Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

vendredi 12 septembre 2025

Choisis la Vie !

 


Dans le Deutéronome, Moïse s’adresse au peuple à la veille de son entrée en Terre promise. Il a rappelé les commandements, retracé le chemin parcouru dans le désert, et il place chacun devant une décision radicale : « J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis donc la vie, afin que toi et ta descendance vous viviez » (Dt 30,19). Le contexte est celui d’une alliance. Choisir la vie, c’est choisir de marcher dans la fidélité au Dieu vivant, que l’on pourrait nomme la Présence, plutôt que de se tourner vers les idoles, la stérilité, la fermeture. Moïse nous invite ici à orienter son cœur vers la source.

Dans une perspective non-duelle, ce « choisir » n’est pas d’abord une décision morale, comme si l’ego devait peser dans une balance le bien et le mal. C’est l’invitation à reconnaître ce qui, en soi, est déjà vie, ce qui précède la pensée du choix. La vie est donnée, la mort est l’oubli de cette source. « Choisis la vie » n’est donc pas une injonction extérieure, mais l’écho intérieur de la présence : au lieu de se perdre dans la dualité du mental, reviens au simple fait d’être, ici, maintenant. Là, la séparation entre vie et mort s’efface.

Dans l’expérience non-duelle, « la vie » dont parle Moïse n’est pas l’opposé de la mort biologique, mais la transparence à ce qui demeure à travers toutes les formes. Choisir la vie, c’est consentir à être ce flux sans propriétaire, c’est s’éveiller à cette lumière de conscience qui ne naît ni ne meurt et par laquelle toute expérience et perception sont connues. C’est là que la parole biblique retrouve une profondeur universelle : chaque instant nous place devant l’apparente alternative, mais le « choix » consiste à cesser de s’identifier à ce qui passe et à se reposer en ce qui est. Alors, vie et mort cessent d’être deux, et la bénédiction devient la simple évidence d’être cette Présence non duelle. 

Choisis donc la vie frère et sœur de lumière !

Quand ? Maintenant !

Où ? ici !

Amor Fati 


jeudi 11 septembre 2025

La nature de Bouddha n’appartient à personne

 


Un des kōans les plus célèbres de la tradition zen raconte l’histoire suivante : un moine demanda à maître Joshu (Zhaozhou en chinois) : « Un chien a-t-il la nature de Bouddha ? » Et le maître répondit d’une seule syllabe : « Mu ! »  - que l’on traduit souvent par « Non, pas du tout ».

Pour comprendre la portée de ce bref échange, il faut revenir au contexte. Dans le bouddhisme mahāyāna, il est enseigné que « tous les êtres ont la nature de Bouddha ». C’est un principe universel : rien n’est exclu de la réalité ultime, ni l’animal, ni la plante, ni la pierre. On pourrait donc s’attendre à ce que Joshu réponde « Oui, bien sûr ». Mais il choisit l’opposé, il coupe net. Son « Mu » n’est pas une contradiction doctrinale, il est une mise en garde contre la manière dont la question est posée. Car demander « Est-ce que le chien a la nature de Bouddha ? » suppose que la nature de Bouddha est une sorte d’attribut que l’on possède ou non, comme on aurait une patte, une voix ou une idée. Joshu brise cette illusion.


La nature de Bouddha n’est pas quelque chose qui appartient à une forme particulière. Elle n’est pas stockée dans un corps ou dans une conscience individuelle. Elle est ce qui s’exprime à travers toutes les formes : chien, humain, pierre, fleur. C’est pourquoi le « Mu » ne nie pas la nature de Bouddha, il nie la validité même de la question. En d’autres termes : il n’y a pas « quelqu’un » qui possède la nature de Bouddha. C’est la nature de Bouddha qui, par jeu, se déploie sous forme de quelqu’un, de quelque chose, de chaque chose.


Je vous invite à cet égard de consulter mon article : « Quand Nagel (l’auteur du fameux article : « Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris? » rencontre la non dualité publié ce sur blog le 22 Mai 2025. Il évoque exactement le même thème. 


Cette intuition se retrouve dans bien d’autres traditions authentiques c’est à dire non duelles. Ibn Arabi, le grand maître soufi, écrivait : « Dieu dort dans la pierre, rêve dans la plante, bouge dans l’animal, s’éveille dans l’homme. » Dans l’hindouisme, on parle du jeu de Shiva qui se cache et se retrouve à travers ses propres manifestations. Dans le christianisme mystique, Maître Eckhart affirmait : « L’œil par lequel je vois Dieu est l’œil par lequel Dieu me voit. » Autant de formulations qui disent la même chose : ce que nous appelons « Dieu », « Bouddha-nature » ou « l’Absolu » n’est pas un objet que l’on possède, mais la source même qui se reconnaît dans toutes ses formes.


« Pratiquer avec ce kōan », c’est donc entrer dans ce « Mu » comme dans un espace brûlant qui consume les questions trop bien formées. Le mental veut savoir, comparer, trancher : « a » ou « n’a pas ». Le « Mu » dissout cette alternative et ouvre un espace où la réponse ne peut être qu’expérimentée. Lorsque l’on cesse de découper le réel en catégories, ce qui demeure est une présence vivante, silencieuse, qui n’appartient ni au chien ni à l’homme mais qui s’exprime à travers chacun d’eux et en tant que chacun d’eux.


Comment en faire l’expérience directement ? 

