Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

mercredi 11 juin 2025

Trois récits emblématiques de l’éveil pour sortir de l’ignorance


Trois récits, trois époques, trois styles - mais un même appel. Platon, Truman, Neo. À chaque fois, un être humain commence à se poser une question qu’il ne s’était jamais posée : et si ce que je prends pour la réalité n’était qu’une illusion ? Et si ce que je crois être moi n’était qu’un rôle, un masque, un programme ? Et si je n’avais tout simplement jamais vraiment osé voir la réalité telle qu’elle est, sans le filtre des croyances ?


Depuis plus de deux mille ans, le mythe de la caverne, tel que Platon le raconte dans La République, continue d’interpeller ceux qui s’interrogent sur la nature de la réalité. Il décrit un groupe d’êtres humains enfermés dans une grotte, enchaînés depuis leur naissance, ne pouvant voir que le mur devant eux, sur lequel sont projetées des ombres. Pour eux, ces ombres sont le monde. Ils n’ont jamais rien vu d’autre. Et ils n’ont même pas l’idée qu’il puisse y avoir autre chose. Ce qu’ils perçoivent leur suffit. Ils vivent dans une illusion, mais ils n’en sont pas conscients. Ils sont parfaitement adaptés à cette illusion, comme nous le sommes, peut-être, à la nôtre lorsque nous sommes identifiés à ce que nous ne sommes pas : le corps et le mental et qu’il nous semble que nous sommes est séparé des autres et du monde.  Ramana Maharshi nommait cet état où nous ne sommes même pas conscients de notre identification erronée, de notre hypnose, l’ignorante ignorance.


Un jour pourtant, l’un d’eux se retourne. Peut-être est-il libéré par quelqu’un, peut-être est-ce un mouvement intérieur ?Ce n’est pas précisé dans l’histoire. Mais il se retourne. Et il voit, pour la première fois, autre chose que les ombres. D’abord, il est aveuglé. Il ne comprend pas. La lumière lui fait mal aux yeux. Il est tenté de revenir en arrière. Mais peu à peu, il s’habitue à cette clarté. Il découvre les objets réels, puis le feu qui les éclaire. Il finit par sortir de la grotte. Et là, il découvre le monde à ciel ouvert, la lumière du soleil, la source de toute vision.


Ce qu’il découvre est renversant : tout ce qu’il croyait réel n’était qu’un reflet, un simulacre. Et ce qu’il prenait pour la vérité n’était qu’une illusion. C’est le cœur même de l’éveil spirituel : non pas une acquisition de quelque chose, mais la fin de l’illusion. Un retournement radical. Le réel ne change pas. C’est le regard qui soudain est désencombré de ses filtres de perceptions et se détend, s’ouvre.


Dans The Truman Show, Truman Burbank vit sans le savoir dans une gigantesque émission de télé-réalité. Depuis sa naissance, chaque détail de sa vie est mis en scène. Ses parents, ses amis, sa femme : tous sont des acteurs. Sa ville : un décor. Le ciel : une coupole peinte. Tout est faux, mais tout semble cohérent. Il est filmé en permanence, observé par des millions de spectateurs à travers le monde, mais lui n’en sait rien. Il croit vivre une vie ordinaire. Et comme nous tous, tant que rien ne l’invite à en douter, il ne se pose pas de question.


Mais un jour, un projecteur tombe du ciel. Un détail, une fissure. Puis d’autres viennent troubler l’ordre parfait : un inconnu l’appelle par un autre nom, une voix étrange surgit dans la radio, il surprend des comportements trop mécaniques, qui amènent une forme de suspicion. Peu à peu, le doute s’infiltre. Il commence à questionner la réalité. Ce monde si bien réglé commence à sonner creux.


Et c’est là que le retournement s’amorce. Truman pressent qu’il y a quelque chose de plus réel et il cherche à sortir de l’illusion. Il est prêt à affronter la peur, le ridicule, le rejet. D’abord tout semble se liguer contre lui pour empêcher son questionnement sincère de se déployer librement : sa femme tente de le calmer, ses amis le distraient, la peur de l’eau - instillée depuis l’enfance - l’empêche de s’évader. Mais il persiste. Il prend un bateau et affronte la mer. Il brave la tempête, réelle ou artificielle, peu importe. Il veut voir ce qu’il y a au-delà. Et soudain, son embarcation heurte un mur : littéralement, le mur du ciel, le bord du décor. Il comprend alors. Il touche la frontière de l’illusion.


