L’art d’aimer commence ailleurs. Il commence là où l’amour cesse d’être une réaction ou une préférence pour devenir un art de vivre. : Aimer l’imprévisible, l’inconstance, l’inattendu, parfois même l’inacceptable, est d’une tout autre nature. C’est aimer lorsque l’autre ne répond plus à l’image que nous avions de lui, lorsqu’il nous déroute, lorsqu’il échappe à nos attentes ou à nos projections. C’est aimer la vie lorsqu’elle ne va pas dans le sens prévu, lorsqu’elle nous déplace, nous met en insécurité et même à genoux et nous oblige à lâcher notre confort et nos repères. Cet amour-là n’est pas inconditionnel au sens naïf du terme. Il ne choisit pas ses conditions, il ne se protège pas.
C’est en ce sens que, chez Maître Eckhart, l’amour est exigeant. Non pas exigeant moralement ou héroïquement, mais exigeant intérieurement. Il demande une liberté réelle c’est à dire le non attachement. Dans les sermons sur Marthe et Marie, commentant l’épisode de l’Évangile de Luc (10, 38-42), en particulier le sermon 86 dans l’édition française récente des Sermons traduits par Laurent Jouvet aux éditions Almora, Eckhart renverse explicitement la lecture habituelle. Là où l’on oppose traditionnellement Marie, figure de la contemplation, à Marthe, figure de l’agitation mondaine, Eckhart affirme au contraire que Marthe est spirituellement plus avancée. Il souligne que Marthe agit à partir d’un fond intérieur si libre qu’aucune œuvre ne peut la distraire de Dieu. Son agir ne la sépare pas de l’unité, il en procède. Marie, quant à elle, bien qu’assise aux pieds du Christ, demeure encore attachée à une forme déterminée de présence, tandis que Marthe aime et sert au cœur même de ce qui arrive.
Ce renversement de perspective est passionnant. Il montre que l’amour véritable ne consiste pas à demeurer dans un état intérieur protégé ou privilégié, mais à rester uni au fond dans le mouvement même de la vie. Marthe aime dans le multiple, dans l’imprévisible, dans ce qui ne se laisse pas anticiper. Elle aime Dieu non dans une posture choisie, mais dans le réel tel qu’il se présente. Aimer vraiment ne consiste donc pas à aimer un état de paix, une forme de présence ou une lumière intérieure. Aimer vraiment, c’est aimer ce qui vient, sans savoir à l’avance ce que cela sera. Tant que l’amour dépend de qualités identifiables, il reste lié au contrôle. Lorsqu’il s’ouvre à l’imprévisible, il devient un accueil profond, qui n’est pas à confondre avec la résignation. Cet accueil ressemble plutôt à un accordage, un réaccordage mouvant à ce qui se présente.
C’est cela, au fond, le véritable détachement, tel que Maître Eckhart le décrit dans le Traité du détachement. Il ne s’agit pas de se retirer du monde, ni de s’endurcir, ni de s’anesthésier affectivement. Il s’agit de ne plus s’attacher à la manière dont les êtres ou les situations devraient être pour que nous puissions aimer. Le détachement n’est pas un refus de l’amour. Il en est la forme la plus libre et la plus mûre. Et c’est là que le détachement rejoint l’amour. Lorsque je n’exige plus que l’autre ou la vie correspondent à mes attentes, l’amour cesse d’être une préférence. Il devient une disponibilité intérieure, vivante, toujours en ajustement.
On retrouve quelque chose de très proche dans le Banquet de Platon, lorsque Alcibiade fait l’éloge de Socrate. C’est sans doute l’un des plus beaux hommages jamais rendus à un être humain. Alcibiade cherche à dire qui est Socrate, mais il échoue à le définir. Il le compare à des silènes, ces figures grotesques qui, une fois ouvertes, révèlent des statues divines. Socrate ne se laisse pas saisir. Il échappe aux catégories, aux images, aux attentes. Ce qui est extraordinaire en lui, ce n’est pas une qualité particulière, mais le fait qu’on ne peut jamais en faire le tour. Il demeure insaisissable. Et c’est précisément cela qui le rend aimable.
Peut-être est-ce là une clé essentielle de la relation humaine. Reconnaître qu’il y a dans l’autre quelque chose d’irréductible, quelque chose que je ne pourrai jamais posséder, ni comprendre totalement, ni enfermer dans une définition. Aimer, ce n’est pas saisir. Aimer, c’est consentir à cette part qui échappe, à ce reste vivant, à cet excédent d’être.
C’est exactement ce que m’enseignent aussi mes trois enfants. Je ne peux pas les saisir. Ils sont profondément imprévisibles. Chacun d’eux porte en lui une multitude de possibles que j’ignore. Ils sont prêts à faire éclore des directions, des élans, des manières d’être qui me surprennent sans cesse. Et j’apprends, petit à petit, à aimer ce qu’il y a de plus insondable en eux. À aimer ce qui m’échappe, sans chercher à le réduire.
L’art d’aimer vraiment est un art exigeant, et souvent difficile. Il ne flatte ni nos habitudes, ni notre besoin de sécurité, ni notre apparente morale. Il demande un chemin de dépouillement et d’intériorité, une sortie progressive du besoin d’avoir raison, d’être reconnu, d’être confirmé. Il va à contresens de ce que l’on appelle habituellement bien aimer. Il invite aussi à ne pas avoir peur d’apparaître imprévisible aux yeux des autres. À ne pas savoir à l’avance quelle est la bonne attitude, la bonne parole, la bonne manière d’être. À vivre à partir du non-savoir. À se découvrir en chemin, à se laisser surprendre par ses propres gestes, ses propres paroles, ses propres pensées. Ne plus avoir de personnage à défendre, ni d’image à préserver. Honorer l’imprévisibilité de cette forme-ci, de cette humanité-ci, elle-même prise dans le grand courant de la vie, elle-même conditionnée.
Ni trop, ni pas assez. Ni au-dessus, ni en dessous. Simplement comme on est. Cela fait écho à ce vers de Jacques Prévert, qu’il fait dire à une femme dite de « petite vertu » et que la morale conventionnelle regarde de haut, et qui dit simplement « Je suis comme je suis, je suis faite comme ça ». Rien à justifier, rien à corriger. Juste la vie, telle qu’elle se donne, et l’art, toujours recommencé, de l’aimer vraiment.
Amor Fati
Nota bene :
Jacques Prévert (1900 - 1977) - Paroles
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Quand j'ai envie de rire
Oui je ris aux éclats
J'aime celui qui m'aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n'est pas le même
Que j'aime chaque fois
Je suis faite comme ça
Que voulez-vous de plus
Que voulez-vous de moi
Je suis faite pour plaire
Et n'y puis rien changer
Mes talons sont trop hauts
Ma taille trop cambrée
Mes seins beaucoup trops durs
Et mes yeux trop cernés
Et puis après
Qu'est-ce que ça peut vous faire
Je suis comme je suis
Je plais à qui je plais
Qu'est-ce que ça peut vous faire
Ce qui m'est arrivé
Oui j'ai aimé quelqu'un
Qui quelqu'un m'a aimée
Comme les enfants qui s'aiment
Simplement savent aimer
Aimer aimer
Pourquoi me questionner
Je suis là pour vous plaire
Et n'y puis rien changer.

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