Non pas en cherchant un concept supplémentaire, mais en se laissant toucher directement par l’ordinaire : écouter un aboiement sans jugement, sentir le vent sur la peau, voir la lumière scintiller au travers des branches et feuillages d’un arbre, ou simplement s’étonner d’être en train d’être. 

À cet instant, il n’y a plus un sujet qui demande si l’objet « a » ou « n’a pas » la nature de Bouddha ; il y a simplement la nature de Bouddha elle-même, se déployant comme ce moment unique, insaisissable et pourtant infiniment simple.

lundi 8 septembre 2025

L’illusion du monde et l’omniprésence de l’Absolu.

 


Je continue à te partager ici quelques extraits du Vasishta Yoga et ses 32000 vers, que je relis en français dans la superbe traduction de Swami Venkatesananda, qui est un des plus beaux fleurons de la littérature non duelle et vous livre ensuite quelques commentaires superflus toute fois tant le texte est déjà en lui-même suprêmement précis, clair et pédagogique. 

Extrait du Vasishta Yoga aux Éditions Inner Quest. P 63, « L’Histoire d’Akasaja »

 « Ce que l’on nomme libération, ô Rama, est en fait l’absolu lui-même, qui seul est. Ce qui est perçu ici en tant que « je », en tant que « tu », ne fait que sembler être, car il n’a jamais été créé. Comment pouvons-nous dire que ce Brahman est devenu tous ces mondes ? Ô Rama, je ne vois que l’or dans les ornements, que l’eau dans les vagues, que le mouvement dans l’air, que le vide dans l’espace, que la chaleur dans le mirage, et rien d’autre. Semblablement, je ne vois que Brahman, l’absolu, pas les mondes. La perception des « mondes » est ignorante, ce qui n’a pas commencé. Pourtant, elle disparaîtra avec l’investigation quant à la nature de la vérité. Ne cesse d’être que ce qui a vu le jour. Ce monde n’a jamais vraiment pris naissance, mais pourtant il donne l’impression d’être.

Ce passage du Yoga Vasistha s’adresse à Rama, mais c’est chacun de nous qui est concerné. Il rappelle une vérité essentielle : ce que nous appelons « monde », ce que nous croyons être « moi » ou « toi », n’a jamais vraiment pris naissance. Il n’y a pas deux réalités, mais une seule : l’absolu, Brahman, conscience pure. Les images sont simples et limpides : l’or demeure unique dans la diversité des bijoux, l’eau est seule dans les vagues, le vide est seul dans l’espace. Tout ce que nous prenons pour une réalité solide se révèle n’être qu’un mirage.

Ramana Maharshi le résumait ainsi : « Le monde n’existe pas en dehors de vous. Quand vous vous connaissez, le monde disparaît comme un rêve. » Il ne s’agit pas de nier l’apparition des choses, mais de les voir pour ce qu’elles sont : des formes qui n’ont jamais quitté leur essence. Tout comme la vague n’a jamais été autre que l’eau, l’apparition du monde n’est jamais séparée de la conscience qui la perçoit.

Nisargadatta Maharaj disait : « Le monde n’est que le reflet de votre imagination. C’est votre état d’esprit qui en fait un enfer ou un paradis. Voyez-le comme conscience, et il devient liberté. » Ce que nous appelons « libération » n’est rien d’autre que ce retour à l’évidence : rien n’a jamais été créé, rien n’a besoin d’être détruit. Seule la conscience, le Soi, est.

Il n’y a donc pas de chemin à parcourir vers un ailleurs hypothétique. L’investigation dont parle le Yoga Vasistha n’est pas une recherche extérieure, mais un retour intérieur, une reconnaissance silencieuse de ce qui, en nous, n’a jamais bougé. Comme le mirage s’évanouit lorsqu’on s’en approche, de même le monde tel que nous le concevons s’efface lorsque nous le percevons en tant que ce que nous sommes vraiment vraiment, c’est à dire pure Conscience. Ce qui demeure alors est sans nom, sans forme, sans limite. Rien n’est séparé et toute perception, apparence, péroné, apparaissent dès lors avec une grande et profonde intimité. Et tout est pardonné. 


samedi 6 septembre 2025

La métaphore de l’acteur et le grand Théâtre de la Conscience

 


De la même façon qu’un acteur, en endossant le costume, le masque, le passé, l’histoire, les désirs d’un personnage, semble momentanément s’oublier lui-même sur scène ou dans le scénario d’un film, la conscience une semble, elle aussi, se diviser en une multitude d’individualités. Chacune vient avec sa couleur, son caractère, ses drames, ses élans. Mais en réalité, tout cela se joue dans une seule et même présence, comme une scène unique où se déploie l’infinité des possibles.

La métaphore de l’acteur est éclairante. Prenons le personnage de Hamlet qui est également le titre d’une de mes pièces préférés de Shakespeare. Le comédien qui l’incarne doit le faire avec une incroyable intensité : il vit la douleur de la mort du père, la trahison de la mère, l’ombre étouffante de l’oncle, le désespoir qui mène à la folie. Mais une fois le rideau tombé, il abandonne le masque et le costume du rôle. Il se rappelle qu’il n’est pas Hamlet. Il quitte la paranoïa, la rancœur, le goût amer de la vie, et retrouve son être ordinaire. 