Ce moment est bouleversant. Il ne découvre pas une autre vérité. Il découvre que ce qu’il prenait pour le monde n’était qu’une fabrication. Et ce qu’il quitte n’est pas un lieu, mais un conditionnement. En ouvrant la porte qui mène au-dehors, il ne s’évade pas : il émerge. Ce n’est pas une fuite, c’est une sorte de transfiguration. Ce n’est pas un combat au sens habituel de ce terme, c’est plutôt une soudaine reconnaissance. Une sortie de l’ignorance. Ce que nous appelons parfois l’éveil.


Dans Matrix, Neo est un jeune homme en proie à une étrange sensation : il sent que quelque chose ne colle pas. Une impression d’irréalité, de décalage. Un doute silencieux, mais tenace. Il mène une double vie : le jour, il officie comme programmeur dans une société informatique  et la nuit, il devient un hacker clandestin. Et dans cette quête souterraine, un nom revient sans cesse : Morpheus. Puis un message mystérieux s’affiche sur son écran : « Réveille-toi, Neo. »


Quand il rencontre enfin Morpheus, celui-ci lui propose un choix décisif. Deux pilules : la bleue pour continuer à dormir dans l’illusion ; la rouge pour découvrir la vérité. « Je ne t’offre que la vérité, rien de plus. » Neo prend la pilule rouge. Et ce qu’il découvre est vertigineux : le monde dans lequel il croyait vivre n’est qu’un programme informatique, une simulation contrôlée par des machines qui exploitent les humains comme sources d’énergie. Son corps réel était plongé dans une cuve, maintenu endormi. Il n’a jamais vécu ce qu’il croyait avoir vécu.


Ce réveil est brutal, douloureux, mais nécessaire. Car ce qu’il découvre, ce n’est pas seulement une autre réalité : c’est que toute sa perception du réel était une projection, une construction mentale. Il voit enfin les rouages. Il découvre ce qui est vu depuis la Conscience impersonnelle et non plus dans depuis une conscience personnelle et limitée. Et c’est ce qui le rend libre. La liberté ne vient pas d’un nouveau monde : elle vient de l’arrêt de la croyance en l’ancien.


Mais Neo ne s’arrête pas là. Ayant vu, il aide à réveiller d’autres dormeurs. Il devient un libérateur, non par une sorte de d’ambition personnelle, mais par une sorte d’évidence. Il est passé de l’autre côté du voile, et sa présence invite d’autres à faire ce saut. Non par force, mais par écho. Car tout ce qui est forcé se fane et tout ce qui est accueilli fleurit naturellement. Il ne combat pas seulement un système extérieur, il incarne une rupture avec la fiction identitaire. Il découvre que ce qu’il est ultimement ne peut être défini par un programme. Et ce qu’il incarne, au fond, c’est ce que toutes les traditions spirituelles nomment le Soi : la conscience libre, non localisée, non conditionnée, capable d’accueillir toutes les formes sans s’y perdre.


Le mythe de la caverne, The Truman Show, Matrix : chacun de ces récits met en scène une traversée, une rupture avec le connu, un chemin qui ne va nulle part ailleurs qu’au centre même de l’être. Ce qui se fissure, ce n’est pas le monde - c’est les croyances que nous avons sur lui. Ce qui se brise, ce ne sont pas les apparences - c’est l’attachement que nous avons à leur accorder une réalité autonome. Et ce qui naît, dans cette brèche lumineuse, ce n’est pas une nouvelle image, une nouvelle théorie, une nouvelle croyance : c’est la réalité de la conscience infinie et sans âge, et c’est ce que diverses traditions ont nommé la libération.


Sortir de l’esclavage, ce n’est pas fuir la caverne ou détruire le décor. C’est reconnaître qu’il n’a jamais réellement enfermé que notre propre façon de voir. Et ce retournement, même s’il semble extérieur, est d’abord intérieur : un retournement du regard, vers sa source.


