Pour faire écho à l’article publié récemment ici, issu de mon blog Éclore en conscience, « Le dilemme de la madeleine de Proust », voici deux passages essentiels qui permettent, me semble-t-il, de lire À la recherche du temps perdu dans sa profondeur la plus radicale.
On réduit souvent Proust à la mémoire, à la nostalgie, à la société mondaine, à l’analyse psychologique ou au génie littéraire. Tout cela est vrai, bien sûr. Mais au cœur de La Recherche, et tout particulièrement dans Le Temps retrouvé, il y a une découverte beaucoup plus profonde : celle d’un être en nous qui n’appartient pas au temps.
Proust l’écrit avec une précision bouleversante :
« Or, cette cause, je la devinais en comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné où le bruit de la cuiller sur l’assiette, l’inégalité des dalles, le goût de la madeleine allaient jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai, l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. »
Marcel Proust, Le Temps retrouvé
Ce passage est incroyable. Proust ne dit pas seulement : “je me souviens”. Il dit : il y a en moi un être qui goûte l’essence des choses en dehors du temps. Cet être n’est pas le personnage social, ni le moi psychologique, ni l’histoire personnelle. Il n’est pas enfermé dans le passé ni dans le présent. Il apparaît lorsque le temps se fissure, lorsque deux instants se rejoignent, lorsque l’expérience cesse d’être prise dans la succession ordinaire.
Dans un langage non duel, on pourrait dire que Proust touche ici la vraie nature : cette présence silencieuse, sans âge, dans laquelle les expériences apparaissent et disparaissent, mais qui, elle, ne passe pas.
Et cette découverte rejoint un autre passage fondamental, cette fois sur l’art, le génie et le regard. Proust y montre que la grandeur de l’artiste ne vient pas de la noblesse de ce qu’il contemple, mais de sa capacité à devenir miroir :
« Ceux qui produisent des œuvres géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la conversation la plus brillante, la culture la plus étendue, mais ceux qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur vie si médiocre d’ailleurs qu’elle pouvait être mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement parlant, s’y reflète, le génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité intrinsèque du spectacle reflété. »
Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs
Là encore, tout est dit. Le génie ne consiste pas à avoir une vie exceptionnelle, ni à fréquenter les milieux les plus raffinés, ni à posséder des objets plus beaux que les autres. Le génie consiste dans le “pouvoir réfléchissant”, autrement dit dans la capacité du regard à devenir assez transparent pour que la vie se révèle.
Ce miroir dont parle Proust est très proche de ce que Douglas Harding nous invite à découvrir dans la Vision Sans Tête. Lorsque nous regardons vraiment, au lieu de nous penser comme un objet parmi les objets, nous découvrons ici un espace clair, ouvert, accueillant, sans visage pour lui-même. Un espace qui reçoit le monde sans le saisir. Un espace miroir.
Hier encore, je faisais faire à un ami l’expérience du lac miroir, l’une des plus belles expériences proposées par Douglas Harding pour révéler la non-dualité à travers la vision. Le lac ne choisit pas ce qu’il reflète. Il n’ajoute rien, ne retire rien, ne juge rien. Il accueille le ciel, les arbres, les nuages, les visages, les mouvements de lumière. Et pourtant, rien ne colle à sa surface. Tout apparaît en lui, sans le troubler dans sa profondeur.
C’est une image très ancienne. Dans plusieurs traditions bouddhistes, on compare souvent l’esprit éveillé à un miroir : non pas un miroir froid ou indifférent, mais une clarté vivante, capable de refléter toutes les formes sans se perdre en elles. Les pensées, les émotions, les perceptions apparaissent, mais la nature du miroir demeure ouverte, disponible, non séparée de ce qui apparaît et pourtant jamais limitée par ce qui apparaît.
Proust, à sa manière, retrouve cette intuition. Ce n’est pas l’objet qui sauve. Ce n’est pas la madeleine en elle-même, ni les dalles, ni la cuiller, ni le salon, ni le paysage, ni le visage aimé. C’est la qualité du regard. Ou plus profondément encore, c’est le moment où celui qui regarde cesse de se contracter autour de lui-même. Lorsque la personnalité cesse “brusquement de vivre pour elle-même”, elle devient miroir.
N’est-ce pas là une intuition profondément non-duelle ?
La séparation habituelle entre le sujet et l’objet se relâche. Il n’y a plus d’un côté un moi qui possède l’expérience, et de l’autre un monde extérieur à capturer. Il y a un seul mouvement de révélation. Le monde apparaît dans le regard, et le regard se découvre lui-même à travers le monde.
La madeleine ne renvoie pas seulement au passé. Elle ouvre sur l’extra-temporel. Le spectacle reflété n’a pas besoin d’être sublime. Ce qui compte, c’est le pouvoir réfléchissant de la conscience. Dans les deux cas, Proust nous conduit au même point : ce que nous cherchons dans le temps ne peut être trouvé qu’en dehors du temps ; ce que nous cherchons dans les choses se révèle dans la transparence du regard.
L’art a alors une fonction presque sacrée : rendre visible, dans les choses les plus simples, l’éclat intemporel de ce qui regarde.
Que la paix et la joie soient en toi et autour de toi.
Amor fati.
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