Comme le disait Shakespeare : « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. » La métaphore parle d’elle-même. De même pour nous humains, l’illusion est si forte que nous en venons à croire que nous ne sommes que ce petit personnage façonné d’habitudes, de désirs inavouables, de blessures et d’histoires personnelles. Cette identification que la plupart des humains vivent à leur corps, diverses histoires et croyances limitantes est comme si un acteur, après avoir quitté la scène, continuait de se prendre pour Hamlet et de souffrir des fantômes du personnage qu’il incarnait sur scène. 


Si cette identification au personnage sur scène advenait la question deviendrait alors : comment dissoudre cette souffrance ? Est-ce en analysant les divers conflits du rôle ? En réglant les comptes de Hamlet avec son oncle et sa mère ? Bien sûr que non : cela n’a de sens que sur scène. Le chemin consiste à reconnaître directement que nous ne sommes pas le personnage, mais l’acteur. De la même façon, l’Investigation du soi est un déshabillage direct et patient de toutes nos histoires pour retrouver la Conscience pure. Si un acteur commence à se confondre avec le personnage qu’il incarne sur scène, et souffrir des maux de son rôle, il s’agit de lui rappeler sa véritable identité. 


C’est ce qu’avait pressenti Luigi Pirandello dans Six personnages en quête d’auteur. Ses créatures, coincées dans leur rôle, cherchent désespérément un dramaturge pour les libérer de leur condition. Elles vivent leur drame comme s’il était réel, mais leur tragédie est précisément de ne jamais pouvoir sortir de la scène. Pirandello révèle ici la frontière fragile entre illusion et réalité : nous sommes pris dans des personnages qui nous semblent solides, mais qui ne tiennent que par le regard d’un spectateur. La pièce met en lumière notre propre aveuglement : nous oublions d’être l’auteur, et nous restons prisonniers du rôle.


Un metteur en scène comme Peter Brook l’a magnifiquement montré au théâtre. À travers ses mises en scène, notamment à l’ancien théâtre des Bouffes du Nord, dont j’ai eu la chance d’assister à certaines, il cherchait toujours à faire tomber les artifices pour révéler la présence vive de l’acteur et du spectateur. Il écrivait : « Le théâtre est un moment où la vie est concentrée, intensifiée, où l’essence du présent est rendue visible. » C’est cela : faire apparaître la vie même, plutôt que de nous enfermer dans des personnages. J’ai eu la chance de voir son travail sur Hamlet, et c’était frappant de constater comment l’acteur, sous sa direction, pouvait incarner totalement un rôle, et en même temps, laisser filtrer une humanité plus vaste qui dépasse le rôle.


Tout cela résonne profondément pour moi, car j’interprète moi-même des rôles tous les soirs dans les chœurs de l’Opéra. Le costume, le maquillage, le masque, le personnage : ce sont pour moi des expériences quotidiennes. Je sais ce que c’est que de disparaître un instant dans une figure imaginaire et de revenir ensuite à ma vie ordinaire. Peut-être que c’est là aussi le sens originel du bal masqué, si présent autrefois dans nos traditions et si rare aujourd’hui. Sous le masque, on pouvait se permettre toutes sortes de jeux, toutes sortes de libertés, tout en sachant qu’il ne s’agissait que d’un rôle. Le masque montrait justement qu’il y avait quelque chose de plus profond, une liberté en retrait, une vérité non masquée.


Et pour ne pas conclure, peut-être est-ce justement là que la vision sans tête de Douglas Harding nous offre une expérience lumineuse. Nous croyons porter un masque, celui du visage aperçu dans le miroir, celui que nous offrons aux autres comme s’il disait qui nous sommes. Mais ce visage change sans cesse, il se transforme au fil des années, il se ride, il s’anime, il se défait. Et pourtant nous lui attribuons une continuité magique. Pourtant, la véritable continuité, ce n’est pas ce masque, c’est l’espace clair et vivant qui l’accueille à chaque instant. Si je regarde du côté de mes propres épaules, je ne trouve pas de visage. Je trouve seulement une ouverture, une transparence. Le masque est de l’autre côté, offert au monde, mais de mon côté il y a une liberté infinie. La vision sans tête n’est pas une idée, mais une expérience directe : se défaire du masque de la personne, et retrouver la clarté sans limite que nous sommes.


Alors, il n’y a plus de rôle qui enferme, plus d’histoire qui emprisonne. Le théâtre de la vie continue, les voix s’élèvent, les costumes se portent et se défont, les masques apparaissent et disparaissent. Mais derrière, ou plutôt en deçà, demeure un silence ouvert, une clarté consciente, un espace qui ne joue pas et qui pourtant rend possible le jeu de tout.


Ici, à zéro distance de moi-même, nul masque.

Ici, se révèle un espace toujours ouvert et accueillant. 

Ici, je ne suis personne.

Et pourtant, toute perception, toute expérience, toute forme, toute créature apparaît à 0 distance de l’ouvert et est par conséquent fait 

de l’espace que je suis. Je suis le Sans Firme qui prend toute forme. 


Tat Tvam Asi nous dit la Chandogya Upanishad. Tu es Cela. 