Cette phrase couperait de Hui Neng (6e patriarche du T’Chan) résumé 6000 ans de spiritualité authentique pour sortir de l’illusion de la séparation : « Retourne-Toi. Le secret est là »


Et toi, lecteur, peut-être que cela te parle ? Peut-être qu’il t’arrive, en ce moment même, de douter de ce que tu croyais si fermement ? Peut-être que certaines choses de ta vie semblent être en train s’effondrer, non pas parce qu’elles disparaissent, mais parce qu’elles ne te paraissent plus aussi pleines et vraies qu’avant. Peut-être que certaines de tes convictions les plus intimes sont en train de se fissurer ? Peut-être que tu commences à voir que ce que tu appelles « toi » n’est pas aussi solide, aussi séparé que tu le pensais ?


Tu continues à vivre ta vie, à prendre des décisions, à penser, à ressentir, à vivre ta vie humaine en relation avec ton environnement et les apparents autres. Mais il y a peut-être des instants où tout cela te semble un peu étrange, comme si tu assistais à ta propre existence depuis un autre endroit. Comme si, soudain, ce que tu prenais pour la réalité n’était plus tout à fait crédible. Tu n’as pas forcément les mots pour le dire. Ce n’est pas toujours spectaculaire. C’est souvent même très discret. Mais quelque chose perçoit tout ça. Quelque chose voit que ce que tu prenais pour le monde est, en fait, vu. Que tout cela apparaît quelque part. Et ce quelque part, c’est Toi. Toi avant toute définition de Toi, Toi avant toute perception. 


Tu n’as pas besoin de croire à une théorie. Tu n’as pas besoin de changer de vie. Tu peux juste regarder depuis ce regard neuf, frais, désencombré.


Est-ce que tout ce que tu perçois (les sons, les objets, les pensées, les émotions) n’apparaît pas en toi ? Est-ce que ce que tu appelles le monde ne se présente pas, toujours, à la conscience ? Et cette Conscience, n’est-ce pas ce que tu es au plus intime de toi-même ? Et cette Conscience, as-tu jamais été séparé d’elle ? N’est-elle pas là depuis toujours ? N’est-elle pas le dénominateur commun de chacune de tes expériences ?


Et si le monde n’était pas simplement ce que tu vois autour de toi, mais ce par quoi tu vois - ce qui rend toute perception possible ? Tu vois des objets, des visages, des paysages. Tu entends des sons, tu touches des choses, tu ressens des émotions. Tout cela, tu l’appelles le monde, le corps, le mental. Mais tout cela se présente à toi, dans la Conscience à 0 distance de Toi. Rien n’est perçu en dehors de cette Conscience. Le monde entier apparaît dans ton expérience, directement, Ici et Maintenant. Ce que tu perçois comme extérieur est toujours déjà intérieur à ta perception.


Le monde change tout le temps. Les formes passent, les pensées vont et viennent, les sensations se transforment. Mais ce qui voit tout cela, ce par quoi tout cela est vu, ne change pas. C’est silencieux. Présent. Inaperçu. Mais toujours là. Tu ne peux pas le voir comme un objet, mais sans cela, rien ne serait jamais vu.


Peut-être alors que tu n’es pas un être séparé dans un monde extérieur. Peut-être que le monde est une apparition dans ce que tu es vraiment. Et que ce que tu es, c’est cet espace de conscience dans lequel tout cela a lieu.


Ce n’est pas une idée ou un concept. C’est une évidence à retrouver, ici et maintenant. Tu n’as rien à atteindre. Tu n’as qu’à reconnaître ce qui a toujours été là.


Que la paix et la joie règnent en toi et dans ton environnement…


Amor Fati

Un verset de la Gita pour faire basculer la Conscience

 


Depuis une quinzaine d’années, je redécouvre encore et encore la Bhagavad Gîtâ par petites touches. Car c’est un concentré d’enseignements non duels qui vivifient l’esprit et ouvrent le cœur. Je ne la lis pas d’un seul trait, mais je savoure ce texte sacré par intermittence et il me met toujours en joie. 

