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Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

mercredi 30 septembre 2026

Baudelaire ou le retour au Soi par la beauté





L’autre jour, dans une bibliothèque, avec ma fille, je suis retombé sur un poème de Baudelaire que je n’avais pas relu depuis des dizaines d’années « Le chat ». 


Sa poésie a toujours eu pour moi le don de lézarder la surface des choses, pour laisser apparaître derrière le visible une profondeur silencieuse.


Et dans les deux dernières strophes du second Chat, j’ai retrouvé avec une étonnante précision l’invitation au retournement du regard vers ce qui perçoit : 


Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime

Tirés comme par un aimant,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même,


Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.


Tout est là. Les yeux semblent d’abord attirés vers l’objet aimé, vers le chat, vers la beauté extérieure. Puis, comme par un doux retournement, presque involontaire, ils reviennent vers l’intérieur. “Se retournent docilement.” Quelle formule extraordinaire. Le regard cesse d’aller saisir le monde. Il se laisse ramener à sa source. C’est exactement l’invitation non duelle de la Vision Sans Tête que de se laisser regarder par les choses et les êtres. Laisser les yeux du chat ou d’un ami ou de n’importe quelle perception pointer vers l’espace ouvert de « mon côté », révéler le fond sans fond de ma nature véritable de pure conscience.  


Car Baudelaire ne trouve pas dans ce retournement un petit moi psychologique enfermé dans sa tête. Il trouve l’étonnement. Il découvre que ce qu’il croyait contempler au-dehors le contemple depuis le dedans. Le chat devient miroir mystique. La beauté fait soudain comme si elle nous parlait. Elle déshabille notre regard de toutes les surimpositions que nous avons déposées sur elle. Le regard du chat semble avoir souvent cette qualité étrange : il ne nous regarde pas seulement, il nous ramène à ce qui regarde. C’est peut-être pour cela qu’il est l’objet d’autant de fascination. Chez beaucoup de mes amis, chez ma sœur aussi, dont je vous partage quelques photos de sa magnétique Mia, il y a dans son regard cette présence féline, silencieuse, souveraine, qui semble déjà installée dans un mystère que nous cherchons encore.


C’est exactement cela que les grands poètes pressentent, chacun à sa manière. Ils ne parlent pas forcément de non-dualité. Ils ne disent pas : “la conscience se reconnaît elle-même”. Ils n’emploient pas les mots de l’Advaita. Ils n’ont pas forcément lu le Vijnana Bhairava Tantra ou Shankara. Mais ils vivent ces instants où la séparation vacille, où le monde cesse d’être un objet en face de nous, où la beauté efface soudain la distance entre celui qui regarde et ce qui est regardé.


C’est pour cela que l’art m’a toujours bouleversé, sous toutes ses formes : théâtre, opéra, musique, peinture, roman, sculpture, danse. Parce que l’art véritable n’est pas simplement divertissement. Il peut possiblement mener la pensée à sa propre limite. Il conduit le mental jusqu’à l’endroit où il ne peut plus posséder ce qu’il touche. Une grande œuvre ne nous donne pas seulement quelque chose à comprendre. Elle nous restitue le silence dans lequel toute apparence de compréhension apparaît.


On dit souvent, avec Dostoïevski, que “la beauté sauvera le monde”. Mais peut-être faut-il entendre cela très simplement : la beauté sauve le monde chaque fois qu’elle suspend en nous le sentiment de séparation. Chaque fois qu’un poème, une phrase, une mélodie, un visage, une couleur, une voix, nous arrache à la crispation du “moi” et réveille en nous le simple étonnement d’être.


C’est ce que j’ai senti aussi en explorant récemment Le Bateau ivre de Rimbaud, dont j’ai gardé les quatre premières strophes pour une chanson du même titre qui figurera dans mon prochain album. Je me suis rendu compte que ce bateau ivre, c’est aussi le “je” qui tente de se délivrer de ses identifications illusoires. Le bateau ivre se libère des haleurs, des amarres, des cadres anciens, des appartenances rassurantes. Il quitte les rivières pour s’abandonner à l’océan. Et Rimbaud parle carrément d’“éveil maritime”. Ce n’est pas rien. Dans un milieu advaitin, on aurait peut-être parlé de retour au Soi ou de reconnaissance de la présence. Mais Rimbaud, lui, avait seize ans et vivait une expérience d’unité mais la transmettait avec son génie poétique. Il le dit avec des fleuves, des houles, des archipels, des phosphorescences, des tempêtes.