La véritable prière est sans demande

 


Maître Eckhart a été envoyé par le pape à Strasbourg au début du XIVe siècle, là où l’on comptait plus de soixante béguinages. C’est donc à ces femmes, pour la plupart des béguines, qu’il a adressé ses sermons. Il était censé les enseigner, mais aussi quelque part « les surveiller », puisqu’elles vivaient une forme de mystique libre, parfois suspecte aux yeux de l’institution. Pourtant, bien loin de se contenter de les contrôler, Eckhart s’est laissé inspirer par elles. Leur langage, leur audace, leur expérience intérieure l’ont profondément marqué et il en a intégré bien des accents dans ses propres paroles. On retrouve cette tonalité dans la magnifique traduction de l’intégrale des cent quatre-vingt sermons de Maître Eckhart publiée récemment par Laurent Jouvet chez Almora, où il s’adresse presque toujours à des « filles », des « sœurs », des âmes féminines.

Dans le sermon 26, Eckhart commente la parole de Jésus à la Samaritaine : Mulier, venit hora et nunc est - femme, l’heure vient et elle est déjà là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Voici un extrait de ce sermon :

« Ils adoreront le Père. Ah, il y a tant de gens qui prient pour une chaussure, une vache, ou n’importe quoi d’autre et qui s’en préoccupent : ils sont vraiment fous. Tant que tu pries Dieu pour des choses matérielles, tu pries pour ton propre malheur. Car la créature, à partir du moment où elle est créée, porte en elle une amertume, un malheur, quelque chose de mauvais et de préjudiciable. Voilà pourquoi il est normal que ceux qui prient ainsi récoltent amertume et malheur. Pourquoi ? Parce qu’ils ont prié pour l’avoir. Je l’ai déjà dit : celle qui cherche Dieu, mais qui a autre chose que Dieu en vue, ne trouvera rien. Mais celle qui cherche uniquement Dieu, elle trouve véritablement : elle trouve non seulement Dieu, mais toutes choses en lui. Si tu cherches Dieu dans ton propre intérêt, ou même pour ta béatitude, tu ne le cherches pas vraiment. C’est pour cela que Jésus dit que les vrais adorateurs adoreront le Père, et c’est une parole véritable. Pourquoi donc le Père ? Lorsque tu cherches le Père, c’est-à-dire uniquement Dieu, tu trouves en Dieu tout ce qui est et tout ce que Dieu peut donner. Voici une vérité certaine et nécessaire : même si elle n’était pas écrite, elle serait néanmoins véridique. S’il existait quelque chose en plus, Dieu ne pourrait pas te le cacher, il devrait te le révéler et te le donner. Je te l’ai déjà dit : Dieu te donne tout, et il te le donne dans l’engendrement. »

Ce texte est d’une radicalité saisissante. Eckhart commence par tourner en dérision les prières intéressées. Prier Dieu pour obtenir une vache, une chaussure, ou n’importe quel bien matériel, c’est se condamner soi-même à l’amertume, car tout ce qui est créé est limité, fini, porteur de manque. Demander une créature, et tu le sais au fond de toi lecteur, c’est demander l’insatisfaction qui va avec. Et cela ne vaut pas seulement pour les biens extérieurs, mais aussi pour les biens spirituels. Car si je cherche Dieu pour être consolé, pour avoir une expérience, ou même pour obtenir la béatitude, alors je ne cherche pas Dieu pour Lui-même, mais un bien qui m’est destiné. Or, dit Eckhart, chercher Dieu ainsi, c’est ne pas le chercher du tout.

La vraie prière est sans calcul. Elle ne vise rien d’autre que Dieu lui-même, dans une gratuité totale. Et c’est justement ce dépouillement qui ouvre à la plénitude. Celui qui cherche Dieu pour Dieu le trouve, et en lui il trouve tout, puisque Dieu contient tout. Celui qui se détourne des créatures pour se tourner vers le Père découvre que tout est déjà donné dans l’engendrement éternel de Dieu. Eckhart insiste sur ce mot « le Père » : il ne s’agit pas d’une figure, mais de la source même qui engendre à chaque instant.

C’est ici que la mystique eckhartienne rejoint la non-dualité. Ramana Maharshi disait : « Chercher Dieu ou chercher le Soi, c’est la même chose. Mais si tu le cherches pour obtenir quelque chose, alors tu ne le cherches pas vraiment. » 

Nisargadatta Maharaj, un de mes maîtres posthumes disait également : « Abandonne tout désir, même celui d’être heureux, et tu trouveras ce qui est au-delà du bonheur et du malheur. » Ces paroles, séparées par des siècles et des continents, portent pourtant la même exigence : renoncer à chercher un gain, même spirituel, pour laisser paraître ce qui est toujours déjà là.

Eckhart le formule avec son propre langage : Dieu ne peut rien cacher, il donne tout dans l’engendrement. S’il existait quelque chose de plus, il serait obligé de te le donner. C’est dire qu’il n’y a rien à attendre, rien à obtenir, car le don est total, éternel, déjà accompli. La tâche de l’âme n’est donc pas d’accumuler des biens ou des expériences, mais de se dépouiller de toute attente, afin de recevoir ce qui est donné sans cesse.

Ainsi, prier en esprit et en vérité ne signifie pas réciter des formules sublimes, mais consentir à l’instant tel qu’il est, sans chercher ailleurs, sans chercher demain. C’est demeurer dans le maintenant dont Jésus dit à la Samaritaine qu’il est déjà là. C’est se tenir nu devant le Père, sans rien d’autre en vue, et découvrir dans cette nudité que tout est déjà présent, tout est déjà accompli, dans l’engendrement même de Dieu.