Ces derniers jours, je relisais le chapitre XV. Et ce matin, une image m’a halluciné : celle de l’arbre aux racines en haut et aux branches en bas. Je suis resté un long moment à me laisser imprégner par cette métaphore, à la symbolique mystérieuse. Je l’ai laissée descendre dans le cœur. Et voilà…

Le symbole de l’arbre inversé, tel qu’il apparaît dans la Bhagavad Gītā (chapitre XV, versets 1 à 3), est l’un des plus puissants et mystérieux de toute la pensée spirituelle indienne. Mais ce n’est pas un symbole isolé. On le retrouve dans de nombreuses traditions, souvent comme image d’un retournement intérieur, d’une inversion du regard, ou d’un passage entre les mondes.

Ainsi, dans le Tarot de Marseille, la carte XII, Le Pendu, représente un être suspendu la tête en bas, les mains dans le dos, dans une posture paradoxale d’apparente impuissance… et pourtant, son visage est paisible et éclairé. Ce retournement n’est pas une chute, mais une suspension du monde ordinaire.

On retrouve également des évocations de l’arbre inversé dans certaines traditions chamaniques, où les racines plongent dans le ciel, et les branches s’enfoncent dans les mondes souterrains, symbolisant l’arbre cosmique reliant les trois plans de l’être : ciel, terre et infra-monde.

Dans le soufisme, cette inversion peut se lire dans l’enseignement du maître qui invite à « mourir avant de mourir » : retourner à la source avant même que le corps ne disparaisse.

Ce motif universel de l’arbre retourné est une invitation à un retournement fondamental : plutôt que l’effort habituel vers le haut, il s’agit ici d’un effondrement vers l’origine ; un abandon du regard horizontal et temporel vers une intuition verticale, un éternel maintenant ; Du coup, ce que nous prenions pour des racines (l’incarnation) révèle sa sève céleste, et ce que nous croyions être le sommet (la tête, l’ego, la volonté) s’incline humblement vers la terre.

« On dit que ce monde est comme un aśvattha, un figuier sacré, aux racines en haut et aux branches en bas. Ses feuilles sont les hymnes védiques. Celui qui le connaît est un connaisseur du Veda. » (Bhagavad Gîtâ, XV.1)

Il y a dans ce verset un mystère, une image très étrange d’un arbre renversé. Ses racines ne plongent pas dans la terre, mais dans le ciel. Ses branches ne s’élèvent pas vers la lumière, elles tombent vers le bas. Et ses feuilles ? Elles sont faites de chants, d’hymnes, des anciennes paroles des Rishis (les êtres éveillées à leur vraie nature). 

À première vue, cela peut sembler abstrait, voire hermétique. Et pourtant, quand on prend le temps de laisser résonner cette métaphore, quelque chose de profond se dévoile : une invitation à retourner le regard, à contempler le monde non depuis ses formes, mais depuis sa source.

Dans la vision ordinaire, le monde semble solide, réel, existant par lui-même. C’est ce que l’on appelle la vision « physicaliste » du monde, et c’est en somme la perspective dominante de notre culture moderne depuis deux mille ans et qui depuis la fin du 19e siècle positiviste a presque exclu de notre civilisation toute transcendance au sens profond de ce terme. Nous croyons voir les choses telles qu’elles sont, comme si elles étaient autonomes, comme si elles existaient en dehors de toute conscience, indépendamment de tout regard. Nous croyons que la conscience est née du monde, qu’elle serait un produit tardif de la matière, une fonction émergente du cerveau ou de l’évolution. 

Mais la Gîtâ nous rappelle tout autre chose : c’est le monde qui est né de la conscience.

Ce renversement est radical. Il ne s’agit plus de chercher l’essence des choses dans les choses elles-mêmes, mais dans cela par quoi elles sont perçues. Cette remarque devient encore plus claire si l’on prend un instant pour écouter les mots que nous utilisons. J’ai appris il y a quelques années que le mot « chose » venait  du latin res, qui lui-même provient d’une racine indo-européenne signifiant affaire, objet, cause. C’est ce même mot res qui a donné le mot réalité : ce que nous appelons « la réalité » est donc littéralement ce que nous appelons « les choses ». Depuis les Grecs, la pensée occidentale s’est construite sur cette équivalence implicite : ce qui est réel, ce sont les choses. C’est ce que l’on peut nommer, mesurer, isoler, peser. Mais ce que propose ici la Gîtâ, ce n’est pas un monde fait de choses, c’est un monde qui pousse comme un arbre à l’envers depuis l’invisible, depuis ce qui est au-delà de toute chose.

