êtres humains, les formes superbes et tourmentées du cœur. Il est bon d’avoir parmi nous de tels hommes, de tels monstres d’amour et d’équilibre.
Leonard Cohen (dans Beautiful Losers)
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Une amie chère vient de me faire découvrir un texte de Leonard Cohen que je ne connaissais pas, et il m’a immédiatement touché. J’avais déjà consacré, le 22 mars 2018 sur ce blog, un article à Leonard Cohen, intitulé « Un chantre de la non dualité : Leonard Cohen ». J’y évoquais son long séjour auprès de son maître zen Joshu Sasaki Roshi au Mount Baldy, puis son départ pour Bombay, où il fréquenta l’enseignement de Ramesh Balsekar, disciple de Nisargadatta Maharaj. J’y voyais dans son parcours une sorte d’épuration, ou plutôt, pour reprendre son propre jeu sur le mot anglais enlightenment, un « allègement ».
J’avais surtout été frappé par sa chanson Love Itself, dans laquelle Cohen raconte une expérience d’une simplicité presque déroutante. La lumière entre dans sa chambre, les poussières dansent dans les rayons du soleil et, soudain, la frontière semble disparaître entre celui qui regarde et ce qui est regardé. Il ne reste alors plus rien entre le Sans Nom et le nom. Les particules de poussière flottent et dansent dans la lumière et lui même semble emporté avec elles, dans ce qu’il appelle « des circonstances sans forme ». Tout l’événement tient presque à rien : une chambre, un rayon de soleil, quelques poussières en suspension, et la disparition momentanée de celui qui croyait se tenir séparé du spectacle.
Huit ans plus tard, je retrouve quelque chose de cette même profondeur dans sa définition du sage. J’aime profondément cette idée du sage qui ne vient pas mettre de l’ordre dans le chaos, ni réparer le monde, ni s’élever au dessus de lui. Il reste là, au milieu de ce qui est, avec cette étrange capacité d’aimer la vie telle qu’elle se présente. Cohen parle d’équilibre, mais d’un équilibre vivant, fragile, toujours en mouvement, comme cette trace dans la neige dessinée ensemble par le vent et la roche.
Le sage n’est justement pas quelque chose que l’on puisse figer dans une définition ou enfermer dans une forme. Dès que l’on désigne quelqu’un comme « le sage », quelque chose de la sagesse risque déjà de nous échapper. Le maître Chan Lin Tsi ne disait il pas : « Si tu rencontres le Bouddha, tue le Bouddha » ? Il ne s’agit évidemment pas de tuer qui que ce soit, mais de ne transformer aucune forme, aucune image, aucun maître en absolu. Les mots sont des pointeurs, mais des pointeurs à double tranchant. Ils peuvent nous conduire jusqu’au seuil, puis devenir eux mêmes ce qui nous empêche de voir. Dès que nous cherchons à donner une forme définitive à la sagesse, à la saisir ou à l’ériger en modèle, nous l’avons déjà figée.
Et puis il y a cette phrase extraordinaire de Cohen : « Il est une caresse sur la montagne. » Le sage ne cherche pas à changer la montagne. Il ne la domine pas. Il la caresse, au sens peut être où il ne fait plus deux avec elle. Il la contemple, la laisse être telle qu’elle est, épouse pour un instant sa forme, son silence, sa dureté, comme la neige épouse la roche sans vouloir la transformer.
Il fallait sans doute toute l’humilité et tout le génie de Leonard Cohen pour parler finalement de ces êtres comme de « monstres d’amour et d’équilibre ». Une expression étrange et magnifique. Peut être est ce cela qui relie si intimement les deux textes : dans Love Itself, il n’y a plus de distance entre le Sans Nom et le nom ; ici, plus rien peut être entre la caresse et la montagne. L’amour n’est plus une relation entre deux choses. Il est simplement ce qui demeure lorsque la distance tombe.

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