Et si l’on se laisse descendre encore plus profondément dans ce dépouillement, alors les mots deviennent eux-mêmes trop chargés. Le Père n’est plus une figure lointaine, il est la source silencieuse qui bat au cœur de l’éternel Maintenant. Ce n’est plus une prière que l’on adresse, mais une ouverture qui se laisse prendre, un consentement sans forme. Le monde des créatures continue de tourner, avec ses joies et ses douleurs, mais l’âme qui demeure dans le Père n’est plus emportée. Comme le dit Nisargadatta : « Quand je cesse de vouloir, ce que je suis se révèle comme plénitude. » Et Ramana résume cela en une simple invitation : « Reste tranquille, et sois ce que tu es. »

C’est aussi ce que dira plus tard Frère Laurent de la Résurrection, ce carme qui, dans ses « Maximes spirituelles », répétait qu’il n’est pas nécessaire d’aller chercher Dieu dans une église, qui il nous suffisait de descendre dans « la chapelle silencieuse du cœur. Pour lui, la présence divine est partout et surtout en nous. Il disait qu’il « pratiquait la présence de Dieu.

 Dieu n’est donc pas au bout d’un voyage, il est la respiration même de notre être. Et la première parole que Dieu prononce en nous est toujours la même : « Je suis ». Cette parole précède toutes les autres, elle est le fondement de l’adoration en esprit et en vérité. C’est le « Je suis » qui se reconnaît en nous, sans pourquoi, sans calcul, comme l’éternelle source qui s’engendre et nous engendre à chaque instant.


mardi 2 septembre 2025

Fermer les portes de la perception : vers le Bhairava intérieur

 


Le Vijñāna Bhairava Tantra est l’un des textes essentiels du tantrisme cachemirien. Cette tradition subtile et non-duelle montre que la conscience pure, Bhairava, est toujours présente, ici et maintenant, au cœur de l’expérience. Certaines stances du texte proposent de réaliser la conscience infinie et temporelle par des pratiques simples, accessibles dans la vie quotidienne. Je l’étudie et le mets en pratique depuis 25 ans.

Deux versets illustrent particulièrement cette approche :

“Quand, par une attention intense, l’esprit se fixe sur un objet sans distraction, il entre dans un état où il n’y a plus de pensée, plus de perception, plus de sensation. Il est alors absorbé dans la conscience pure, le Bhairava.”

– Vijñāna Bhairava Tantra, verset 29, traduction Lilian Silburn

“En fermant les ouvertures des sens avec les mains, et en perçant le centre entre les sourcils, on perçoit le bindu (point de lumière). Lorsqu’il se dissout progressivement, on atteint l’état suprême au centre.”

– Vijñāna Bhairava Tantra, verset 36, traduction Lilian Silburn

Ces versets nous invitent à une expérience radicale : suspendre les sens, le flux de la pensée et les distractions, pour toucher directement la conscience pure.

En satsang, nous proposons parfois de faire comme si les cinq sens et la pensée n’existaient plus. Fermer les yeux, les oreilles, la bouche… un peu comme les trois singes de mon enfance, sculptés chez mes parents : un qui ferme les yeux, un qui ferme les oreilles, un qui ferme la bouche. Même dans ce jeu innocent, j’ai pu constater que je restais toujours là, conscient, simplement vivant.

Cette expérience rappelle aussi celle d’Hélène Keller, qui, privée de la vue et de l’ouïe, a découvert par l’intuition et la sensation directe un accès à la réalité de son être. De la même manière, lorsque nous suspendons les perceptions et la pensée, ce qui demeure n’est ni un objet, ni une idée, ni une sensation : c’est la présence pure, immuable et non-duelle, Bhairava.

Et c’est là que se révèle quelque chose de plus profond encore : cette conscience n’a pas de limites, elle est infinie et intemporelle. Elle n’a pas d’histoire, pas de passé ni de futur ; elle est avant toute chose, exactement comme Jésus disait : “Avant qu’Abraham fût, je suis”. Elle est silencieuse et aimante, accueillant tout ce qui est, imprégnant chaque manifestation, chaque phénomène. Tout apparaît à zéro distance de cette conscience : elle est omnisciente, omnipotente, omni-imprégnante. Ce n’est pas un concept : c’est ce qui est découvert ici et maintenant, directement, dans l’expérience, lorsqu’on ferme les portes de la perception et que l’on reste dans le simple être.

Observer cela, se tenir dans cet espace silencieux et dépouillé, c’est goûter à la liberté absolue de l’être, à la rencontre de la conscience infinie et intemporelle qui imprègne tout, qui est tout, et qui est toujours là. Les versets 29 et 36 du Vijñāna Bhairava Tantra deviennent alors des guides vers cette découverte ultime : nous sommes déjà Bhairava, présence pure, infinie, intemporelle et accueillante, ici et maintenant.


vendredi 29 août 2025

Vivre avec ce qui se présente


On rêve souvent d’une vie sans heurts : un esprit tranquille, un corps léger, des émotions apaisées, une famille unie, un environnement confortable. Et quand la peur, la colère ou la fatigue ou l’ennui surgissent, on se dit : « ça ne devrait pas être là ». Ce réflexe paraît logique, tant on nous l’a répété, mais c’est en réalité c’est lui qui entretient la souffrance. Vouloir se débarrasser de ce qui se présente, c’est ajouter une seconde couche de tension à la première. C’est ce que je nomme la double peine, celle qu’il n’est nullement nécessaire de s’infliger. 