Comme le dit la Kena Upanishad : « Ce n’est pas ce que les yeux voient, c’est ce par quoi les yeux voient : cela est le Brahman. »

Dans cet arbre sacré, les feuilles ne sont pas simplement des feuilles comme celles qu’on trouve dans la nature. Elles représentent ici les paroles de sagesse, les chants anciens, les textes spirituels authentiques c’est à dire non duels, qui ont été transmis au fil des siècles. On peut les voir comme tout ce qui, dans ce monde, porte encore la mémoire du sacré. Ce sont les signes visibles d’une origine invisible. Ces paroles, ces enseignements, ces traditions ne sont pas là pour être adorés en eux-mêmes, mais pour rappeler qu’il existe une racine plus profonde, une source silencieuse à laquelle tout est relié.

Mais là encore, il ne s’agit pas de sacraliser les mots. Celui qui « connaît » l’arbre ne se contente pas de réciter les hymnes — il reconnaît en lui-même la racine de tout. Il voit le monde comme un reflet, et la conscience comme l’unique réalité. Il nous invite à ne pas confondre le doigt avec la lune, ni la feuille avec la racine ou le serpent avec la corde. 

La non-dualité ne nie pas le monde. Elle le voit pour ce qu’il est : une apparition dans la conscience, un jeu de formes dans l’être.

Huang Po disait : « Les gens ignorent ce dont l’illusion est faite. » Ils veulent s’en libérer, mais sans jamais voir ce qui la compose. Ils combattent les formes sans jamais regarder la lumière qui les rend visibles. Ce n’est pas le monde qu’il faut rejeter, mais l’oubli de sa nature. L’illusion n’est pas une erreur grossière ; c’est un malentendu silencieux, une sorte distraction hors de soi, une simple erreur d'inattention. Et ce malentendu cesse dès qu’on regarde depuis ce qui voit.

L’image de l’arbre inversé évoque aussi le reflet d’un arbre dans l’eau : ce que nous voyons n’est pas la réalité, mais une image inversée, instable, éphémère. Le monde est comme ce reflet - réel en apparence, mais dépendant de ce qu’il reflète. Ramana Maharshi disait : « Ce monde n’est qu’un rêve. Tant que l’on ne se réveille pas, on le prend pour réel. »

Le verset se termine par une invitation à retourner le regard vers ce qui regarde en nous : « Celui qui connaît cet arbre est un connaisseur du Veda. » Autrement dit, ce n’est pas celui qui récite les textes qui connaît, mais celui qui voit l’arbre depuis ses racines - c’est-à-dire celui qui a reconnu la conscience comme origine de toute chose. « Celui qui voit l’inaction dans l’action, et l’action dans l’inaction, celui-là est un sage parmi les hommes. » (Bhagavad Gîtâ, IV.18)

Et Maître Eckhart le dit dans une langue toute occidentale mais profondément voisine : « L’œil avec lequel je vois Dieu est le même œil avec lequel Dieu me voit. Mon œil et l’œil de Dieu sont un seul et même œil, une seule vision, une seule connaissance, un seul amour. »

Quand tu retires ton attention des branches — les pensées, les formes, les objets - et que tu reviens à la racine silencieuse qui perçoit tout cela, tu n’en es plus le prisonnier. Tu reconnais que l’univers entier est une expression de toi. Tu reconnais que tu es le sans-forme qui prend toute forme. Et soudain, le texte devient vivant pour toi. Il vibre. Et éveille le Silence en Toi, Celui-là même dont Il est fait. Il ne décrit plus un monde de symboles anciens appartenant à une tradition qui nous serait étrangère. Il pointe directement vers ce que tu es vraiment. Il s’éveille en toi. Et toi, tu t’éveilles à ce que tu as toujours été.

Je laisserai à Maître Eckart le dernier mot :

« Que celui qui ne comprend pas ce discours ne s’en afflige pas dans son cœur ;

car ce discours n’est pas humain,

mais il est né d’un pur engendrement de Dieu,

et seul celui qui est dans le même esprit, dans cet état d’union,

peut en comprendre le sens véritable. »




L’illusion est faite de la réalité

 



Huang Po disait : « Les gens ignorent ce dont l’illusion est faite. » Ils veulent s’en libérer, mais sans jamais voir ce qui la compose. Ils combattent les formes sans jamais regarder la lumière qui les rend visibles. Ce n’est pas le monde qu’il faut rejeter, mais l’oubli de sa véritable nature. L’illusion n’est pas une erreur grossière ; c’est un malentendu silencieux, qui naît d’une distraction hors de soi, d’une simple erreur d’attention. Et ce malentendu cesse dès qu’on regarde depuis ce qui voit.


