Pendant longtemps, nous avons appris à nous définir à travers le corps et à travers l’image que le miroir, les autres et nos propres pensées nous renvoient de lui. Je suis grand ou petit, séduisant ou banal, jeune ou vieillissant, en bonne santé ou malade, fort ou fragile. Puis un jour peut apparaître une question étrange, presque déstabilisante : suis-je le corps, ou bien le corps apparaît-il dans cette conscience qui connaît chacune de ses sensations, chacun de ses changements et chacune de ses limites ?
Car dès l’instant où l’on se croit exclusivement corps, la peur s’installe presque naturellement. Peur de perdre, peur de manquer, peur d’être abandonné, peur de vieillir, peur d’être diminué, peur de mourir. Le mental devient alors un gardien épuisé qui surveille sans relâche ce qu’il croit être sa seule demeure, son unique territoire, son identité entière.
Ramana Maharshi disait : « Vous imposez des limites à votre vraie nature d’Être infini, puis vous pleurez d’être limité. » (Talks with Sri Ramana Maharshi, entretien 25)
Alors une grande partie de nos pensées se transforme en stratégies de protection. Il faut réussir davantage, contrôler davantage, séduire davantage, éviter davantage, prévoir davantage. Pourtant, malgré toute cette activité intérieure, quelque chose demeure inquiet, car ce qui cherche désespérément la sécurité se sait, au fond, fragile et temporaire.
Il existe souvent une forme de violence silencieuse dans notre relation au corps. Nous prenons un organisme vivant, respirant, sensible, traversé d’intelligence biologique, et nous lui imposons des exigences incessantes. Tu devrais être plus beau, plus mince, plus jeune, plus performant, plus calme, plus attirant, plus fort, plus spirituel. Nous comparons sans cesse ce corps vivant à une image mentale fabriquée, puis nous souffrons qu’il ne corresponde pas à cette fiction.
Le corps, lui, continue pourtant son mouvement silencieux. Il respire, digère, chante, pleure, désire, récupère, se fatigue, se répare, sans attendre l’autorisation du mental. Il n’a pas lu les commentaires intérieurs sur son apparence, son âge ou ses performances. Il continue simplement à participer à la danse de la vie, tandis que nous passons parfois davantage de temps à penser le corps qu’à l’habiter réellement.
Jean Klein rappelait souvent que la souffrance vient moins de la sensation elle-même que du commentaire ajouté à la sensation. C’est ce que j’appelle la « double peine ». Une tension dans le ventre devient immédiatement « mon problème ». Une fatigue devient « quelque chose ne va pas chez moi ». Une douleur devient une histoire, une projection, parfois même une identité. Peu à peu, nous habitons davantage les commentaires sur l’expérience que l’expérience elle-même. Et c’est précisément cette double peine qui commence à disparaître dans la redécouverte de notre vraie nature.
Car la plupart du temps, nous ne sentons plus vraiment le corps, nous le conceptualisons. Nous vivons entourés d’idées sur nous-mêmes plutôt qu’en contact avec ce qui est immédiatement vécu.
Or sentir change profondément la relation à soi.
Sentir la peur comme vibration mouvante plutôt que comme vérité. Sentir la tristesse comme énergie qui traverse. Sentir la fatigue sans immédiatement la transformer en drame personnel. Sentir tactilement, sensoriellement, vibratoirement. Dans ce retour au sentir, il y a souvent moins d’histoire, moins d’identité figée, et davantage de vie.
Le Vijnana Bhairava Tantra propose cette invitation : « Entre deux pensées, entre deux perceptions, reconnais ce qui demeure. » (versets 24 à 26, traduction Lilian Silburn)
Lorsque le commentaire intérieur ralentit, même quelques secondes, quelque chose devient évident. Le corps est connu. Les sensations sont connues. Les émotions sont connues. Les pensées sont connues. Même l’image mentale du personnage ou du corps-mental appelé « moi » est connue.
Alors une question cesse d’être philosophique pour devenir existentielle : « Qu’est-ce qui connaît tout cela ? »
Le corps apparaît, change, se transforme, vieillit, récupère, trébuche, tombe malade parfois, aime, danse, chante à l’Opéra, berce un petit enfant dans ses bras. Mais la conscience qui connaît chacune de ces expériences, chacune de ces transformations et chacun de ces âges, quel âge pourrait-elle bien avoir ?
Et si la souffrance venait moins du fait d’avoir un corps que du fait de croire être exclusivement cela ? Ce que l’on appelle le « corps de souffrance » n’est en réalité qu’un ensemble de fausses croyances réitérées, de récits répétées en boucle à propos des traumas passées ayant engendré dans le corps des nœuds de résistance et des armures énergétiques de protection.
Mais si l’on entreprend de façon jusqu’à boutiste ce questionnement radical : « Qu’est-ce qui est conscient du corps ? encore et encore, alors progressivement, le corps cesse d’être une forteresse à défendre ou un problème à résoudre.
Il redevient simplement ce qu’il a toujours été, une apparition vivante, sensible et mouvante dans l’immensité consciente.
Et en faisant pleinement l’unité, sensorielle ment, vibratoirement, tactilement, en écoutant et en percevant directement ce que tu nommes le corps, sans pensées et sans comparaison, tu pourras toi aussi reconnaître et dire :
« Je suis le sans-forme qui module en tant que toutes ces sensations, toutes ces perceptions, toutes ces expériences de l’instant. »
AMOR FATI

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