Là où il y a résistance, il y a souffrance. C’est inexorable. Résister, signifie vouloir un autre instant que celui qui est déjà là. Mais attention, accueillir n’est pas une technique, c’est du bon sens et un simple consentement à ce qui est déjà en train de se présenter. C’est juste être avec ce qui est donné, tel que c’est donné.


Regarde une insomnie par exemple. Nous avons tous connu cette impossibilité de dormir j’imagine. La nuit, les arborescences de pensées fleurissent de toutes parts. Les images mentales tournent

en des cercles vicieux, le corps ne trouve point la position idéale pour le repos et ne cesse de se retourner. Le mental propose des solutions, et calcule les heures jusqu’au réveil. Plus on veut dormir, plus le sommeil s’éloigne. Si, au lieu de lutter, tu te laisses être éveillé, quelque chose se détend. La fatigue ne disparaît pas, mais le drame s’allège. Tu sens le poids de la couverture, l’appui du matelas, la respiration qui va et vient. L’éveil nocturne devient une simple sensation, parfois même une présence discrète, tranquille. La situation extérieure n’a pas changé ; la posture intérieure, si et complètement.


Regarde une dispute. Une phrase couperet tombe, trop sèche, le corps se crispe, la chaleur monte. Le réflexe peut être de répondre, se justifier, se défendre ou riposter. 

Et si, une seconde, tu laissais la réaction passer sans la nourrir ? Tu remarques la tension dans la poitrine, le ventre serré, la gorge étroite. Tu laisses les sensations se déployer, tu les laisses faire leur travail de vague. Parfois la parole vient ensuite, plus claire, plus simple. Parfois elle ne vient pas. Dans les deux cas, la situation est déjà moins compacte.

 

Regarde un trajet banal. Le métro est en retard, la rame est pleine, la chaleur est collante. Tout en toi semble réclamer que ça s’arrête. Tu peux t’autoriser ce constat sans y ajouter l’idée que « ça ne devrait pas être comme ça ». Tu sens la sueur sur la peau, le sol sous les chaussures, le souffle qui te traverse. Rien de magique ne se produit, et pourtant l’instant devient respirable. Un minimum de paix se fraie un passage dans la cohue.


Regarde une journée de travail. Les mails s’empilent, la tâche du jour te pèse, la tête voudrait déjà être ailleurs. Tu t’arrêtes dix secondes. Tu sens les mains sur le clavier, la nuque lourde, les yeux un peu secs. Tu reconnais simplement : « voilà, en ce moment, c’est ça ». Cette reconnaissance n’est pas de la résignation, c’est un retour dans le réel. De là, l’action juste devient plus simple, et après tout : une chose après l’autre.


Et puis il y a la maison. Les enfants rentrent, la fatigue aussi. Les cartables s’ouvrent, les chaussettes traînent, les voix montent, quelqu’un réclame à manger, quelqu’un ne veut pas se laver, quelqu’un d’autre pleure parce que le verre n’est pas le bon. Tu sens le seuil à l’intérieur : encore un peu et ça déborde. On voudrait imposer le calme, faire taire le bruit, remettre la pièce en ordre, que les enfants respectent les règles qui ont déjà été édicté des centaines de fois. On se contracte, on parle plus fort, on tente de tenir la digue. On a vite de fait de confondre autorité et autoritarisme sans le réaliser tout de suite. Le chaos extérieur se double alors d’un chaos intérieur : le bruit des enfants et le bruit de la lutte pour que le bruit cesse. On se crée une double contrainte qui devient en réalité un cercle vicieux qui s’auto-entretient. 


Et si, à cet instant précis, tu ne cherchais pas à réparer la scène ? Tu constates simplement ce qui se passe en toi. La nuque raide, les mâchoires serrées, l’envie de fuir, la chaleur qui monte. Tu t’accordes quelques respirations, les pieds bien posés au sol, le regard impersonnel (en vision sans tête cel s’entend) posé sur un détail simple, la lumière sur la table, la vapeur qui sort de la casserole. Tu ne supprimes rien. Tu laisses l’orage traverser ton propre corps. Ce simple accueil change la densité de la pièce. Le tumulte est toujours là, mais tu n’es plus en guerre contre lui.


Alors seulement, tu t’abaisses à hauteur d’enfant. Tu parles lentement, sans froideur. Tu dis « oui » à l’émotion, et « non » à certains gestes si nécessaire. Accueillir n’est pas céder à tout. On tombe tous dans le piège à un moment donné, peut-être, mais un « non » clair peut naître de la présence, sans la charge de la colère. Tu soutiens un regard, tu poses une main, tu proposes un choix simple, tu nommes ce qui se passe : « tu es fâché », « tu es déçu », « tu es trop fatigué ». Souvent, cela suffit à faire tomber d’un cran la pression. Pas toujours, et ce n’est pas grave. « Rien ne doit être rejeté », écrit Jean de la Croix ; cela vaut aussi pour nos limites, notre lassitude, nos maladresses. Elles font partie du temps de la maison, comme le rire, les histoires du soir, les larmes sans raison et la vaisselle qui attend.