Prochain Satsang par zoom (830 899 8788) et sur place à Paris dimanche 15 juin à 19h30. 

lundi 9 juin 2025

La transmission non duelle



Un enseignant non duel ne transmet pas une connaissance formelle.

Il ne donne rien sur quoi l’on puisse construire ou se raccrocher. Il ne propose ni méthode, ni voie, ni but à atteindre. C’est tout sauf du développement personnel. Il ne vous promet rien de demain, ne vous enferme dans aucun système. Il invite simplement à reconnaître ce qui est déjà là, ce qui ne peut être ni appris, ni oublié, ce que vous êtes déjà avant toute pensée à ton sujet.


Je parle ici de cette figure qu’on appelle parfois « enseignant spirituel » ou « enseignant non duel », mais au fond je ne me prends pour rien de tel. Il n’y a véritablement personne ici pour prétendre transmettre quoi que ce soit. Comme le formulait élégamment Douglas Harding et c’est un vécu direct, je ne suis pas ici ce que je parais être là-bas. 

Alors si une transmission semble avoir lieu, elle n’est pas personnelle, elle ne vient pas d’un moi vers un autre, mais du Silence vers Lui-même, par une sorte d’ « effacement mutuel ». Ce que j’appelle parfois “je” est simplement un canal, un passage vide, un ami qui pointe vers l’évidence momentanément et en apparence oubliée.


L’enseignant véritable ne laisse rien d’autre que le silence, un silence vibrant, vivant, sans forme, sans histoire. Il tranche les cordons identitaires et l’illusion du temps linéaire. Il t’invite à réaliser que la douceur ou l’intensité d’être que tu cherchais au travers des expériences et des accomplissements divers et variés se trouve ici-même, au cœur de chaque instant. Tu es cela, ce regard d’enfant, cette clarté sans bord, cette douce présence accueillante.


L’enseignant non duel parle à partir du Silence et offre en partage l’espace de Silence sans forme et sans âge de la Présence impersonnelle. Comme le disait Sri Nisargadatta Maharaj :

« Je ne vous demande pas de me croire, je vous demande de regarder. »

(I Am That, entretien 57)


Rien n’est ajouté. Rien n’est retiré. Il n’y a pas d’effort, pas de devenir. La transmission est le silence même. Elle agit parfois comme un choc intérieur, parfois comme un effacement tranquille, mais toujours, elle ramène à ce que tu n’as jamais cessé d’être, sauf en imaginaire. 


L’enseignant véritable ne te laisse rien d’autre que vous-même.

Il te laisse seul, seul face à toi-même, ou plutôt face à cette absence de toi-même. Car ce que tu prenais pour toi-même n’a jamais été que formes passagères dans l’esprit : images, histoires, souvenirs, projets. À l’arrière-plan de tout cela : une pure évidence d’être, sans nom, sans histoire et sans limites.


« Ce que vous êtes est plus proche que la pensée, plus intime que le souffle. Vous êtes Cela par quoi tout est su. »

 Chandogya Upanishad VI.8.7


Je t’invite à un changement de paradigme, une translation de l’attention depuis le contenu de la Conscience (les perceptions, les sensations, les pensées) vers la Conscience pure, inconditionnée, toujours présente.


Je t’invite à inverser la flèche de l’attention à 180 degrés, pour réaliser qu’il n’y a personne derrière le regard, l’écoute ou les pensées. À rebours des pensées et des perceptions, il n’y a ni penseur, ni acteur.


« Ce n’est pas l’œil qui voit, c’est Cela par quoi l’œil voit. Ce n’est pas l’oreille qui entend, c’est Cela par quoi l’oreille entend. »

 Kena Upanishad, I.2


Ce retournement est radical. Il ne demande ni croyance, ni diplôme, ni compréhension mentale. Il ne s’apprend pas. Il se vérifie, instantanément, par l simple détente de l’attention dans sa propre source. 


