Il existe dans certains milieux spirituels une tendance à vouloir transmettre une vérité avant que l’autre ne soit en mesure de la découvrir par lui-même. On entend parfois affirmer que la personne séparée n’existe pas, que le libre arbitre est une illusion ou encore que la souffrance est irréelle. Ces affirmations peuvent être pertinentes d’un point de vue non duel ultime. Pourtant, lorsqu’elles sont adressées à quelqu’un qui se vit encore comme une personne distincte, elles produisent parfois l’effet inverse de celui recherché.
De la même façon qu’il serait généralement contre-productif d’expliquer à quelqu’un qu’il ne dispose d’aucun libre arbitre alors qu’il se sent profondément être l’auteur de ses pensées et de ses décisions, il est rarement utile de lui dire que sa souffrance est illusoire. Une telle affirmation risque surtout de générer une résistance, une incompréhension ou même un sentiment de rejet. Celui qui souffre n’entend pas alors une invitation à l’investigation. Il entend que sa douleur est niée.
Les psychologues connaissent bien le phénomène de la double contrainte. Gregory Bateson a montré qu’une personne placée devant deux messages contradictoires se retrouve dans une impasse psychologique. Or c’est parfois exactement ce qui se produit dans certains discours spirituels. D’un côté, on invite quelqu’un à accueillir sincèrement ce qu’il ressent. De l’autre, on lui explique que ce qu’il ressent n’est pas réel. D’un côté, on lui demande d’être authentique avec son expérience. De l’autre, on lui suggère que cette expérience n’a aucune valeur.
Comment une véritable exploration pourrait-elle avoir lieu dans ces conditions ?
La souffrance doit d’abord être reconnue avant que sa nature puisse être investiguée. Tant qu’une blessure demande à être entendue, tenter de la nier revient souvent à la renforcer.
Tous les grands enseignants ont compris qu’il s’agit de partir de l’expérience directe. Ils ne cherchent pas à remplacer une croyance par une autre. Ils invitent à voir et à vérifier par soi-même.
Ramana Maharshi ne demandait pas à ses visiteurs de croire qu’ils étaient le Soi. Il leur proposait d’investiguer celui qui prétendait être une personne.
Douglas Harding ne demandait pas de croire à la vision sans tête. Il invitait chacun à vérifier ce qui se trouvait réellement au-dessus de ses épaules.
Krishnamurti ne proposait aucune doctrine particulière. Il invitait simplement à observer le mouvement de la pensée.
Et Huang Po résume admirablement cette attitude lorsqu’il écrit : « Le sage s’appuie sur ce qu’il voit, l’ignorant s’appuie sur ce qu’il croit. Vois les choses telles qu’elles sont et ne te préoccupes pas des autres. »
Tout est là.
La spiritualité authentique ne consiste pas à adopter de nouvelles croyances. Elle consiste à regarder directement.
Regarder les pensées qui apparaissent et disparaissent. Regarder les émotions qui apparaissent et disparaissent. Regarder les sensations corporelles qui apparaissent et disparaissent. Puis se demander ce qui demeure lorsque tout ce qui apparaît est reconnu comme transitoire.
Lorsqu’une personne commence réellement à observer son expérience, certaines compréhensions apparaissent spontanément. Elle découvre que les pensées surgissent sans qu’elle les choisisse. Elle remarque que les décisions semblent souvent émerger avant qu’un prétendu décideur ne les revendique. Elle constate que ce personnage auquel elle s’identifiait est davantage une histoire racontée après coup qu’une réalité directement observable ici maintenant.
Mais ces découvertes ont alors une saveur totalement différente. Elles ne sont plus des concepts. Elles ne sont plus des croyances. Elles deviennent une évidence vécue.
C’est pourquoi il n’est généralement pas nécessaire d’affirmer à quelqu’un que le libre arbitre est illusoire ou que la personne séparée n’existe pas. Si l’investigation est sincère, ces conclusions apparaîtront naturellement, comme les fruits mûrs d’une observation honnête.
La vérité n’a pas besoin d’être imposée. Elle ne peut que s’imposer d’Elle-même. Elle se révèle lorsque l’attention cesse de courir vers les croyances et revient simplement à l’évidence de l’expérience présente.
Comme le rappelle Huang Po, le sage s’appuie sur ce qu’il voit. Et voir est toujours plus transformateur que croire.
Amor Fati.

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