Tout cela n’a rien d’héroïque. C’est simple, sobre, humain. Ce n’est pas un « chemin » au sens d’un programme à suivre, c’est un retournement très ordinaire : au lieu d’essayer de fabriquer un autre instant, tu entres dans celui-ci. C’est ce que l’on pourrait appeler la voie du sentir appliquée au quotidien. Sentir, accueillir, observer ce qui se présente, c’est exactement la pratique qui transforme sans que tu la provoques, qui ouvre un espace intérieur et révèle ce fond tranquille qui avait toujours été là.


La transformation se fait d’elle-même, sans que nous la commandions, à son propre rythme, comme une graine qui germe quand le sol est prêt. Tu ne tires pas sur la tige pour la faire grandir. Tu offres un sol plus simple : moins de refus, moins de commentaires, plus d’attention. Parfois, pendant des semaines, rien ne semble bouger. Puis, un soir, au milieu du même désordre, tu remarques une différence ténue : une seconde de silence avant de parler, un regard qui s’adoucit, une fatigue qui devient claire au lieu d’être contre tout. C’est discret, mais c’est réel.


Et ce que révèle cette transformation n’est pas une « version améliorée » de toi-même. Tu tomberais alors dans le piège d’une sorte de fierté, de justification ou de validation individuelle qui ne ferait que subrepticement renforcer la résistance.


Ce qu’elle révèle, c’est la présence qui était là depuis toujours. Elle n’est pas une émotion, ni une pensée, ni une sensation particulière. Elle est ce fond silencieux qui connaît la peur, qui connaît la colère, qui connaît la joie, qui connaît le vacarme de la maison et le calme de la nuit. Elle était là pendant l’insomnie, pendant la dispute, dans le métro, à la cuisine, à côté du bain qui déborde et de la table mal essuyée. Elle ne dépend pas de l’ordre ou du désordre. Elle est l’espace même où tout apparaît.


Vivre avec ce qui se présente, c’est reconnaître cela. Rien n’est à obtenir, rien n’est à rejeter. Les formes changent, les humeurs passent, les saisons de la vie se succèdent, et pourtant le fond demeure. On pourrait le dire autrement : ce qui arrive n’est jamais séparé de ce qui accueille. Dans cette reconnaissance, la souffrance perd son caractère de scandale ; elle devient une porte. La joie perd son caractère de propriété ; elle devient un don. Le quotidien cesse d’être un obstacle spirituel ; il devient l’allié le plus direct.


Alors la maison, avec ses cris, ses rires, ses portes qui claquent et ses câlins du soir, devient un monastère sans murs. Le métro devient une cellule de silence au milieu du bruit. Le bureau (ou plutôt l’opéra de Paris pour moi, la scène, les coulisses, ) devient un lieu d’alignement, et ainsi, une chose après l’autre. 


Rien n’est plus à corriger d’abord pour vivre ensuite. Vivre, c’est maintenant, avec ce qui est là. La transformation se fera à son propre rythme. Et ce qu’elle dévoilera, à chaque fois, c’est la même évidence simple : la présence n’avait jamais manqué. La voie du sentir, appliquée ainsi dans le quotidien, nous ramène toujours à ce fond immobile, déjà là, toujours disponible, et toujours entier.


Au fond nous pourrions dire et c’est exactement ce que j’ai pressenti lors de ma découverte de Krishnamurti que non dualité n’est qu’un mot pour désigner le bon sens. 


Amor Fati 

Le Yoga Vasishta : Un texte majeur non duel



En ce moment, j’ai repris avec une grande joie la lecture du Yoga Vasiṣṭha dans sa traduction française. Ce livre n’est pas seulement un texte à étudier intellectuellement, mais un véritable catalyseur. Pour certains, il peut ouvrir la voie à l’éveil, et pour d’autres, il approfondit et intensifie la joie de l’éveil déjà présent.

En le lisant, je découvre à nouveau la profondeur abyssale de ce texte et la sagesse infinie qu’il contient. Je conseille vivement à tout lecteur de s’en procurer un exemplaire et de l’étudier profondément, car c’est vraiment l’un des grands joyaux de l’humanité, une des perles non duelles capables d’éveiller l’homme à sa vraie nature.

Qui étudie ce texte et en saisit l’enseignement n’est plus le jouet de l’apparence du monde. Quand on s’aperçoit que le serpent mortel qui se trouve là-bas n’est qu’un simulacre, on n’en a plus peur. Quand l’apparence du monde est envisagée en tant qu’apparence, elle ne produit ni joie ni tristesse.

Il est vraiment fort regrettable, alors que de tels enseignements sont capables de réorienter nos faux désirs vers le bonheur qui est déjà en nous, que les gens continuent à chercher le bonheur à l’extérieur. Cette ignorance-là, que Ramana Maharshi appelait l’ignorante ignorance, est la cause de la plupart des conflits dans le monde.

