C’est probablement la question la plus épineuse de ltoute la non-dualité.
Avant même de chercher une réponse, il est essentiel d’examiner la question elle-même. Car toute question porte déjà en elle une manière de voir. Lorsque nous demandons : « Pourquoi y a-t-il de l’ignorance ? », nous supposons déjà qu’il existe quelqu’un qui est devenu ignorant, qu’un événement réel s’est produit, qu’une conscience parfaite se serait transformée en un individu limité. Autrement dit, nous adoptons sans nous en rendre compte le point de vue même de l’identification.
Or c’est précisément cette perspective que l’Advaita invite à remettre en question.
La question ressemble à celle-ci : « Pourquoi la corde est-elle devenue un serpent ? » Tant que le serpent paraît réel, la question semble parfaitement légitime. Mais dès que la lumière est faite, on découvre que la corde n’est jamais devenue un serpent. La question ne reçoit pas véritablement de réponse. Elle disparaît avec l’erreur qui l’avait fait naître.
C’est exactement la position de Gaudapada dans les Karika sur la Mandukya Upanishad. Il affirme avec une radicalité inégalée : « Il n’y a ni cessation, ni naissance, ni être lié, ni aspirant, ni chercheur de libération, ni être libéré. Telle est la vérité ultime. » (Mandukya Karika, II, 32.)
S’il n’y a jamais eu d’être lié, c’est qu’il n’y a jamais eu un individu réellement prisonnier de l’ignorance. L’ignorance appartient au même ordre d’apparence que le serpent imaginé sur la corde. Elle semble réelle tant qu’elle n’est pas examinée, mais elle ne possède pas de réalité indépendante.
Shankara développe cette même intuition avec la notion de surimposition (adhyasa). Nous attribuons au Soi les caractéristiques du corps, du mental et de la personne, comme nous attribuons à une corde les caractéristiques d’un serpent. Rien n’a réellement changé. Seule la perception est erronée.
Ramana Maharshi, quant à lui, refusait presque toujours de répondre directement à cette question. Il répondait simplement : « À qui appartient cette ignorance ? » Toute son invitation consiste à rechercher celui qui prétend être ignorant. Lorsque cette recherche est menée jusqu’au bout, on découvre des pensées, des émotions, des sensations, des souvenirs, mais jamais un individu séparé auquel cette ignorance appartiendrait.
Ces réponses sont d’une immense profondeur. Pourtant, je comprends que beaucoup de personnes restent sur leur faim. Car celui qui pose cette question ne cherche pas seulement une explication philosophique. Il cherche à mettre fin à un malaise. Derrière cette interrogation se cache souvent un sentiment de manque, une frustration, l’impression qu’il manque encore quelque chose avant d’être enfin en paix.
C’est pourquoi, lorsque l’on me pose cette question, je préfère souvent ne pas chercher à y répondre. J’ai l’impression qu’elle est formulée depuis le point de vue même que l’on est invité à dépasser. J’invite plutôt la personne à explorer directement, sensoriellement, tactilement, vibratoirement, ce qui la pousse à poser cette question.
Que ressens-tu lorsque tu ne trouves pas de réponse ? Sens cette frustration. Sens cette impuissance. Sens ce besoin de comprendre.
N’essaie pas de le résoudre. N’essaie pas d’obtenir enfin la bonne réponse. Laisse simplement cette sensation être pleinement ressentie.
C’est là que la voie du sentir devient précieuse. Car, lorsque cette sensation est totalement accueillie, quelque chose se détend. L’énergie qui cherchait une explication revient vers l’expérience immédiate. Peu à peu, ce qui semblait être un manque perd sa solidité. Et ce qui se révèle n’est pas une nouvelle connaissance, mais une paix qui était déjà présente.
Peut-être que le bonheur que nous recherchions à travers une réponse n’avait jamais disparu. Peut-être était-il seulement voilé par la croyance qu’il nous manquait encore quelque chose.
Alors la question « Pourquoi l’ignorance ? » ne disparaît pas parce qu’elle aurait enfin reçu une réponse satisfaisante. Au mieux, une réponse intellectuelle l’apaise momentanément. Mais tant que demeure le sentiment de manque qui lui a donné naissance, elle reviendra sous une autre forme.
Lorsqu’au contraire ce sentiment est pleinement accueilli, senti jusque dans ses moindres vibrations, la question perd simplement sa raison d’être. Non parce qu’elle aurait été résolue, mais parce que ce qui la faisait naître n’est plus là.
C’est peut-être cela que pointaient, chacun à leur manière, Gaudapada, Shankara et Ramana Maharshi. La liberté ne consiste pas à obtenir enfin une réponse parfaite. Elle consiste à reconnaître directement ce qui, en nous, n’a jamais été atteint par l’ignorance.
Amor Fati

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