Si tu ne fais pas référence à la mémoire, ni aux associations mentales, mais acceptes de simplement te donner entièrement à une expérience directe, sans préjugés et en laissant tomber tes savoirs de seconde main, à partir de quoi ce texte est-il perçu ?


Par une tête ou une absence de tête ?

Par deux petits yeux opaques et colorés, ou par un grand œil unique, un espace sans forme et sans âge ?

Comme le disait Douglas Harding :

« Je ne suis pas ce visage vu dans le miroir. Ici, à zéro centimètre de moi, il n’y a pas de visage. Il y a un espace vide, clair, accueillant. »

Vivre Sans Tête, ch. 1


Cet espace est-il chinois, suisse, anglais, vietnamien ?

A-t-il un genre ? Est-il féminin ou masculin ? A-t-il un âge, une histoire, des caractéristiques, des préférences ?

Est-ce un moi ou une absence de moi ? Est-ce personnel ou impersonnel ?


« L’Esprit qui est en vous et l’Esprit qui est en moi sont Un seul et même Esprit. Ce n’est pas moi qui vous parle, c’est l’Esprit qui parle à l’Esprit. »

Jean Tauler, Sermon sur l’Unité


Si tu réalises que tu es cet Espace impersonnel, que tu n’avais jamais été que Cela, et que le reste n’est que volutes de fumées imaginaires, mémoires de perceptions passées, alors il se peut qu’un léger sourire se dessine discrètement dans le ventre et à la commissure des lèvres.


Un sourire sans propriétaire. Un sourire sans raison. Un sourire d’avant qu’Abraham ne fut. 


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dimanche 8 juin 2025

L’esprit de la Pentecôte selon Jean Tauler


Ce matin j’ai redécouvert et médité quelques extraits du magnifique sermon de Jean Tauler - contemporain et disciple de maître Eckhart - sur la symbolique de la Pentecôte qui peut résonner pour chacun de nous. Et j’ai à cœur de te partager cette résonance en mots.  Je précise que je n’ai reçu aucune éducation chrétienne et que je n’ai aucune habileté particulière à commenter le sens de la Pentecôte dans la perspective chrétienne autre que ce qui m’a été fortuitement révélé un jour de Pentecôte le 1er juin 1998 en lisant un texte de Krishnamurti où tout a soudainement été vu par et en tant qu’une seule et même Lumière impersonnelle et que j’ai alors nommé « Intelligence ». 

 La fête chrétienne de la Pentecôte commémore la descente de l’Esprit Saint sur les apôtres, réunis après la résurrection du Christ. Dans le récit biblique, cet événement marque un tournant : les disciples, jusque-là enfermés dans la peur, deviennent capables de parler avec clarté, force et ouverture intérieure. C’est souvent interprété comme le début d’une vie spirituelle fondée non sur la loi, mais sur l’inspiration vivante.

Mais cette descente de l’Esprit n’appartient pas seulement au passé. Elle désigne aussi un processus intérieur, qui peut se produire en chaque UN, ici maintenant. Nous sommes tous, d’une certaine manière, ce lieu possible où la Conscience peut se révéler où quelque chose de plus vaste que ce l’on croit être peut se réaliser. Dans une perspective non duelle la Pentecôte ne pointe pas vers une croyance extérieure, mais vers une disponibilité intérieure.

C’est dans ce sens que Jean Tauler, moine dominicain du XIVe siècle, a parlé de l’action de l’Esprit dans l’âme humaine. Dans ce sermon, il décrit comment l’Esprit commence toujours par un travail de dépouillement, avant de pouvoir se donner. Il ne s’adresse pas à notre personnalité, mais à ce qui, en nous, est prêt à s’effacer.

Tauler écrit :

« Le Saint-Esprit a deux mouvements. D’abord il vide, ensuite il remplit, dans la mesure où il trouve du vide. »

Ce vide ne désigne pas une perte de sens ou une absence, mais un désencombrement de tout ce qui prend de la place inutilement : les attentes, les opinions figées, l’attachement à l’image de soi. Il ne s’agit pas de s’appauvrir, mais de se rendre disponible. Ce vide est la condition d’un accueil réel. 