Extrait du Yoga Vasiṣṭha :

Les paraboles n’ont qu’un seul but, permettre à qui les entendent d’accéder à la vérité. La découverte de la vérité est si essentielle que toute méthode raisonnable visant à y parvenir est justifiée, bien que les paraboles elles-mêmes puissent être imaginaires. Les paraboles ne sont applicables qu’en partie à la vérité qu’elles sont chargées d’illustrer, et il convient de ne s’attacher qu’à cette partie et de ne pas tenir compte du reste. L’étude et la compréhension des écritures au moyen d’exemples et avec l’aide d’un instructeur compétent ne sont nécessaires que tant qu’on n’a pas réalisé la vérité. Je répète que cette étude doit se poursuivre jusqu’à la réalisation de la vérité. On ne devrait pas s’arrêter avant l’éveil complet. Une connaissance partielle de ce texte sacré entraîne une confusion qui perturbe encore davantage. Ne pas reconnaître l’existence de la paix suprême dans le cœur et admettre la réalité de facteurs imaginaires représentent deux errements imputables à une connaissance imparfaite et à la logique tordue qui en résulte. De même que l’océan est le substrat de toutes les vagues, seul l’expérience directe est le fondement de toutes les preuves, l’expérience directe de la vérité telle qu’elle est. Ce substrat est l’intelligence en état d’expérience, qui devient elle-même la personne qui vit l’expérience. Le fait de l’expérience est l’expérience elle-même. Seule l’expérience en train de s’accomplir est le fait. Pourtant, dans un état de non-compréhension, cette expérience occupée à s’accomplir donne l’impression d’avoir un sujet, la personne qui fait l’expérience. La sagesse née de l’esprit d’investigation dissipe cette non-compréhension et l’intelligence indivise brille dans son propre éclat. À ce stade, même l’esprit d’investigation devient superflu et se dissout.

Extrait du Yoga Vasiṣṭha 2.1, traduit du sanskrit en anglais par Swami Venkatesananda, puis de l’anglais en français par Patrick Repusseau, éditions InnerQuest (années 1990).

Vasiṣṭha le dit avec force. Les paraboles n’ont qu’un seul but : aider celui qui les entend à accéder à la vérité. La plupart des enseignements spirituels, qu’il s’agisse du Christ ou du Bouddha, reposent sur des paraboles, des histoires.

Mais le Yoga Vasiṣṭha se distingue particulièrement par son usage de l’imaginaire. Contrairement à un texte comme l’Ashtavakra Gita, très direct et presque dépourvu de paraboles, le Yoga Vasiṣṭha déploie un véritable débordement d’histoires : des récits enchâssés dans d’autres récits, des rêves imbriqués dans des rêves.

Cette inflation d’imaginaire n’a pas pour but de distraire, mais paradoxalement de libérer le lecteur de l’attachement aux images et aux scénarios. On pourrait très facilement s’attacher aux destins des personnages, aux rêves vécus par Rama, mais Vasiṣṭha, à travers ces enchaînements, montre que toute affliction et tout désir éprouvé dans le rêve n’existent qu’en tant que rêve.

Comme lorsqu’on se réveille d’un cauchemar ou d’un rêve merveilleux, on prend conscience que l’attachement était vain, car tout n’était qu’un artefact illusoire. Cette utilisation audacieuse de l’imaginaire constitue l’une des spécificités majeures du Yoga Vasiṣṭha.

Toutes les vagues naissent et disparaissent sur l’océan. De même, toutes les expériences apparaissent et disparaissent sur le fond silencieux de la conscience. Ce qui est réel, c’est l’expérience en train de s’accomplir et non un sujet séparé qui la produirait. Croire qu’il existe un auteur personnel de l’expérience est une surimposition, née de la non-compréhension. Voir cela, c’est reconnaître que la conscience est le seul substrat, la seule réalité stable et indivise.

L’esprit d’investigation a ici un rôle essentiel. Il dissipe l’illusion en ramenant sans cesse la question à la racine : qui fait l’expérience, qui est le je qui croit voir ou agir ?

Cette interrogation simple mais radicale défait peu à peu le nœud de l’identification. C’est exactement ce que Ramana Maharshi a repris et radicalisé en faisant de la question « Qui suis-je ? » le cœur de son enseignement, une arme directe contre l’illusion du sujet séparé.

Pourtant, lorsque la vérité se révèle pleinement, même cette investigation devient inutile. Elle se dissout comme une échelle qu’on abandonne une fois le sommet atteint, ou comme un radeau qu’on laisse sur la rive une fois la traversée accomplie.

Cet usage des moyens qui s’effacent devant la réalisation directe n’est pas propre au Yoga Vasiṣṭha. On le retrouve dans le bouddhisme mahāyāna, où les moyens habiles n’ont de sens que jusqu’à la reconnaissance de la vacuité, et dans la mystique chrétienne, où les maîtres insistent sur la nécessité de dépasser les images et les concepts pour entrer dans la lumière de Dieu.

Dans l’Advaita, enfin, Śaṅkara rappelait déjà que seule l’expérience directe peut fonder une certitude définitive.

Ainsi, les paraboles, l’étude et l’investigation sont de précieuses aides, mais elles n’ont de valeur qu’en tant qu’elles conduisent à ce qui est déjà présent au cœur de chacun : la conscience indivise, l’expérience immédiate de la vérité telle qu’elle est, pure et simple.

De la même façon que le doigt, dans l’expérience du retournement de la conscience à 180 degrés vers elle-même, dans les expériences de Douglas Harding, nous conduit vers l’espace ouvert au-dessus de nos épaules, il n’y a pas lieu de vénérer le doigt en lui-même. Il n’y a pas lieu de s’attacher au doigt qui nous a permis de revenir vers l’espace.

Une fois que l’espace ouvert s’est redécouvert lui-même, ce qui a semblé avoir le pouvoir de nous y faire accéder est relégué au second rang.

Comme l’océan qui demeure immobile dans chacune de ses vagues, la paix suprême se révèle dans chaque instant.

Amor Fati