Et quelle importance ? Le génie poétique a ses propres voies d’effraction pour lézarder l’armure de nos prétentions à savoir et nous amener dans l’étonnement d’être. Là où Hui Neng (6e patriarche du Tchan) et tous les sages avec lui disent : “Retourne-toi (vers ce qui regarde) le secret est là”, le poète fait exploser les images jusqu’à ce que le lecteur soit obligé de dissoudre dans un espace plus vaste que la pensée.


Je retrouve la même présence silencieuse chez Christian Bobin, qui m’accompagne depuis le début des années 90, et notamment dans son dernier livre, Le Murmure. Chez lui aussi, la parole véritable n’ajoute pas du bruit au bruit. Elle ne cherche pas à expliquer le mystère, mais à le rendre de nouveau sensible.


C’est la même chose chez Proust. J’avais essayé de montrer dans un de mes derniers articles ici, intitulé “Le dilemme de la Madeleine de Proust” que ce qui compte n’est pas seulement le souvenir retrouvé, mais le surgissement d’une présence plus vaste que le temps personnel. La madeleine n’est pas seulement un déclencheur de mémoire. Elle est comme une brèche. Elle ouvre un passage vers ce qui, en nous, n’est pas pris dans la chronologie ordinaire. 


L’art véritable ouvre cette brèche. C’est pour ça que Léonard Cohen disait qu’il y a une fêlure en toute chose et que la lumière ne passe que par la fêlure. Même si les mots restent mystérieux, ils ont parfois accompli leur œuvre : ils nous ont ramenés au lieu sans mot.


C’est pourquoi il est si important de partager l’art avec les enfants. Leur donner accès à la peinture, à la musique, aux poèmes, aux histoires, aux formes, aux couleurs, ce n’est pas seulement leur donner de la culture. C’est leur offrir une voie de retour vers l’émerveillement. C’est leur montrer qu’il existe une manière de voir qui n’est pas là pour simplement consommer le monde, mais pour l’accueillir, danser avec lui et même le célébrer. 


Car la beauté est une porte. Peut-être même la plus précieuse des portes : celle qui donne accès au mystère que nous sommes. Le poème naît du silence, qui imprègne les mots, puis retourne au silence. Et si nous savons l’écouter, nous retournons avec lui. C’est peut-être cela, finalement, la vraie fonction de la poésie : nous ramener dans cette mystérieuse et silencieuse unité, qu’en réalité nous n’avions jamais quitté, juste sembler complètement oublier. Mais ce qui m’a particulièrement frappé dans ces deux dernières strophes c’est qu’habituellement l’invitation poétique à la non séparation se fait de façon implicite alors qu’ici l’invitation est incroyablement explicite. 


Alors l’invitation ici et maintenant c’est que tu laisses tous les objets, formes, couleurs, sons, pensées, sensations, êtres, apparaître en toi et en tant que toi, c’est à dire laisser toute perception te regarder, te désirer, désirer communier avec toi, désirer rentrer en Toi, et ultimement être Toi, simplement retourner à l’espace transparent, sans forme, sans fond et sans âge de ton œil unique. 


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Charles Baudelaire — Le Chat


I


Dans ma cervelle se promène,

Ainsi qu’en son appartement,

Un beau chat, fort, doux et charmant.

Quand il miaule, on l’entend à peine,


Tant son timbre est tendre et discret ;

Mais que sa voix s’apaise ou gronde,

Elle est toujours riche et profonde.

C’est là son charme et son secret.


Cette voix, qui perle et qui filtre

Dans mon fonds le plus ténébreux,

Me remplit comme un vers nombreux

Et me réjouit comme un philtre.


Elle endort les plus cruels maux

Et contient toutes les extases ;

Pour dire les plus longues phrases,

Elle n’a pas besoin de mots.


Non, il n’est pas d’archet qui morde

Sur mon cœur, parfait instrument,

Et fasse plus royalement

Chanter sa plus vibrante corde,


Que ta voix, chat mystérieux,

Chat séraphique, chat étrange,

En qui tout est, comme en un ange,

Aussi subtil qu’harmonieux !


II


De sa fourrure blonde et brune

Sort un parfum si doux, qu’un soir

J’en fus embaumé, pour l’avoir

Caressée une fois, rien qu’une.


C’est l’esprit familier du lieu ;

Il juge, il préside, il inspire

Toutes choses dans son empire ;

Peut-être est-il fée, est-il dieu ?


Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime

Tirés comme par un aimant,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même,


Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.


Source : Les Fleurs du mal, poème “Le Chat” 

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