Découvrir la conscience que l’on est ne consiste pas à trouver un nouvel objet spirituel, une expérience extraordinaire ou un état spécial. C’est plutôt sortir progressivement d’une forme d’auto hypnose. Une hypnose très ordinaire. Celle qui consiste à croire automatiquement toutes les pensées, à prendre chaque émotion comme une définition de soi, à vivre absorbé dans le film du mental au point d’oublier ce qui rend toute expérience possible.
Nous sommes fascinés par le contenu de l’expérience. Fascinés par nos histoires, nos peurs, nos désirs, nos projections, nos souvenirs, nos interprétations. Et cette fascination agit comme une sorte de rêve éveillé. Une auto hypnose permanente. Pourtant tout ce qui apparaît dans l’expérience a un point commun : rien de cela n’est conscient.
Une pensée n’est pas consciente. Une émotion n’est pas consciente. Une sensation n’est pas consciente d’elle-même. Le corps n’est pas conscient de lui-même. Même l’image mentale du “moi” n’est qu’un objet perçu parmi d’autres.
Tout cela apparaît. Tout cela est connu. Mais rien de cela ne connaît.
Alors une question devient vivante, non plus philosophique mais existentielle : qu’est-ce qui connaît tout cela ? Qu’est-ce qui est conscient de cette pensée maintenant ? Qu’est-ce qui perçoit cette sensation dans le corps ? Qu’est-ce qui est conscient même du sentiment d’être une personne ?
Et c’est là qu’un retournement peut commencer. Car ce qui connaît ne peut pas lui-même être une chose connue parmi les choses. La conscience ne peut pas devenir un objet, puisque c’est elle qui illumine tous les objets. Comme l’œil ne peut se voir directement, sauf dans un reflet, la conscience se découvre indirectement, en réalisant que tout ce qui est perçu n’est pas elle.
Douglas Harding disait que partout où l’on cherche la conscience dans le monde, on ne trouve jamais qu’un contenu de conscience. Ramana Maharshi invitait sans cesse à retourner vers celui qui connaît. Non pas pour fabriquer un nouvel état spirituel, mais pour sortir de la fascination.
Car dès qu’une pensée est vue au lieu d’être automatiquement crue, quelque chose se détend. Dès qu’une émotion est ressentie sans être immédiatement transformée en identité, l’hypnose faiblit. Dès qu’une peur est observée comme un phénomène apparaissant dans la conscience, au lieu d’être vécue comme “moi”, un espace s’ouvre.
C’est un peu comme lorsqu’on devient lucide dans un rêve. Le rêve peut continuer quelque temps, mais la captivité psychologique commence à se dissoudre. La vie continue, les émotions continuent, les pensées continuent, mais elles ne possèdent plus entièrement l’attention.
Et cela conduit peu à peu à une paix très particulière. Non pas une paix fabriquée par le contrôle des circonstances. Une paix plus profonde, parce qu’elle ne dépend plus entièrement du contenu de l’expérience. La conscience ne dépend pas de ce dont elle a conscience.
Une pensée anxieuse apparaît, elle est connue. Une douleur apparaît, elle est connue. Une grande joie apparaît, elle est connue. Le calme comme l’agitation sont connus. Mais ce qui connaît demeure étonnamment intact.
Comme l’écran n’est pas brûlé par l’incendie du film. Comme le ciel n’est pas blessé par les nuages qui le traversent. Comme l’espace d’une pièce n’est pas encombré par les meubles qu’il contient.
Alors il devient possible de vivre autrement. Non plus hypnotisé par chaque mouvement du mental, mais enraciné dans cette présence consciente qui précède tous les contenus. C’est peut-être cela que pointaient les traditions lorsqu’elles parlaient de libération. Non pas devenir quelqu’un d’autre, mais cesser progressivement de se prendre exclusivement pour ce qui apparaît dans la conscience.
Dans l’Évangile de Thomas, Jésus dit : « Le Royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous. Quand vous vous connaîtrez vous-mêmes, alors vous serez connus. » Peut-être que se connaître soi-même commence très simplement ici : voir clairement que tout ce qui change est perçu, et découvrir silencieusement que ce qui perçoit ne change pas avec ce qu’il perçoit.
Amor Fati

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