Maître Eckhart disait dans le sermon 5B  : « La moindre pensée que j’ai est plus grande que Dieu. Pourquoi ? Parce qu’elle empêche Dieu d’entrer en moi en plénitude. Quand la pensée sort Dieu entre… »

Jean Tauler dit ensuite :

« Plus tu as été vidé en vérité, plus tu reçois. Moins il reste de toi, plus tu reçois de lui. »

Ce qui est mis en question ici, c’est la centralité du “moi” dans notre expérience. Tant que nous restons identifiés à une figure mentale de nous-mêmes, à une volonté séparée, l’espace reste comme fermé. Mais dès que cette identification cesse, quelque chose peut emplir l’espace. En réalité ce n’est pas un ajout, mais une simple reconnaissance. Ce qui était là depuis toujours peut enfin se révéler.

Tauler parle ensuite de ceux qu’il appelle les « vrais pauvres d’esprit » :

« Le Saint-Esprit les remplit et souffle avec force dans l’âme. »

Cela fait écho au célèbre sermon de Maître Eckhart, dans lequel il dit :

« Celui-là est un pauvre en esprit qui ne veut rien, ne sait rien, ne possède rien. »

Ce triple détachement — du vouloir, du savoir et de la possession — est au cœur de ce que les traditions non-duelles appellent l’abandon ou le non-savoir. Il ne s’agit pas d’un état à cultiver, mais d’une absence de saisie. Une ouverture silencieuse à ce qui est. Ce non savoir se révèle directement par une reconnaissance. 

Tauler précise encore :

« Recevez directement de Dieu tout ce qui vous arrive, d’où que cela vienne, de l’intérieur ou de l’extérieur. »

Dans cette perspective, rien n’est exclu. Chaque situation, chaque émotion, chaque événement peut être vu comme un moment de reconnaissance - pourvu qu’on cesse de juger, d’analyser ou de s’en protéger. Tout devient occasion de s’ouvrir davantage à ce qui est déjà là, silencieusement.

Enfin, il conclut par un rappel essentiel :

« Ce ne sont pas les œuvres qui te sont un obstacle, mais le désordre que tu y mets. Mets de l’ordre, cherche Dieu dans toutes tes œuvres, et rien d’autre. »

L’action n’est pas en elle-même un problème. C’est l’appropriation de l’action, le besoin de réussir, d’être reconnu, d’atteindre quelque chose, qui la charge de tension. Lorsqu’on agit sans s’identifier à l’acteur, l’action devient fluide. Elle est simple, claire, sans attente. Elle n’est plus un moyen d’affirmer un moi, mais une expression naturelle de l’être.

Ce que Jean Tauler décrit ici n’est pas une voie réservée à quelques contemplatifs. Il parle d’une possibilité humaine fondamentale : celle de s’ouvrir à ce qui, en nous, ne dépend de rien. L’Esprit, au fond, ne vient pas de l’extérieur. Il se révèle lorsque nous cessons de vouloir être quelqu’un.

Et le souffle de l’Esprit saint, aujourd’hui encore, attend juste qu’un peu d’espace s’ouvre pour passer.

Quand ? Maintenant 

Où ? Ici 

Que la paix et la joie de l’Esprit Saint t’emplisse frère et sœur de lumière…

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Voici l’extrait du sermon de la Pentecôte de Jean Tauler que j’ai médité :

Le Saint-Esprit a deux mouvements. Premièrement il vide, deuxièmement : il remplit le vide dans la mesure où il en trouve.

Plus tu auras été vidé en vérité, plus aussi tu recevras ; moins il reste de toi, plus tu reçois de lui. Amour-propre, esprit-propre, volonté-propre, tu dois te dégager de tout cela.

Voilà les vrais pauvres d’esprit, le Saint-Esprit les remplit et souffle avec force dans l’âme.

Recevez directement de Dieu tout ce qui vous arrive, d’où que cela vienne, de l’intérieur et de l’extérieur et quoi que ce soit ; ne le prenez que comme un moyen par lequel Dieu veut vous préparer pour lui-même.

Ce ne sont pas les œuvres qui te sont un obstacle, mais le désordre que tu y mets. Écarte le désordre et cherche Dieu dans toutes tes œuvres, et rien d’autre.